La passion des pouvoirs dans « La dernière nuit de Cincinnatus Leconte » de Michel Soukar

Publié le 2021-02-22 | Le Nouvelliste

Le roman historique, nous a appris le vieux Lukacs, ferait sortir les âmes simples de l’épopée, car l’épique a toujours à voir quelque peu avec la Providence et la présence du divin. Le héros est nimbé du sourire des dieux ou bien la victime de leur férocité incommensurable. Nous aimons pourtant ces histoires, ces épopées, mais la croyance que nous éprouvons est faite de distance, d’interprétations parfois forcées. C’est peut-être vrai, mais pas au pied de la lettre, car, justement, tout semble ne pouvoir être nommé. Les dieux sont en effet toujours assez jaloux de leur préséance et du fait qu’on puisse s’autoriser à débusquer leur malignité.

Dans le roman historique, en revanche, le personnage n’a rien à voir avec cette faille de nos consciences qui nous fait accepter l’à-peu-près. L’être raconté est d’abord confronté à un monde souvent strié de dangers. Il doit se défaire de l’emprise des représentations que les autres veulent avoir de lui, ou bien celles qui surviennent et se superposent à son être qui se recroqueville et, partant, perd de sa spontanéité. Dans le roman historique, le personnage calcule, interroge : sa conscience, ses proches, la tournure des événements. Lorsque le roman plante le décor du pouvoir, ces représentations sont de tous les instants et donc les pièges sont à chaque pas.

Dans les romans historiques qu’il a publiés, Michel Soukar mène cette action qu’on ne confondra pas ici avec une rationalisation : l’histoire serait le bon objet, et l’épopée un mythe dégradé et sans doute aussi misérablement dégradant. Ce n’est ni aussi simple ni aussi réducteur. Ces deux récits ne s’excluent pas, ils ont seulement des fonctions distinctes. Le roman historique, pour cet auteur, est d’abord un espace d’affrontement des différents récits possibles. Peut-être que Lukacs n’est pas d’accord, mais le réel littéraire est tenace.

En Haïti, le récit des guerres, de la révolution et de la naissance de l’État le 1er janvier 1804 revêt ce caractère épique qui préside aux partitions douloureuses et violentes. Il y avait des dieux : ils ont présidé à certaines cérémonies. Et puis, rapidement, on a cru pouvoir les éclipser par des lois et règlements. On ne faisait qu’opprimer le peuple des campagnes qui entretenait une parole féconde la plupart du temps avec le temps de l’outre-temps, et dans les montagnes hautes, comme dans les plaines cultivées. On ne faisait qu’occulter ce qui se déroulait encore dans les faubourgs des villes, comme si ça n’existait pas. Mais on savait que c’était là, et on savait que les débuts de cette histoire avaient été héroïques. Alors, on la racontait, comme pour la rappeler immédiatement. On dessinait la place du Champ de Mars à Port-au-Prince. Des statues viendraient peu à peu se  mettre en scène et dresser une sorte de cartographie du mythe. Et l'on répétait : Vertières, la Crête-à-Pierrot, le nom de Français qui lugubrait les campagnes…

Mais l’exercice du pouvoir en vue d’un dessein administratif ? Mais l’organisation de l’État ? Mais le pouvoir judiciaire qui lutte contre les bandits, les dictateurs et les prévaricateurs ? Contre la corruption alimentée par les commerçants du bord-de-mer ? Cette fois, il faut entrer dans l’action déterminée par des rapports sociaux houleux. Il faut savoir parfois aussi amender ses convictions les plus profondes, même si on y répugne. La politique, c’est d’abord un jeu de forces. Le principe de réalité anime les êtres de pouvoir, sans doute plus que les idéaux qui embellissent la parole politique mais qui n’engagent pas vraiment. Jeux de forces et principes de réalité, il faut y ajouter les stratégies d’alliances et parfois les enjeux régionalistes et les réseaux, en particulier en Haïti. Michel Soukar se saisit une fois encore, après Cora Geffrard (2011) et La prison des jours (2012), d’un moment particulièrement important de l’histoire politique d’Haïti : tous les chefs d’État du pays ont été jusque-là des militaires. Bientôt arrivera un civil, Michel Oreste. Le roman fait entendre au lecteur que même cette alternance ne modifiera pas la désorganisation latente.

Il faut revenir au début de cette histoire, qui est un attentat qui ruina le palais national et qui tua une grande Partie de ses occupants, dont le président Cincinnatus Leconte, le jeudi 8 août 1912, et frappa les contemporains : « Une explosion infernale faite de trois ou quatre craquements sinistres, la sensation dans l’imprécision de ce réveil, car il est trois heures et demie du matin et la ville dort, d’une énorme masse qui s’arracherait du sol pour ensuite s’affaisser sur elle-même, au milieu d’un fracas de meubles effondrés, de portes s’ouvrant toutes larges, des cris de peur, la fulguration brusque, hallucinante, d’une horrible lueur rouge, surgit là dans la direction du Palais national emplissant les prunelles élargies d’une vision d’enfer », peut-on lire dans le quotidien Le Matin, du 13 août. Et puis le roman remonte le temps, comme il glisse dans le futur. Il fait la navette, ou plutôt il la suit dans ses desseins complexes. Dans le passé, Cincinnatus Leconte a vécu des moments pas très glorieux d’accusation de prévarication et l’exil, comme des moments heureux avec Reine, sa compagne, si forte, si imposante. Justement, avec elle, et par elle, il demeure en lien avec les puissances tutélaires d’Haïti, sa part de mythe, et ce n’est pas la partie la moins palpitante du roman. Il y a même une geste épique de la conquête du pouvoir par un homme qui se dépouille peu à peu de sa morgue, jusqu’à devenir presque un anti-héros, mélancolique et presque fataliste. La navette file à l’autre bout du métier à tisser, et c’est la suite, les enquêtes, les rumeurs, les accusations qui même sans être avérées mettent en lumière les petitesses dans la conquête des pouvoirs. Tous ces êtres – de Nord Alexis et Cinna Leconte, le père du président mort dans la fameuse nuit, à François Simon et Anténor Firmin, Tancrède Auguste, le grand-père de Jacques Roumain, Michel Oreste - se connaissent, parfois se côtoient, se jaugent, se haïssent, se trahissent. Dans l’exercice du pouvoir, il arrive qu’ils décident de racheter leurs fautes passées. Mais le temps leur manque le plus souvent, et la somme des obstacles et des résistances dans les temps troublés que connaît la si jeune République d’Haïti emporte en les laminant les forces au pouvoir, et la plupart du temps dans la violence insurrectionnelle, l’attentat, l’élimination des proches, la vieillesse précoce, l’empoisonnement. C’est cette itération odieuse parce qu’elle empêche l’accession du plus grand nombre à une citoyenneté en acte que raconte Michel Soukar. Il crée un personnage, Louis Brutus, qui est à la fois le témoin et le discutant de cette histoire. Il recueille les témoignages, critique les rumeurs, intervient même puisqu’il est un des personnages. Il accepte que les explications de tel événement soient multiples, comme au sujet de la mort de Reine, l’épouse protectrice.

Récrire le passé, y circuler mentalement et intellectuellement en le (re)lisant, est bien un des grandes passions de tous les temps, fondatrice de l’appétit pour la littérature. En Haïti, les premiers textes de longueur imposante ont été de raconter l’histoire des guerres d’indépendance, pour riposter à l’histoire des envahisseurs et de ceux qui se croyaient maîtres pour l’éternité. Certains affirment que ces relectures du passé ont pour fonction de permettre d’interpréter le présent si confus. Comme si l’histoire bégayait. C’est sans doute une erreur : c’est au contraire depuis la pénombre du présent que la nuit du passé est visitée, en particulier dans le roman historique. La navette opère ce trajet que Lukacs, encore lui, avait bien analysé : le roman historique est tributaire de la relation de son auteur au présent qui est le sien. C’est bien à partir des chausse-trappes et des atermoiements du présent que le romancier retrouve des situations dans le passé.

Le roman historique de Michel Soukar fait ainsi glisser la navette entre les fils de la chaîne, dans cet espace vide qu’on appelle la foule : le mythe et l’histoire y deviennent inséparables, parce qu’ils dessinent un motif que nul ne peut matériellement dissocier de son support. L’effet du réel lui confère la puissance du roman : celui de nous donner à vivre au plus près de notre intimité ces passions qui nous accablent et nous réjouissent en même temps. C’est bien dans cet apparent paradoxe que nous rencontrons la littérature. Mais aussi l’écriture demeure au premier plan : on pourrait presque entendre le bruit mat du croisement des fils de chaîne du métier sur lequel le tisserand exerce son grand talent. C’est aussi le rythme sourd de la passion haïtienne.

Yves Chemla

Université Paris Descartes.                                                                                                                    

Yves Chemla Auteur

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