Pour une transition de rupture

Publié le 2021-02-24 | lenouvelliste.com

De la nécessité d’une clarification conceptuelle
Le 30 Janvier écoulé, une très grande partie de l’opposition haïtienne a signé le document cadre indiquant les grandes lignes d’orientation pour une transition de rupture à la fin du mandat constitutionnel de Jovenel Moise, le 7 Février 2021. Il s’agit là d’un moment très significatif dans l’histoire récente d’Haïti, faite d’atermoiements et de convulsions de toutes sortes.  C’est l’histoire en acte.                                                                                                  

Cependant, tout en louant le positivisme de l’esprit qui a animé la signature de ce document, il s’avère indispensable qu’une définition soit donnée au concept de « transition de rupture » pour que les uns et les autres sachent à quoi ils peuvent s’attendre. Il faut dire que le terme de transition lui-même est devenu très populaire dans le milieu haïtien tant il est sur toutes les lèvres depuis le déclenchement bien avant 2018, des luttes sociales pour le changement des conditions de vie des masses populaires. Or, compte tenu de l’amalgame qui se fait souvent en Haïti dans l’utilisation de certains concepts, il est tout-à-fait légitime que le simple citoyen se demande de quoi il s’agit et qu’est-ce qu’il peut espérer pendant le déroulement ou à la fin de cette transition dite de rupture ?  D’où découle toute la nécessité de cet exercice pédagogique de clarification conceptuelle.

1-    Le concept de transition de rupture dans les sciences sociales et humaines 
En sciences sociales et même dans la vie pratique, les concepts occupent une place importante parce qu’ils nous servent surtout à nommer les choses. Néanmoins, tout le sens d’un concept c’est qu’il soit opérationnalisable.

Comme point de départ, soulignons que le terme de « transition » signifie de manière sommaire le passage entre deux moments (t0-t1) ou deux types de réalité, par extension deux modèles de gouvernance et surtout leurs conséquences assez souvent négatives sur la société en général. Par exemple, d’une gouvernance autocratique, dictatoriale et rétrograde comme c’est le cas en Haïti actuellement avec Jovenel Moïse, l’on peut lutter pour entrer dans une gouvernance démocratique, transparente et participative. Richard Banegas (1993) se référant aux perspectives analytiques de Michel Dobry (1986), analyse les transitions comme des situations de «fluidité politique». Il s'agit alors de « considérer les transitions comme des situations de crise qui affectent l'ensemble des rapports sociopolitiques, de prendre en considération ce contexte de crise dans sa double dimension conjoncturelle et structurelle et voir "ce qui se joue" dans le processus même de crise, de transition. Ne peut-on discerner des logiques, des traits propres à ces conjonctures critiques, qui nous aident à penser l'incertitude des processus de démocratisation ? » (1) Somme toute, les transitions sont toujours des processus complexes marqués par l’incertitude dans le jeu des acteurs.

Daniel van Eeuwen nous fait voir que « la question des transitions et des consolidations démocratiques débouche sur celles de la mutation des modèles politiques ou économiques et du rythme des changements structurels ou culturels. Il nous semble donc nécessaire de nous attacher à deux éléments clés : la redéfinition du rôle de l’Etat et l’instauration effective de la citoyenneté.» (2) 
Tandis que le terme de « rupture » peut signifier cassure ou coupure entre deux temporalités ou encore discontinuité entre deux logiques constitutives d’une réalité. Il s’agit d’un changement de perspective en ce sens qu’un nouveau phénomène surgit, radicalement différent du précédent. La rupture est donc un point singulier dans la durée où se manifestent les aspects créateurs et destructifs du temps socio- historique. (3)
Or, suivant l’angle de vue auquel nous nous plaçons, il nous arrive de construire une représentation de la réalité qui risque d’être fausse. Et suivant aussi notre positionnement idéologique, nous sommes souvent tentés d’imposer notre point de vue aux autres sans pour autant que celui-ci soit le reflet exact de la réalité. C’est en cela que je fais mienne la perspective esquissée par les sociologues Pierre Bourdieu, Jean Claude Passeron et Jean Claude Chamboredon (1968) qui nous font voir dans leur ouvrage intitulé « Le métier de sociologue » la nécessité d’aller vers la rupture épistémologique. Ces auteurs nous montrent que « la vigilance épistémologique se doit d'être plus stricte dans les sciences concernant l'homme à cause de cette familiarité avec l'univers social étant donné que le professionnel aurait pour première tendance à pratiquer la sociologie spontanée, c'est-à-dire non réfléchie. Il est bien entendu plus difficile de rester scientifiquement « neutre » dans les sciences qui touchent à la société (ici sciences sociales, mais aussi bien les sciences humaines) étant donné que l'on en fait partie. Le sociologue doit donc s'imposer une discipline intellectuelle pour rester objectif. » (4)
Il s’agit d’une démarche éducative voire pédagogique qui porte le citoyen en quête de vérité à être vigilant de sorte qu’il puisse prendre distance par rapport à la réalité dans laquelle il était immergé et qu’il croyait saisir pour justement retourner vers cette réalité afin de pouvoir la changer après l’avoir décortiquée et surtout comprise.

2-    De la transition de rupture 
Le balisage théorique qui précède nous sert de point d’appui pour avancer l’idée selon laquelle la transition de rupture est un changement de paradigme dans la gouvernance de l’Etat et de la société. De l’Etat prédateur au service exclusif des classes dominantes, héritage de notre passé colonial, nous pouvons aller vers la création d’un Etat de services garant du bien collectif et défenseur de toutes les catégories de citoyens. D’une gouvernance fondée sur le désordre institutionnel, la gabegie administrative, la corruption et le pillage des ressources du pays au détriment de la grande majorité nationale, nous pouvons imposer une gouvernance démocratique s’appuyant sur l’éthique du devoir et de la responsabilité. Tous les dirigeants seront imputables, à quelque niveau qu’ils se situent. La morale publique doit être un baromètre permettant de mesurer le degré d’engagement des agents de l’Etat et des acteurs de la société civile impliqués dans la dynamique de cette transition. Les citoyens, à travers leurs réseaux organisationnels, sont appelés à être d’une vigilance de tous les instants dans leur mission de veille stratégique. En effet, ils doivent veiller au respect scrupuleux du contenu de la feuille de route du gouvernement de transition.
A vrai dire, on devrait parler de rupture refondatrice, car dans l’état où se trouve Haïti, il faut poser de nouvelles bases pour une reconstruction du pays sur les plans politique, économique et social puisque le pays est revenu à une condition pré -7fevrier 1986 avec le banditisme légal prôné par le PHTK. Au départ, il y a donc nécessité de poser froidement le diagnostic de la situation. Sans diagnostic, pas de rupture possible et pas de refondation non plus.

Il s’agit de répondre à la radicalité constatée dans le discours populaire actuel consistant à œuvrer pour le changement du système politique en place, générateur de crises, de sous-développement endémique du pays, de grande misère sociale et de tous les maux sociaux auxquels les citoyens et citoyennes font face dans leur vécu quotidien. Que cessent donc les massacres dans les quartiers populaires, les kidnappings sur toutes les catégories de personnes et que finalement le projet de désarmement des gangs qui se sont fédérés deviennent une réalité. Que justice et réparation soient rendues à toutes les victimes des cruautés du régime!

3- De l’orientation pour cette transition de rupture
Dans un précédent papier intitulé « Pour une transition refondatrice » (5) publié le 24 Octobre 2019, j’avais indiqué des pistes pour l’orientation de cette transition de rupture. Il me semble donc important de reprendre ici certaines d’entre elles. La feuille de route adoptée par les différents partenaires qui ont signé l’accord a déjà indiqué le menu de la transition. Il faut néanmoins s'entendre sur les grandes orientations capables de restructurer la société autour de grands enjeux: la gouvernance politique évidemment, mais aussi la réactivation de l'économie rurale face à l'épuisement de l'économie familiale, le réaménagement des espaces ruraux et urbains, la prise en charge de cette jeunesse aux abois et sans aucune perspective, une politique des îles, la valorisation des avantages comparatifs de notre pays, l'accès à des services sociaux de qualité (éducation, santé, eau potable, assainissement, etc...). Tout cela devrait faire l'objet de débats, avec une place réservée à chaque fois à l'expertise haïtienne où qu’elle se trouve (à l’intérieur ou en dehors du pays).
Dans cette perspective, le gouvernement de transition devra poser les actes prioritaires suivants : 
    Prendre un Arrêté appelant à la préparation et à la réalisation de la Conférence Nationale souveraine et inclusive ;
    Mettre en place le dispositif institutionnel et organisationnel qu’il faut dans la conjoncture actuelle de grand chaos permettant la sécurité et la sureté de la population haïtienne. C’est à ce niveau que l’Etat peut apparaitre comme un Etat de droit au regard du peuple. Au fond, c’est cela la base de la récupération de la souveraineté perdue ;
    Prendre immédiatement la décision de décentraliser le budget afin de doter les régions et communes des moyens dont elles ont été privées jusqu’ici de sorte qu’elles puissent répondre aux demandes sociales de la population. A cet effet, le gouvernement doit procéder à la nomination des gestionnaires compétents et dynamiques au niveau des collectivités territoriales tout en les équipant ; 
    Remettre l’éducation en première place en insistant tant sur l’accès à l’école et la qualité de l’éducation que sur la gouvernance et le rendement de notre système scolaire. L’Etat doit nécessairement augmenter le nombre d’écoles publiques et doter l’Université des moyens adéquats pour la formation et la recherche scientifique pour le relèvement national ;
    Donner à la diaspora non seulement sa place dans l’économie du pays, mais aussi dans la vie politique, culturelle et sociale en plaidant pour que la nouvelle Constitution reconnaisse la double nationalité, comme beaucoup de pays y compris la République Dominicaine, l’ont fait. En ce sens, l’inventaire des ressources humaines qualifiées dont dispose le pays à l’étranger doit être fait dès les premiers mois du gouvernement de transition. L’idée principale est d’œuvrer à la création d’une Banque de Ressources Humaines Qualifiées (BRHQ) pour leur participation dans ce grand mouvement de reconstruction du pays ;
    Mettre en synergie (planification et actions) entre les organismes de l’État s’occupant de l’aménagement du territoire tels que : le Comité Interministériel d’Aménagement du Territoire (CIAT), le Service de Planification Urbaine (SPU), le Ministère des Travaux Publics, Transport et Communication (MTPTC), la Direction de l’Aménagement du Territoire et de la Protection de l’Environnement (DATPE), le Ministère de la Planification et de la Coopération Externe (MPCE) ; 
    La transition doit déjà donner les signes d’une volonté de prise en compte des revendications populaires en créant des lieux de mixité sociale, par exemple dans les cantines scolaires, les restaurants populaires et universitaires, les centres de santé et hôpitaux de toutes les communes à équiper et à moderniser. L’Assainissement du pays est possible sur la base des formules de participation communautaire / secteur public / secteur privé ; 

Il demeure entendu que pour nous, la grande rupture de la transition se fera dans le cadre de la réalisation de la Conférence Nationale Souveraine.

Port-au-Prince, le 7 Février 2021 

Notes :

1.Richard Banegas, « Les transitions démocratiques : mobilisations collectives et fluidité politique », Cultures & Conflits pp. 105-140 [En ligne], 12 | hiver 1993, mis en ligne le 14 mars 2006, consulté le 6 février 2021. URL : http://journals.openedition.org/conflits/443 ;
2. Daniel van Eeuwen, Transitions et consolidations démocratiques en Amérique latine et dans les Caraïbes in Les transitions démocratiques sous la direction de Laennec Hurbon, Actes du Colloque international de Port-au-Prince, Haïti, Editions Syros, Port-au-Prince, 1996 p.18 ; 
3. Madeleine Grawitz, Lexique des Sciences sociales, 7e Edition, Dalloz, Paris, 1999, pp. 361-362 ; 
4. Pierre Bourdieu, Jean Claude Passeron et Jean Claude Chamboredon, Le métier de sociologue, les Editions Mouton, Paris,1968 ;
5.Augustin Antoine, « Pour une Transition Refondatrice », article publié dans le journal Le Nouvelliste, le 24 Octobre 2019 ; 
6.Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), 1986.

Augustin ANTOINE, Sociologue Secrétaire Général du Mouvement  des Travailleurs et des Citoyens (MTC) Tél : 509- 3830 5486 Email : augustinantoine1@yahoo.fr
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