Le racisme anti-Noir omniprésent au Canada

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Publié le 2021-02-22 | Le Nouvelliste

En décembre 2020, les auteurs Nan DasGupta, Vinay Shandal, Daniel Shadd, Andrew Segal, en collaboration avec l’organisme CivicAction, ont publié un rapport (1) sur la réalité omniprésente du racisme anti-Noir au Canada : l’état actuel et comment y remédier. Un sommaire des résultats a été présenté par Andrew Segal et Andrew Lue au Sommet 2021 pour le développement socioéconomiques des  jeunes des communautés noires le samedi 30 janvier 2021 à Montréal.  Andrew Segal est associé et coauteur de l’étude et Andrew Lue est consultant au Boston Consulting Group (BCG), l’organisme qui a réalisé l’étude.

Bien que les Canadiens croient souvent que leur pays soit un modèle en matière d'inclusion, précisent les auteurs, les données montrent qu’ils ont un long chemin à parcourir pour atteindre l'équité pour la population noire du Canada. Les statistiques attestent de la profondeur et de l'omniprésence du racisme anti-Noir au Canada. Elles prouvent également comment le racisme systémique contre les Noirs apparaît tout au long de leur cycle de vie dans des domaines comme l'éducation, l'emploi, les soins de santé et les services de police.

Le P.D.G. de CivicAction, Leslie Woo, admet : « Le rapport met à nu la profondeur du racisme anti-Noir au Canada. » Il en appelle aux entreprises, aux gouvernements et aux citoyens canadiens à renforcer leur engagement et leur responsabilité de lutter contre le racisme anti-Noir. Pour rédiger le rapport, les auteurs ont compilé des données et consulté un sous-ensemble de dirigeants et d'experts des communautés noires au Canada. Ils ont utilisé des données nationales lorsqu'elles étaient disponibles, tout en mettant l'accent sur la région du Grand Toronto où des données plus spécifiques étaient disponibles. Puis, ils ont examiné des actions éprouvées et des pratiques prometteuses du monde entier pour identifier les interventions qui pourraient être envisagées en vue d’inverser la tendance.

L’objectif du rapport est de souligner l'oppression systémique à laquelle font face les Noirs au Canada dans le but de permettre une meilleure compréhension, d'illustrer l'importance des actions à entreprendre et de maintenir la motivation et l'élan en faveur du changement. Les données indiquent que le racisme anti-Noir existe au Canada et est pire que ce que de nombreux Canadiens pensent.

« Un Noir 20 fois plus susceptible qu'un Blanc d'être abattu par la police à Toronto »

Les étudiants noirs sont quatre fois plus susceptibles d'être expulsés d'une école secondaire de Toronto que les étudiants blancs. Les travailleurs noirs sont deux fois plus susceptibles que les travailleurs asiatiques et quatre fois plus susceptibles que les travailleurs blancs de déclarer avoir été victimes de discrimination raciale dans des décisions importantes sur les lieux de travail au Canada. Avec les mêmes compétences, les diplômés universitaires noirs ne gagnent que 80 % de chaque dollar gagné par les diplômés universitaires blancs. Les femmes noires sont trois fois moins susceptibles d'avoir un médecin de famille que les femmes non noires en Ontario. Pire encore, les résidents noirs sont 20 fois plus susceptibles qu'un résident blanc d'être abattus par la police à Toronto.

Qui pis est, un sondage de 2019 cité par le rapport confirme que près de la moitié des Canadiens croient que la discrimination contre les Noirs n'est «plus un problème» alors que 83 % des Noirs au Canada disent être traités injustement au moins une fois. Les évènements de 2020, y compris la mort de George Floyd aux États-Unis et les victimes de la Covid-19, ont attiré l'attention du monde entier sur la réalité du racisme systémique anti-Noir. Bien que les communautés noires au Canada aient doublé de taille au cours des 25 dernières années pour atteindre plus de 1,2 million de personnes, soit 3,5 % de la population nationale. En effet, plus d'un Canadien sur 30 est noir, plus précisément à Toronto, une personne sur onze est noire. Mais les expériences et la diversité des communautés noires au Canada sont souvent regroupées au sein de la catégorie «minorité visible» qui demeure assez hétérogène et négligée.

Pour aider à brosser le tableau, les auteurs du rapport ont compilé un ensemble de données qui met en évidence certaines des particularités des expériences des communautés noires canadiennes. Ils se sont concentrés sur un ensemble de domaines spécifiques où les Canadiens noirs vivent le racisme. Le choix de ces domaines a été guidé par quatre des piliers du Plan d’action de la ville de Toronto pour lutter contre le racisme anti-Noir et dans des domaines où au moins certaines données existantes avaient été publiées. En synthétisant ces données, les auteurs voulaient fournir aux Canadiens un miroir reflétant les résultats disparates au Canada afin de stimuler l'éducation et d'inspirer une action soutenue.

Les résultats sont répartis en quatre catégories : développement des enfants et des jeunes, possibilités d'emploi et soutien au revenu, santé et services communautaires et finalement les services de police et le système judiciaire. En ce qui a trait au développement des enfants et des jeunes, les auteurs mentionnent que malgré le fait que l'éducation soit le fondement du développement humain, les élèves noirs de l'Ontario ont des résultats scolaires nettement moins bons. À Toronto, le taux de décrochage des élèves noirs est de 23%, comparativement à 12% pour les élèves blancs. Confrontés au jour le jour aux biais systémiques, les élèves noirs obtiennent également des scores inférieurs aux tests de l’Office de la qualité et de la responsabilité en éducation (OQRE) en mathématiques, en lecture et en écriture.

Comment expliquer ces résultats ?

Les auteurs ont identifié des données montrant les multiples façons dont le racisme systémique au Canada entraîne de moins bons résultats scolaires pour les élèves noirs. L’un des véritables défis pour les élèves noirs est le manque d'enseignants noirs dans les salles de classe. Des études récentes montrent que le fait d'avoir un enseignant noir peut entraîner une augmentation de 13 % des inscriptions aux études postsecondaires et réduire la probabilité de décrochage de 29 %. Pourtant, alors que les Noirs représentent 3,5 % de la population canadienne, seulement 1,8 % des enseignants sont noirs.

Ce manque de représentation des Noirs fait la différence de plusieurs manières. D'une part, les enseignants noirs sont moins susceptibles d'utiliser un langage en classe qui marque négativement les élèves noirs. «Les enseignants peuvent utiliser un langage pour décrire les enfants noirs qu'ils ne le feraient pas pour les enfants blancs, comme « menaçant», selon un dirigeant noir consulté par les rapporteurs. Le mauvais traitement des jeunes Noirs par leurs professeurs laisse des séquelles psychologiques difficiles à surmonter par ces jeunes. Un autre impact du biais implicite de la part des enseignants est perçu dans les évaluations des capacités des élèves. Par exemple, seulement 3% des personnes qualifiées de «douées» dans les écoles de Toronto sont noires, alors que les élèves noirs représentent 12% de la population.

Une étude a révélé que les enseignants de l'Ontario étaient deux fois plus susceptibles de classer un élève blanc comme «excellent» qu'un élève noir sur leur bulletin scolaire - même lorsque ces élèves avaient les mêmes scores normalisés de l'OQRE. Pendant ce temps, les étudiants noirs sont 2,5 fois plus susceptibles que les étudiants blancs d'être dirigés vers des programmes non universitaires «appliqués» à Toronto, ce qui affecte des taux d'obtention du diplôme aux perspectives d'études postsecondaires.

La situation n’est pas forcément meilleure sur les autres aspects ni dans les autres provinces. En ce qui a trait à la communauté haïtienne, certains jeunes déménagent parfois du Québec à Ontario (à Ottawa et à Toronto) à la recherche de meilleures opportunités d’emploi. Comme pour dire que la situation y serait moins grave. Le mois de février est consacré à l’histoire des Noirs, il devrait aider à une plus large sensibilisation à ces obstacles auxquels est confrontée la population noire. Nous aborderons d’autres aspects du rapport dans les prochaines chroniques.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

: https://www.bcg.com/en-ca/publications/2020/reality-of-anti-black-racism-in-canada

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