« Les viols en Haïti, approche psychologique et sociologique des crimes sexuels », réflexion du prof. Obrillant DAMUS sur un sujet tabou de la société haïtienne

Publié le 2021-02-12 | Le Nouvelliste

S’intéresser aux violences basées sur le genre et y consacrer une enquête et un ouvrage constituent des démarches que l’on peut qualifier de révolutionnaire en Haïti.

Les dernières actualités qui attristent le pays, avec la recrudescence des kidnappings où actes de tortures et viols sont pratiqués, ont largement traumatisé la population haïtienne. Le dernier en date, celui d’Évelyne Sincère en novembre 2020 a ébranlé le pays : cette jeune fille de 22 ans kidnappée, torturée, violée et abandonnée dans les ordures. On note une augmentation des viols à partir de 2004, après le départ de Jean-Bertrand Aristide et suite au tremblement de terre de 2010. Avec l’augmentation de l’insécurité, les femmes en sont les premières victimes des violences.

Quel est l’impact d’un viol sur la vie d’une femme ? Quel parcours judiciaire peuvent-elles entamer ? Quel parcours de reconstruction pour les femmes victimes de viols ? Comment sont-elles perçues dans la société ? Qui sont ces hommes auteurs de viols ?

C’est à toutes ces questions que l’auteur a tenté d’apporter des éléments de réponse, à travers des entretiens avec des femmes victimes, mais aussi des auteurs de viol en prison.

L’anthropologue Obrillant Damus est professeur à l'Université Quisqueya (Faculté des sciences de l'éducation) et à l'Université d'État d'Haïti (Institut d'études et de recherches africaines d'Haïti (IERAH). Il est le représentant national de la Chaire Unesco Éducations et Santé.

Il a à son actif plusieurs publications : « Les solidarités humanistes », « Anthropologie de la médecine créole haïtienne », « Dictionnaire universel de l’éducation à l’amour », « Les rites de naissance en Haïti », « Richesse et pauvreté, dialogue entre un Caribéen et une Européenne », « Pour une éducation à la paix dans un monde violent », pour en citer quelques-unes.

Le livre sur le viol est le fruit d’une collaboration avec « KOFAVIV » (Komisyon Fanm Viktim pou Viktim. Association des femmes victimes pour des victimes ) dont le siège social est à Port-au- Prince. Les interviews ont été réalisées dans l’objectif de décrire les conséquences des viols sur la vie de ces femmes. Il faut noter que plusieurs articles issus de cette enquête ont été publiés et traduits en plusieurs langues (japonais, espagnol, portugais...).

L’ouvrage « Les Viols en Haïti » est divisé en trois parties : une première qui rend hommage à cinq femmes qui ont subi des viols, leur permettant de libérer la parole, cette parole souvent réduite au silence, un moyen de rétablir la vérité, de soulager très souvent leurs maux, dans une discussion. Pour certaines, cela a été l’occasion de rompre le secret pour la première fois, des années après, leur permettant ainsi de se décharger d’un poids.

Dans une deuxième partie, l’auteur fait une analyse sociologique et psychologique de ce « rite » de violence.

La dernière partie est consacrée aux témoignages d’auteurs de viols qui ont été condamnés par la justice haïtienne. Il s’agit d’une enquête auprès d’une vingtaine de prisonniers.

La Déclaration de l’ONU sur l’élimination de la violence contre les femmes en novembre 1993 : « La violence faite aux femmes désigne tout acte de violence fondé sur l’appartenance au sexe féminin, causant ou susceptiblede causer aux femmes des dommages ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, et comprenant la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée. »

L’article 278 du Code pénal haïtien se lit désormais comme suit : « Quiconque aura commis un crime de viol ou sera coupable de toute autre agression sexuelle, consommée ou tentée avec violence, menace, surprise ou pression psychologique contre la personne de l’un ou l’autre sexe, sera puni de dix ans de travaux forcés. »

Grâce aux témoignages de Ruth, Léonise, Mata, Eliane et Rainette recueillis par le Professeur Damus, quelle est la symptomatologie suite à un viol ?

Dans la plupart des cas de viols les agressions ont été perpétrées par une personne connue de la victime. C’est le cas de ces cinq femmes : cercle familial (cousin, beau-père, demi-frère, ami de la famille, petit ami) et toujours par des hommes. Mais il existe aussi des femmes auteurs. Par exemple, notre auteur a été violé par une jeune femme quand il avait six ou sept ans (viol de voisinage).

Suite à ces crimes sexuels on retrouve chez les victimes : l’obligation pour la femme victime de garder le silence par l’agresseur et/ou la famille, une loi du silence qui peut être plus douloureuse que le viol en lui-même ; une banalisation de l’amour qui impacte la vie sexuelle par la suite avec une sexualité débridée ou hypersexualisation, une réactivation du souvenir traumatique par des gestes ; des troubles du sommeil (insomnie) ; une incompréhension de leurs proches qui constitue une survictimisation risquant d’aggraver les effets traumatiques du viol ; un sentiment de honte, d’échec ; une perception de soi négative, une mauvaise estime de soi ; une altération de la fonction sexuelle avec aucun plaisir sexuel ; une peur du jugement social ou du regard que les autres peuvent porter ; une protection pour son violeur par peur de nuire aux proches du violeur ; des conduites antisociales avec une violence à l’encontre de soi, le désir de se faire souffrir ; une déshumanisation ; une rupture familiale et sociale ; désir de faire du mal à autrui ; sentiment de culpabilité ; le besoin de surpasser professionnellement son violeur; la peur de perdre sa renommée en dénonçant le viol, peur de faire souffrir ses proches ; peur d’être perçue par son futur époux comme une personne qui a été violée ; le sentiment de honte qui engendre un désir de mort, de regret de s’être trouvée dans cette situation, d’avoir perdu sa virginité dans de pareilles circonstances ; des sentiments négatifs à cause de la différence entre la personne avant et après le viol ; la perte de confiance en soi et en sa beauté physique ; la haine et laméfiance contre le sexe masculin.

Ces symptômes peuvent aller jusqu’à la tentative de suicide ou la dépression tant ces femmes victimes se sentent coupables lorsqu’elles sont murées dans ce silence, sans possibilité de mettre des mots sur leurs maux. Pour certaines, une thérapie et un parcours psychologique sont entamés et leur fournissent un mieux-être. Pour d’autres, la religion leur permet de trouver du réconfort et certaines réponses à leurs interrogations et de surmonter le choc du viol dans une certaine mesure, à travers les enseignements bibliques. « Je lui ai raconté les secrets de ma vie. Il est mon Dieu, il est mon père (Proverbes 27 v.11) », raconte une victime.

Le viol est à l’origine de souffrances physiques, psychologiques et cela même après plusieurs années, les personnes victimes conservent une mémoire traumatique. Elles en gardent un sentiment de destruction, le sentiment d’insécurité ontologique avec la peur d’être à nouveau victimes de représailles ou d’être violées. Il est vrai que lorsqu’on a été victime de viol on a peur de nouveau de se retrouver dans cette même position. La victime peut faire perdre la représentation spatio-temporelle au moment du viol, trouver que le temps passe rapidement ou au contraire ralentit; les femmes victimes de viol éprouvent d’autres sentiments comme le sentiment d’impuissance ou d’infériorité, le sentiment d’être un objet sexuel car le viol enlève le caractère sacré de la sexualité. La mutation ontologique après cet événement révèle que les femmes victimes ont développé une personnalité traumatisée ; un désir de vengeance, surtout lorsque certaines d’entre elles sont violées plusieurs fois par an par leurs bourreaux ; la dépossession de soi ; le sentiment de ne plus être soi-même qui peut durer des années, le sentiment d’inhibition émotionnelle…

Le silence de la victime peut donner au violeur l’impression que celle-ci lui a donné son consentement ; le viol une arme d’humiliation et de déshumanisation. Ce sont des rites de violence destinés à humilier les victimes, qui se sentent désorientées. Le viol a des conséquences sur l’orientation spatiale, scolaire et professionnelle (changement de lieu de vie, de métier…).

Le viol est un crime, la violence sexuelle est sous-tendue par une énergie meurtrière qui fragilise la vie des personnes qui en sont victimes.Qu’en est-il de la position des auteurs ?

Dès qu’un auteur de viol accepte d’avouer son crime en présence d’autres détenus, ceci a des conséquences : il se fait qualifier de « kadejakè » terme péjoratif qui signifie violeur de femme en créole.

Il existe chez certains auteurs, une négation du viol commis si par exemple la victime est sa petite amie. Il ne s’agit pas dans leur esprit d’un viol. Ainsi des violeurs incarcérés se positionnent en victimes.

Pour le Pr Obrillant, l’attitude de dénégation des violeurs est liée non seulement à une mauvaise et une faible conceptualisation du viol mais encore à la perpétuation de la domination masculine.

La question de la virginité revient aussi dans les entretiens. Beaucoup prétendent que leurs victimes n’étaient pas vierges avant le viol commis afin de soulager leur conscience.

Ce qui laisse à penser que pour ces hommes, une femme qui a déjà eu des rapports sexuels ne peut en refuser.

Le viol est un acte criminel et est donc puni par la loi haïtienne comme nous l’avons vu précédemment avec l’article 278.

Selon l’article 279 : « Si le crime a été commis sur la personne d’un enfant au-dessous de l’âge de quinze ans accomplis, la personne coupable sera punie de quinze ans de travaux forcés. »

Au terme de ces enquêtes, le Pr Obrillant Damusa émis des recommandations relatives à la constructionde centres d’aide aux victimes de viols et aux auteurs, à la création de centres d’orientation et de prise en charge médico-psycho-sociologique des victimes et des auteurs, à la création d’associations féministes contre le viol, à la fondation d’un institut pluridisciplinaire de victimologie, etc.

Déborah MATHURIN,

Sexothérapeute,

Présidente de l'Association Catherine Flon,

Paris.

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