Mythes et croyances populaires d’Haïti

Publié le 2021-04-05 | Le Nouvelliste

Il y a une certaine poésie dans les choses imaginaires. La tradition populaire haïtienne, dès nos premiers matins d’éveil dans l’enfance, a déposé au fond de nous ces formes de produits de l’esprit qui soulignent nos différentes manières d’être au monde, de penser et d’agir. Ces choses culturelles ont une énergie, une puissance qui mobilise l’esprit. On ne peut penser qu’à cela lorsqu’on est enfant. 

Ces légendes fabulées avec un certain art sont des richesses de notre patrimoine culturel. Plus qu’un livre, des articles, des émissions de radio, de télévision, des saynètes, il faudrait aussi des œuvres cinématographiques pour mettre en valeur la dimension de ces productions de langage que d’aucuns trouveront singuliers, ordinaires. 

L’innocence d’une parole imagée, métaphorique liée à notre tradition populaire adhère à tout un écosytème culturel expérimenté dans diverses communes de notre territoire. Ce construit social ou encore cette parole porteuse d’explication sur les phénomènes cosmiques et de notre vie de peuple est un véritable ferment. Cette parole qui tombe en nous comme une graine est un ensemencement. Elle nous apportent des nutriments pour explorer quelques traits de notre société qui a encore gardé sa part d’innocence. 

Illustrons ces paroles qui racontent le temps fabuleux où tout prenait un sens poétique; illustrons ces paroles qui mettent au centre le pouvoir des mots pour transformer le mileu.   

Le petit Samuel passe ses vaccances en province. Adé, sa grand-mère lui apprend que le bourg est infesté de voleurs. En citadin, il propose qu’on sécurise la maison. La vieille Adé lui répond : « Pour empêcher les voleurs d’y entrer, on placera un balai neuf sur le seuil de la porte, de la poudre de réséda ou bien encore, des fleurs d’acacia. »

Ce jour-là, il faisait beau. Un soleil tapait fort sur le toit ondulé de la maison. Le gosse eut envie d’aller se baigner dans la rivière. Soudain, une pluie se met à tomber. La vieille dit : « Mon enfant, s’il pleut tandis que le soleil brille, c’est le diable qui est entrain de battre sa femme. »

Une nuit l’enfant rêva qu’un cheval gris le poursuivait sur la grand-route. Il a couru à perdre haleine. Quand il s’est réveillé, il était tout essoufflé. Il raconta ce songe à Grann Adé. Celle-ci lui dit : « Mon enfant, c’est pas bon signe de rêver d’un cheval gris. Rêver d’un cheval gris est un signe annonciateur de la mort. Il faut aller raconter cette histoire dans les toilettes. »

Le surlendemain, il rêva qu’un couple de mariés portés sur le cheval gris qui le poursuivait se lançait à nouveau derrière lui. 

Assis sur une galerie qui s’ouvre sur une grande cour, la vieille Adé lui fit savoir que rêver de mariage n’est pas bon signe ; de même que perdre une dent, présage la mort d’un proche parent. 

Le gosse vécu ces journées dans la panique. Il s’oublia, se laissa aller au point de marcher avec une seule chaussure dans la maison. Quand la vieille le surprit ainsi, elle lui dit :  « Mon enfant, tu ne sais pas ce que tu fais-là. On ne marche pas avec une seule chaussure. Tu es entrain d’attirer la mort de ta maman. »

Paniquer, l’enfant courut aller chercher l’autre chaussure. Mais par mégarde il piétina la queue du chat qui ronflait dans un coin noir de la maison. Encore une fois la vieille lui dit : « Mon enfant, celui qui, par mégarde, marcherait sur la queue d’un chat serait condamné à rester célibataire toute sa vie. »

Le gamin était vraiment triste, des larmes ruisselaient sur ses joues. Dans la cour où piaillaient quelques poussins, une vieille poule chantait tristement. Le cri sonore du galinacé résonnait dans son cœur comme le chant fêlé d’un coq.

« Seigneur ! fit la vieille. Encore de mauvais présage. Une poule doit chanter comme une femelle. Quand elle imite le chant du coq, la mort n’est pas loin. »

–  Finalement, je vais mourir, Grand-mère, dit l’enfant.

–  Tu vivras longtemps, mon petit Samuel. Ta Grand-mère sait comment conjurer ce mauvais sort. »

Elle prit une machette, alla dans la cour, s’empara de la vielle poule et la décapita sur-le-champ.  Elle empoigna dans sa boîte oratoire une bouteille entourée de mouchoirs et alla jeter le corps sans vie de l’animal à un carrefour.

Cette nuit-là, le petit Samuel dormit à poings fermés jusqu’au petit matin.

Pendant cette vacance, l’enfant apprit de sa Grand-mère un tas de choses. Il les nota dans un cahier, et promit de faire des recherches sur ces traditions quand il sera grand. 

Il posa beaucoup de questions à Grann Adé. Invariablement, ce patrimoine vivant de la culture haïtienne lui répondait.

«Grann, pourquoi jeudi dernier aux funérailles de la mère de Ti Jean, on lui a pris par la main pour qu’il traverse le cercueil ?

–  À tout enfant en bas âge, on doit lui faire enjamber trois fois le cercueil de sa maman. Malheur à celui qui oublie de le faire. »  

–  Grann, qu’arrivera-t-il à l’enfant?

–  La défunte ne voudra jamais laisser son enfant dans ce bas-monde. Tout ce que nos grandèt nous ont appris : c’est qu’elle revient comme une voleuse chercher son enfant pour la grande traversée. »  

«Mais le papa de Ti Jean n’a pas enjambé le cercueil, fit-il remarquer. 

–  Ne t’en fais pas. Il a mis un caleçon rouge pour éloigner la défunte de son lit », rappela la vieille. 

Depuis un bon moment, un enfant pleurait dans la cour. Ses cris perçants devenaient agaçant.

« Micia, sa timoun nan ganyen? lança Grann Adé sur un ton contrarié.

– M pa konen non grann, répond la mère de l’enfant.

– Yon timoun pa ka ap kriye san rezon.

– Li pa grangou grann. »

La vieille Adé se leva avec difficulté, s’appuya sur sa canne et vint sur la galerie.

«Timoun k ap kriye san rezon, se giyon l ap atire. Vin pran tòchon sal sa. Ba l de twa kout tòchon pou l fèmen bouch li. »

Micia arrive et fait part à la vieille de ses tourments, à voix basse.

« Grann Adé, depi kèk tan se gwo pèsekisyon nou gen nan lakou a.

–  Ki koze sa? Ki zafè pèsekisyon sa?

–  Lougarou ki bezwen manje timoun nan, Grann. »

La vieille réfléchit et dit :

« Si se lougawou, m ap ba w yon resèt : depi lougawou a rantre lakay ou pran de  bale, mete l an kwa nan chanm akote a. Pwononse non vye lougawou a twa fwa. Si se yon lougawou depi l vini l ap rete la. »

Pendant que Micia faisait des confidences à la vieille, un gros papillon noir vint se poser sur le mur blanc de la galerie. Le petit Samuel prit peur.

« Pas de panique, fit la grand-mère. »

Elle alla chercher un grand gobelet d’émail blanc et une grande poignée de sel. Elle récita une formule héritée de temps Bembo :

« Si w bon rete. Si w pa bon ale. »

Ce jour-là, le petit Samuel apprit que le papillon, symbole de papa Loko, dieu du vent, peut être annonciateur d’une bonne ou d’une funeste nouvelle.

Ah nos légendes ont toute une poésie. Elles ont des résonances dans nos contes. Attention à ne pas tirer des contes le soir. Et surtout lorsque l’arc-en-ciel se dessine dans l’espace, ne risquez jamais à mettre un grain de sel sur votre index, il risque de se couper d’un coup. 

Allons, comme moi, vous pouvez faire vos recherches et ajoutez à ce fond culturel qui ouvre le champ de votre imaginaire.

Claude Bernard Sérantserantclaudebernard@yahoo.fr Auteur

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