PEINTURE

Comment lire un tableau de carnaval ?

Publié le 2021-02-22 | Le Nouvelliste

C’est une œuvre de Jacques Richard Chéry. Du premier coup d’œil, on le classerait parmi les peintres primitifs. Les classements et autres étiquettes en art sont toujours spontanés et irréfléchis.

Un second coup d’œil nous met devant une étonnante évidence. Le peintre n’est pas un naïf. Il a la patience des tons. Il a le sens de la perspective. Il contrôle bien sa foule « endiablée.» Il y a une arythmie des nombres dans la présentation du premier plan empli de personnages masqués. On décèle une rigoureuse géométrie dans la verticalité musicale des portes ouvertes.

Cette peinture balance entre l’ironie publique et la satire sociale. C’est de bonne guerre. La « Pax haitiana », en ville comme en province, est une volontaire provocation. Surtout quand mascarades et « bonmask »  circulent devant une classe de bourg, insouciante sous des parasols, là, sur le trottoir.

                                          La patience des tons

Le peintre sait aussi maitriser son espace. Le vide du macadam de la rue au premier plan a une mélodique correspondance avec la petite distance observée entre la foule masquée et l’assistance qui, religieusement, regarde le spectacle. À mesure que l’on s’éloigne vers les montagnes, l’éclaircie devient plus nette. De l’ocre du macadam au premier plan à la teinte « off white » du dernier plan, le peintre affirme qu’il est la seule autorité de sa palette. Sauf qu’il ne donne pas dans l’impressionnisme d’un Claude Monet qui ferait perdre les véhicules au bout de la rue dans une luminosité atmosphérique sans contours ni contrastes.

Les rouges utilisés sont atténués et deviennent roses dans le tissu d’une robe de femme, les « deux mains en l’air. » Sur l’ocre du macadam, on devine des confettis d’une fête païenne. La fête est rehaussée par la couleur terre de sienne de l’épiderme de deux aborigènes en pagne coloré, à l’angle droit du tableau.

Les petites tâches blanches ici et là forment des contrepoints à la densité chromatique qui bouge, tel le flot d’une rivière. Le tout donne l’aspect ludique d’un étrange jouet, une mécanique fantasque qui cache une dernière méchanceté. On s’efforce de trouver 21 reprises de blancs contrapuntiques. On s’arrête de compter quand on distingue, parmi la foule, un homme coléreux qui dirige sa main vers trois têtes de mort. En cette tapisserie du diable, il y a un chapeau conique de vampire et une grosse tête jaune avec une langue rouge repliée, sensuellement, sous le menton.

Cette tête jaune sensuelle est reprise en motif avec deux têtes semblables de deux hommes en vêtement officiel. L’un a les bras levés, comme la femme avec la robe rose. L’autre a un geste de bras efféminé. Ils se ressemblent. En cette similarité, il y a une doublure si inquiétante qu’elle cache mal un salut nazi et une posture mussolinienne.

                                        PERSPECTIVE ET POIDS

L’impasse est au premier plan. Le peintre capte tout le spectacle à partir d’une certaine hauteur. Il n’est pas juché, comme dirait Saint John Perse, telle « une pluie montée sur des échasses. » Le Jambe-de-bois dans la proximité de personnes en redingote, chapeau haut-de-forme et parasols, joue ce rôle de sentinelle, à l’angle gauche du tableau. Le peintre doit être sur un balcon, à la dernière « chanmòt » de la rue. Ou sur le toit d’un immeuble hérissé d’antennes paraboliques.

Si la maison à gauche du tableau n’existait pas avec ses résidents endimanchés, la rue ferait une courbe, un « curve » face à l’immeuble à antennes. Il y aurait une manière de contourner l’échafaud. Au milieu de cette mécanique fantasque, les deux masques jaunes des officiels anonymes exercent un excès de pouvoir avec des regards malins et vindicatifs. Ces yeux sont les plus menaçants dans tout le tableau. Ils forment la base d’un triangle avec deux autres yeux dirigés avec haine vers une tête de mouton.

Cette impasse se renforce par la jouissive tentation des fesses d’une femme. Elle doit être une métisse si l’on se réfère à la couleur de l’épiderme de sa jambe gauche. Ce détail de fesses est la partie la mieux travaillée du tableau, telle une vicieuse légèreté.

Cette impasse n’est pas un barrage policier. Elle ressemble plutôt à la fin d’une brutale époque de génocide. Le détour manqué donnerait une superbe perspective sur la « chanmòt » avec vue sur balcon. Il a fait rater au peintre une virtuosité graphique pour donner plus de souplesse à la ligne raide et cadavérique du caniveau. Ce détour symboliserait la vitesse moderne d’un tennis Nike ou le signe indigène d’un boomerang.

La foule a son poids. Les maisons aussi. À droite, l’architecture n’est pas étalée. À gauche, elle est présentée, somptueuse et belle. Ces détails de portes coloniales sont contrebalancés par la densité des spectateurs agglutinés, à droite. Les toits se succèdent, comme pour aboutir à l’obstacle d’un mur d’où l’on remarque une minuscule fenêtre jaune. Ce mur est une pause imposée à la ligne monotone ou à la teinte de houille des toits.

                                     L’arythmie des nombres

Il y a des chiffres, à cette impasse : deux bœufs avec « fwèt kach », un couple qui danse ventre contre ventre, les deux figures mussoliniennes, un couple de profil dans un croisé le huit, deux gigolos en redingote, deux Indiens munis d’arbalètes, puis deux drapeaux blancs au milieu, telle une esquisse de brancard. L’hôpital n’est pas loin. Que peut signifier le chiffre 2 ? Que peut-on dire de ces teintes de vert sombre qui tournent au noir ou au mauve foncé dont l’unique correspondance chromatique est la voiture noire officielle, dans la rue, éloignée dans la perspective ?

On n’est pas trop fasciste, chez nous. Mais on connait Baron Samedi. Au Mexique, la cohabitation entre la vie et la mort se présente dans tous ses états, au cours du carnaval. Au Brésil de Pelé et de la lassitude des colonels, on entend encore l’air triste du Matin de carnaval de Vinicius de Moares.  

Pour accoster donc au port de la « Pax haïtiana », il faut savoir distinguer, entre le peintre Jacques Richard Chéry et la tête double  mussolinienne, qui est en train de préparer, dans l’impasse provoquée par l’immeuble à antennes paraboliques, un complot de première classe. 

                                                                                                    

 Pierre Clitandre Auteur

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