7 ans après leur création, les aires marines protégées du Sud ne sont ni surveillées ni protégées

En août 2013, le pouvoir exécutif haïtien prit un décret pour déclarer protégées les neuf premières aires marines du pays regroupées toutes dans le département du Sud, à savoir le parc national Île-à-Vache ; Habitats/Espèces de Grosse- Caye ; Zone Humide d’Aquin ; Habitats/Espèces Olivier/Zanglais ; Habitats/Espèces de Cahouane ; Habitats/Espèces de Pointe-Abacou ; Paysage Naturel Marin et Terrestre Port-Salut ; Grotte Marie-Jeanne de Port-à-Piment et Habitats/espèces de Fond-Torbeck. Comme avant le décret, ces sites sont livrés à eux-mêmes.

Publié le 2021-02-12 | lenouvelliste.com

À n’en point douter, sur le papier, cette initiative très louable s’avère encore aujourd’hui être un pas dans la bonne direction pouvant contribuer à endiguer l’accélération de la vulnérabilité du pays face aux effets du changement climatique. En prenant ce décret, l’administration politique en place à l’époque avait envoyé un signal clair sur sa volonté de combattre le braconnage des ressources naturelles, telles que la mer, les plages, les mangroves, les récifs coralliens… en signifiant au reste du pays que désormais l’État ne restera plus passif alors que des ressources marines et côtières sont de plus en plus exposées à des menaces anthropiques comme la surpêche, l’extraction des coraux, la coupe des mangroves, l’urbanisation, etc.

Or, force est de constater que plus de sept ans plus tard, les bonnes intentions de la présidence de Michel Martelly pour la protection des aires marines du Sud sont restées lettre morte. Du moins, pour ce qui est de la coupe des mangroves. Fin novembre 2020, l’équipe de reporters qui s’est rendue sur place pour les besoins de ce reportage a constaté que la coupe des mangroves s’est poursuivie allègrement dans le Sud, et peut-être plus intensivement qu’avant le décret de 2013.

Dans l’intervalle, les conditions de vie ne s’étant pas arrêtées de se dégrader dans les zones couvertes par le décret, en s’adonnant à une coupe excessive de mangroves, les riverains ont voulu parer à une menace beaucoup plus pressante (la faim) que celle que représente la mauvaise gestion des aires marines protégées pour les écosystèmes et les communautés qui en dépendent.

 À la Savane (Nan Savann) par exemple, vaste bidonville s’étendant au bord de la mer des Cayes, les multiples utilisations des mangroves représentent pour les riverains une véritable planche de salut, une bouée de sauvetage à laquelle ils s’accrochent au détriment de la préservation de la nature.  En plus du charbon de bois, la mangrove est utilisée dans le Sud comme ustensile pour la pêche et également comme matériau dans la construction des maisons.

Pour Philippe, un pêcheur rencontré sur place, la mangrove doit être considérée comme une richesse au même titre que la mer. « Si la mer me permet de subvenir aux besoins de ma famille en tant que pêcheur, l’exploitation de la mangrove, quoique interdite, en fait de même pour ses exploitants », a déclaré, lucide, Philippe, crâne rasé et lunettes de soleil pour la circonstance, qui s’improvisa guide en faisant faire le tour des environs à l’équipe pour l’amener à découvrir combien la forêt de mangroves se réduit à une peau de chagrin.

« Hommes et femmes s’adonnent à la coupe des mangroves. Dans bien des cas, il y a plus de femmes que d’hommes qui s’adonnent à cette pratique. Les hommes pratiquent la pêche et les femmes coupent des mangroves », a confié Philippe, montrant du doigt des volutes de fumée en train de monter au ciel comme une preuve instantanée de la destruction des mangroves pour en faire du charbon de bois qui sera ensuite vendu à Port-au-Prince.

Subjugués par la rentabilité du charbon de bois, des riverains font de la coupe de mangroves une activité permanente, a déploré Philippe, soulignant que d’autres pêcheurs et lui ont suivi une formation sur l’importance des mangroves et la nécessité de les protéger.

 Ces mêmes pêcheurs sensibilisés, a fait remarquer Philippe, poursuivent toutefois la coupe des mangroves pour en faire des lignes pour la pêche ou les utilisent comme alternative pour en faire du charbon de bois notamment lorsqu’ils sont privés de sortie en mer en période d'intempéries, entre autres.

« Nous sommes tous complices […] Autant les riverains que ceux qui viennent d’autres localités des environs pour détruire les mangroves », a concédé Philippe, admettant, les pieds sur terre, que les gens, conscientisés ou pas, vont continuer à couper les mangroves à cause de leur situation précaire.

À la question s’il est au courant du décret de 2013 prohibant la coupe des mangroves, il a eu un hochement de la tête avant de reconnaître qu’il s’agit d’une « interdiction pour la forme puisqu’aucune brigade ne veille à faire respecter cette interdiction ».

En guise de preuve, Philippe a indiqué de la main un lotissement de bicoques construit dans l’emplacement des forêts de mangroves et à la barbe des autorités qui n’interviennent qu’après coup, après la destruction des mangroves, a noté le pêcheur, mi-figue mi-raisin.

Même constat à Crabier dans la commune de Saint-Jean du Sud où la coupe des mangroves a été freinée un temps par les autorités locales avant que l’ouragan Matthew ne soit venue ravager ce qui restait. Selon Casséus Pierre Gérard, les riverains coupent les mangroves par instinct de survie, en complément des activités de pêche, d’élevage et d’agriculture de subsistance. Depuis un certain temps, certains jeunes entreprennent de sensibiliser le voisinage à l’importance des mangroves tout en se livrant à des activités  d’autosurveillance dans l’optique d’aider à la préservation du peu de forêt de mangroves qu’ils ont aidé à reconstituer après Matthew.

Pour Gautier Jean Marie, président de l’Association des pêcheurs de Port-Salut Pointe Sable (APSA), une association créée en 2012, la solution à la coupe des mangroves passe par l’accompagnement des pêcheurs qui, selon lui, se résume en des moyens leur permettant  d’aller pêcher en haute mer et aussi bien des moyens de conservation des poissons.  

S’il dit ne pas être au courant de l’existence de la Brigade de surveillance pour la protection des mangroves à Port-Salut et dans les environs, le président d’APSA a affirmé être un témoin de la destruction des mangroves par les personnes qui étaient censées les surveiller pour en faire du charbon de bois.

Gautier Jean-Marie en a appelé à la présence de l’État, pas celle de la mairie de Port-Salut qui n’a pas les moyens de sa politique pour le respect de l’arrêté de 2013, même s’il ne voit aucune mesure d’accompagnement venant en aide aux personnes vivant de la coupe des mangroves.

Un cadre du Service maritime et de navigation d’Haïti (SEMANAH) dans le département du Sud, l’agronome Brunel Cadet, a estimé qu’une subvention étatique des énergies propres de cuisson, dans une perspective de lutte réelle contre le changements climatique, pourrait faire baisser les prix du propane et des réchauds améliorés et, par ricochet, faire baisser la pression sur les mangroves.

 « Les mangroves peuvent aider dans la lutte contre le changement climatique […] Si les mangroves sont utiles aux poissons en leur servant d’habitat, elles protègent également les maisons construites sur le littoral », a rappelé l’agronome Cadet, qui a plaidé pour la protection des mangroves.

Conduisant actuellement une étude sur le changement climatique, l’agronome Brunel Cadet, sans se vanter, nous a paru connaitre un rayon sur les mangroves. Pourtant, il a nié l’existence d’un plan de gestion des aires marines protégées dans le Sud.

Son confrère Ybrahim Hughes, de la Direction départementale de l’Environnement du Sud, ne partage pas cet avis puisque, selon lui, un plan de gestion pour le complexe des aires marines protégées de Saint-Jean du Sud et de Port-Salut est près d’être finalisé.

Membre de la première équipe technique ayant eu à travailler sur les aires marines protégées dans le département du Sud, l’agronome Ybrahim Hughes n’a pas eu de mal à reconnaître que, depuis la publication du décret en 2013, un ensemble de travaux devraient être faits, dont la mise en place de structures devant faire de la protection des aires marines protégées dans le Sud une réalité.

« Il reviendra à l’État, à partir de ce plan de gestion de 5 ans, de déterminer comment les riverains doivent utiliser les ressources naturelles (mer, plages, mangroves, récifs…) – appelées aussi objets de conservation suivant la spécificité de chaque zone », a indiqué le spécialiste en gestion environnementale côtière et marine, annonçant que l’écriture du plan de gestion vient de se terminer.

Pour ce qui est de l’incapacité chronique des autorités à lutter contre la coupe des mangroves dans le Sud, l’agronome Hughes a retenu que le plan de gestion n’a pas encore atteint l’étape de mise en place de brigade de surveillance et de protection des aires marines protégées. Toutefois il a convenu que cette lutte reste un travail de longue haleine vu la précarité de la population de ces zones côtières.  

Durant la visite de terrain à la fin du mois de novembre 2020 dans la presqu’île du Sud pour les besoins de ce reportage, l’équipe n’a pas réussi à rencontrer le responsable de la branche locale de l’Agence nationale des aires protégées (ANAP) dont l’une des missions consiste en la préservation des aires protégées sous son administration.

En l’absence d’un plan de gestion officiel pour chaque aire protégée et d’une prise en charge réelle des aires protégées dans l’ensemble depuis la création par décret de l’ANAP en janvier 2006, nous avons appris que la superficie du territoire terrestre en aire protégée est passée de 18 7213.9 ha (6.75%) à 23 1078.8 ha (8.33%) et celle du territoire marin en aire marine protégée de 18 5655.9 ha (4.72%) à 18 8303.9 ha (4.79%) à partir du 27 janvier dernier par décision de l’administration Moïse-Jouthe qui, en Conseil des ministres, a signé les arrêtés de 7 nouvelles aires protégées : lac Azuéi, source Zabeth, Sourcaille, Fort-Royal, étang de Miragoâne, trois étangs dans le Sud, et sources Royer. « C'est un nouveau pas vers l'atteinte des objectifs des 10% des zones marines et côtières prévus par la Convention sur la Biodiversité d'Aichi »,  a confié la source qui nous a annoncé la nouvelle.

Cet article est publié avec le support de Society of Environmental Journalists et de HaïtiClimat



Réagir à cet article