Le pont Dumarsais Estimé sur la rivière Grand’Anse : une tragédie annoncée

Publié le 2021-02-23 | Le Nouvelliste

Courbé sous le poids des ans, tel un vieillard, le pont Dumarsais Estimé jeté sur la rivière Grand’Anse en 1950 risque de s’écrouler, si rien n’est fait pour le réparer ou le remplacer. L’imminence de cet effondrement devient de plus en plus évidente tant les structures de cet «  alexandrin métallique » apparaissent défaillantes.

Le pont Estimé se range dans la catégorie des ponts suspendus dont l’ingénieur américain James Finley est considéré comme l’un des concepteurs et pionniers en ce domaine. Son tablier, dès l’origine, est relié à plusieurs tiges de suspension verticales et aussi par toute une série de câbles flexibles dont les extrémités sont rattachées aux culées qui supportent tout le poids du tablier. En tant que pont suspendu, le pont Estimé exerce chaque jour une traction horizontale sur son point d’appui, ce qui pourrait, au fil des années, endommager toute sa structure, si les travaux de maintenance ne sont pas effectués à temps. C’est ce qui est en train d’arriver à ce patrimoine historique et architectural puisque, de temps à autre, des voyous malintentionnés tentent de l’abîmer davantage.  Récemment, ils ont eu le culot de percer, à l’aide de pinces et d’autres instruments contondants, un trou béant sur son tablier. Et ça devient récurrent. Cette mauvaise pratique tend à devenir une sale habitude, parce que ces sacripants ne sont pas à leurs premiers coups.  Qui pis est, ils ne sont jamais inquiétés par la police, encore moins par la justice.

L’histoire du pont Estimé est intimement liée à l’histoire des catastrophes naturelles qui assombrissent l’image de Jérémie presque au beau milieu du XXe siècle. L’une des pires d’entre elles fut l’inondation meurtrière de 1935 qui dévasta la cité sous la présidence de Sténio Vincent (1930 -1941).

Pour la mémoire collective grandanselaise, il faut se rappeler que le pont Estimé n’est pas le premier pont élevé sur la rivière Grand’Anse. En 1888, sous le gouvernement de Florvil Hyppolite qui fut président d’Haïti à deux reprises (du 3 au 26 octobre 1879 et du 17 octobre 1889 jusqu’à sa mort le 24 mars 1896), les travaux de construction d’un premier pont sur la rivière Grand’Anse démarrèrent en toute hâte  pour se terminer, quelques années  plus tard, en 1901, sous  le gouvernement du président Tirésias Simon Sam ( 1896 -1902). Il fut l'œuvre de l’ingénieur Frédéric Doret.

Malheureusement, ce pont  fut détruit par la terrible inondation du 21 octobre 1935. Cette tragique inondation emporta non seulement dans ses eaux tumultueuses le pont nouvellement érigé, mais elle engloutit aussi sur son passage beaucoup de vies humaines. Ce fut le deuil général. La ville entière pleura pendant longtemps les disparus. Pour rappeler l’histoire de ce sinistre événement aux générations futures, un mémorial fut construit à carrefour Bac en hommage aux disparus. Dommage que de nos jours, il n’en reste aucune trace. Heureusement, Maurice Léonce, haut de ses 99 ans et 5 mois, l’une des plus grandes bibliothèques vivantes de la ville, nous retraça avec brio et élégance le scénario des événements.

Il faut se rappeler qu’avant la construction de ce premier pont détruit en 1935, les Grandanselais eurent pour habitude de traverser la rivière à l’aide d’un grand canot en bois en forme d’une grande  gamelle tiré par des cordes tout le long de la traversée. Cette sorte de gros canot porta le nom de BAC. C’est bien sûr de cette tradition et de cette époque qu’est tiré « AU BAC » , le nom d’un quartier de la basse ville attenante à la rivière.

Cependant il faut remonter bien loin dans les pages jaunies de l’histoire des colonies françaises de Saint-Domingue pour trouver l’origine du BAC. Le 4 novembre 1744, le roi de la colonie rendit une ordonnance dans laquelle il recommanda au sieur Branchu de prendre toutes les mesures qui s’imposèrent à  lui, en tant qu’administrateur de faire établir un Bac sur la rivière du Trou-de-Jérémie. L’ordonnance est ainsi libellée :

« Ordonnance du Roi, qui défend les jeux de hasard aux Colonies,  du 4 novembre 1744

Ordonnance des administrateurs, qui permit au sieur Branchu l’établissement d’un Bac sur la rivière du bourg du Trou de Jérémie, au quartier de la Grand’Anse, pour lequel sera payé :

Par chaque Blanc à cheval, son valet compris, 1liv.10 sols, et à pied, moitié.

Pour un esclave à cheval, 19 sols, et à pied, moitié.

Pour les charges qui exigeront qu’ on arrête le Bac pour charger et décharger, par voyage, la charge d’ un cheval compris, 3 liv. Pour une charge simple, 7 sols 6 deniers.

Avec faculté au lieutenant de juge, aux officiers de milice et aux habitants qui se rendront pour monter leurs gardes, de passer gratis.

Du 5 nov.1744

R. au greffe de l’intendance. » (1)

De 1935 jusqu’à 1950, c’est-à-dire de Vincent à Estimé, le BAC, pendant 15 longues années, eut rendu d’énormes services à la population de la Grand’Anse. Il fut, durant cette période de tâtonnements historiques et politiques, l’un des moyens de transport les plus sûrs qu’un Grandanselais eût pu emprunter. Même le président Vincent en 1938 eut eu le temps d’y poser ses pieds avant sa mise hors d’usage. Émerveillé devant la beauté indescriptible de la nature jérémienne au cours de la traversée, le président, dans un état d’extase et de contemplation absolu s’exclama avec une sorte de satisfaction en disant : « Il a fallu que je vinsse jusqu’à Jérémie pour voir un tel panorama : des centaines de bouquets de fleurs ; des milliers d’arbres courbés sous le poids de leurs fruits délicieux ; une nature luxuriante, des centaines d’enfants au sourire innocent et insouciant. Une barge imposante  glissant paresseusement sur les eaux cristallines d’un fleuve majestueux. » (2)

Pour l’histoire, il convient de rappeler que Vincent fut contre le projet de démolition du BAC pour le remplacer par un pont. Mais ce ne fut pas le point de vue de la population grandanselaise qui eût encore en mémoire les affres et les dommages causés par la grande inondation de 1935. Elle ne voulut pas revivre cette tranche d’histoire sinistre. Et la meilleure façon de ne plus la revivre, c’est de la jeter au vidoir de l’histoire en construisant un autre pont. Ce rêve tant caressé par cette population traumatisée va se matérialiser dans la réalité de la pierre quelques années plus tard par un visionnaire, un moderniste et un progressiste : Léon Dumarsais Estimé.

Arrivé au pouvoir le 16 août 1946 après un second vote des députés, le président Estimé (16 août 1946 – 10 mai 1950) entreprit la modernisation du pays en mettant Haïti sous le feu des projecteurs. Durant son court mandat, le pays fit un bond au niveau des relations internationales et de la diplomatie. Il prit sans réserve la défense de la langue française et milita lors de la fondation de l’ONU en 1945 pour le maintien du français comme langue de travail au sein de cette grande organisation qui venait à peine de pousser ses premiers vagissements. C’est sous sa présidence qu’Haïti a rejoint l’UNESCO dès 1946 comme l’un des premiers États à en faire partie. En 1948, il avait seulement deux ans au pouvoir, lorsque Émile Saint Lot, ambassadeur d’Haïti à l’ONU va jouer un rôle prépondérant dans la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme, comme rapporteur spécial du comité de rédaction de la Déclaration. En 1949, il célébra  en grande pompe l’exposition internationale du bicentenaire de la ville de Port-au-Prince. Ce fut un événement  sans précédent dans les annales culturelles d’Haïti. Toutes ces grandes prouesses ouvrirent les portes d’Haïti sur l'international. Au niveau national, il entama aussi la réalisation de grands chantiers dont l’un d’entre eux fut la construction du pont sur la rivière Grand’Anse communément appelé pont Estimé.

Dans sa vision d’une Haïti moderne et dynamique, le président Estimé fit construire le pont sur la rivière Grand’Anse par l’une des grandes compagnies expertes en ce domaine, en ce temps-là : la United States Steel Export Company. Commencé en 1947, le pont a été inauguré en mai 1950, quelques jours avant qu'il quitta le pouvoir. Lors de l’inauguration, toute la ville fut en liesse. Jean Brierre, distingué poète et diplomate jérémien, ministre du tourisme à cette époque, fut présent à la cérémonie. C’est lui qui prit la parole lors des festivités de l’inauguration. Alors qu’il traversa le pont aux côtés du président, il se retourna vers lui, avec sa veste posée sur le bras et, il lui dit : « Ce pont que tu as donné à la Grand’Anse, c’est un alexandrin métallique. » Les ovations retentirent jusqu’à Jérémie. Le peuple content de voir son rêve devenu réalité  eut, durant toute l’inauguration, chanté : « Prezidan Estimé se pou Bondye kenbe w, la Grandans ap toujou rete rekonesan anvè w.» Mais le 10 mai 1950, le destin en décida autrement. Il fut renversé du pouvoir par une junte militaire ayant à sa tête le colonel Lavaud.

Actuellement, le pont Estimé accumule de fatigues structurelles au cours de ses 70 ans d’existence. Son tablier a vieilli. Les boulons sont desserrés. Les poids lourds l’abîment. Des chenapans l’endommagent de temps en temps en y perçant de gros trous sur son tablier. Il essaie,  autant que faire se peut, de résister à tous ces assauts. Mais pour combien de temps résistera t- il encore ? Il faut refaire son tablier ou construire un nouveau. Ajouter du ciment à chaque instant pour recouvrir les trous qui laissent voir la rivière en bas n’aboutira à rien. C’est ce qui se fait à chaque instant. Le pont Estimé court un grand danger. Son tablier risque de s’écrouler sur lui-même, si rien n’est fait. Il est rouillé et délabré. Son délabrement « fait planer le risque d’infiltration d’amiante, un produit cancérigène et constitue un danger pour la santé des populations avoisinantes. C’est pourtant un édifice historique et une œuvre d’art incontestée ». (3)

À Jérémie, nous avons peur que l’histoire du pont Morandi ne se reproduise chez nous. Le pont Morandi, à Gènes en Italie, 50 ans après sa construction s’est effondré le 14 août 2018 emportant avec lui dans son effondrement de nombreuses vies humaines et tous les véhicules qui se trouvaient sur son tablier. Ce fut un grand moment de désolation et de tristesse en Italie.  Que les oreilles qui sont placées pour entendre entendent ! À Jérémie, nous avons déjà trop pleuré. Nous n’avons plus de larmes. Elles sont déjà toutes versées et asséchées.

Rosny Saint-Louis Auteur

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