Haïti, le dernier carnaval des karanklou

Publié le 2021-02-05 | lenouvelliste.com

Suite et Fin

La 50e législature a malheureusement vue marcher dans son temple : des nuls sans paroles ni écriture, des corrompus, des présumés trafiquants de drogue et kidnappeurs… Il est désolant d’être tenté, à première vue, d’assimiler le parlement de la République à un repaire de bandits notoires, d’analphabètes fonctionnels, d’opportunistes, d’individus sans autre vision que celle d’un pays livré à leur appétit démesuré. Ces flibustiers aiment le navire pour la piller !

L’institution parlementaire, une pièce importante dans les rouages de la machine politique, est nécessaire à l’instauration et au maintien de la démocratie dans toute société. Ce n’est pas le « Parlement haïtien » qui est un problème. C’est la nature déliquescente des hommes et femmes que les votes du peuple transforment en « honorables » qui est le problème. Mais à quoi s’attendait le peuple ? Quel fossé entre les parlementaires d’antan et ceux d’aujourd’hui ! Nous nous sommes éloignés de la source d’eau vive pour accepter d’ingurgiter des couleuvres qui ont bien sifflé au-dessus de nos têtes. Qu’aux prochaines élections, des garde-fous soient érigés tel une sensibilisation du peuple sur les qualités attendues d’un élu.     

Ce qui reste du Sénat de la République, cette peau de chagrin, cette insulte à l’Institution, nous conduit à parler du sénateur Joseph Lambert. L’homme se projette dans l’avenir. On le tourne en dérision ! On ne le prend pas au mot, sachant qu’il s’est autoproclamé « animal politique » ! Ça veut dire ce que ça veut dire ! Il s’est effacé pendant un an, loin de Port-au-Prince. Intelligent, audacieux, d’après ceux qui l’ont pratiqué, il a mené campagne auprès de ses collègues, préparé minutieusement son arrivée, pris contrôle d’une poignée de sénateurs-laquais commandés par Jovenel Moïse… et subitement, le sénat existe. Un sénat dysfonctionnel avec seulement 1/3 de ses membres. Un sénat débile tant ses membres pope twèl ont échangé… l’infime composante demeurant de l’homo sapiens en eux contre… eux seuls le savent. Nous revoyons un scénario où le président du Sénat Jocelerme Privert a provisoirement endossé la fonction de président dans la nuit du 13 au 14 février 2016, après une séance marathon de plus de 10 heures au Parlement. La première fois depuis 1946 qu'un chef de l'Etat haïtien est choisi par une élection indirecte. Jocelerme Privert prit ainsi la succession de Michel Martelly, dont le mandat arrivait à terme.

Les circonstances qui ont mené Privert au pouvoir ne sont en rien comparables aux circonstances actuelles. Les conditions ne sont pas réunies pour ébaucher une éventuelle répétition de la solution Privert. Lambert affirme vouloir jouer son rôle jusqu’au bout. Quel rôle ? Celui de Premier Ministre, qu’on lui a piteusement refusé ? Sur son invitation, des personnalités se précipitent en sa demeure. Ambassadeurs des pays « Amis ». Politiciens. Hommes d’affaires. Collègues. Monsieur et madame Toul’mond. Il ne reconnaît pas le CEP de Jovenel Moïse. C’est correct. Il dit en filigrane que le mandat du président de la République prend fin le 7 février 2021. Un positionnement mi-figue, mi-raisin, qui nous rappelle qu’il est avant tout un politicien consommé. Quant à faire partie de la solution, nous ne prendrons pas l’honorable Joseph Lambert pour un notable, encore moins un Juste… un homme-frontière… un acteur de la transition à venir. Dans sa tête, Joseph Lambert est certainement porteur d’une solution. Cette solution, n’en doutons pas, se révélera quelconque, à la mode de chez nous ! 

Quatre jours après son accession à la présidence du Sénat, Lambert a écrit à 198 parlements à travers le monde pour les mettre au parfum de ses actions. Lakay, ses initiatives sont boudées. « L’animal politique » n’a pas été pris au sérieux. En témoignent les lettres responsives de l’ANAMAH et de Lionel Trouillot qui avec ironie et une certaine élégance ont décliné l’invitation au dialogue du Sénat. Le « Grand dialogue national » est mort-né. La Communauté Internationale prendrait-elle Lambert au sérieux ? Heureusement que le peuple ne s’embarrasse pas de ces affaires de Nèg a kostim ou de l’opinion de Papa Blanc lorsqu’il s’agit de régler sa cause.  

L’opposition a ses mérites. Des mérites considérables pour défendre la Constitution et réclamer à grands renforts de sueur et sang versés, le départ du pouvoir de Jovenel Moïse. Il faut reconnaître le travail accompli par ces messieurs et dames de l’opposition. Ils ont tenu haut le flambeau. Des dossiers sont sortis. Des scandales ont éclaté au grand jour. L’on ne peut ignorer leur rôle, leur importance dans le bon déroulement des affaires de la cité. Pourtant, dans ce mouvement, ces vagues qui désagrègent les fondations du pouvoir, un sentiment de rejet par le peuple des politiciens, des politiques traditionnels se dégage. Tous ne méritent pas le respect. Certains sont mieux vus que d’autres. Autant le peuple rejette Jovenel Moïse et ses actes décriés, autant elle a des questionnements forts par rapport à cette opposition qui, tout en ayant le mérite de vaincre pour une fois l’incapacité morbide des Haïtiens à faire alliance, n’en demeure pas moins, multiple, multicéphale. Est-ce à l’opposition de prendre la transition en main ? L’Internationale ne voit pas cette alternative d’un bon œil. Le gouvernement américain appuierait encore Jovenel Moïse.

La République d’Haïti baigne dans une crise de succession qui ne peut aboutir aux résultats escomptés par l’opposition. Une opposition hétéroclite composée de Conzé anarcho-populistes, sangsues gourmandes, patriotards démagogues, des éléments identifiés par le peuple plus comme ceux qui dérangent au lieu d’arranger. Une race d’avortons, les politiciens affairistes, magouilleurs et comédiens médiocres complètent cette pléthore de terroristes locaux formant la classe putride des hommes politiques véreux se targuant d’avoir capacité et légitimité pour représenter le peuple. Sans idéologie militante ou ancrage politique, ils encombrent les galeries de partis politiques dépourvus de leadership. Des élections de 1990 à 2021, les protagonistes ont lorgné le pouvoir, émis des vœux mensongers, faits de creuses déclarations d’amour au peuple sans une seule fois penser offrir des solutions viables aux problèmes systémiques minant nos viscères. Tant le peuple n’a aucune confiance en Jovenel Moïse, tant les inconséquences de l’opposition ne lui inspirent également aucune confiance. L’Internationale non plus ne croit pas en l’opposition. Comment jouer une transition avec ces acteurs plus suspects les uns que les autres ? L’opposition rejette un gouvernement de transition présidé par une juge de la Cour de cassation en avançant que seulement 4 sur les 12 juges répondent aux critères pour être président provisoire car 8 sont corrompus. Le peuple n’en veut pas ! Des élections au second degré ne peuvent se tenir puisqu’il n’y a pas d’Assemblée nationale, le Sénat est dysfonctionnel. La thèse d’organiser des élections pour Lambert ne passera pas. Rester dans cette transition incontournable avec ces acteurs politiques sonnera le glas du mouvement de rejet du statu quo pour l’instauration d’un autre mode de gouvernance, une amélioration des conditions de vie de la population.  

Plaçons le miroir en face de nous. Regardons vers l’autre. L’autre qui avec nous forme la société civile. Le concept de Société civile trouve son origine dans l’Antiquité grecque, plus de 2000 ans avant notre ère contemporaine. Alexis de Tocqueville a considéré la société civile comme le lieu de naissance et d’exercice des vertus citoyennes. C’était l’« École de la Démocratie et de la Liberté». La société civile devint une instance politique publique qui observait et critiquait les agissements de l’État.

La société civile est un domaine au sein de la société. Domaine entre les sphères étatique, économique et privé, ou encore, entre État, marché et famille. La société civile est un espace public composé par un grand nombre de groupements plus ou moins indépendants de l’État, plus ou moins bien organisés, dotés de différentes formes d’organisation. La condition, pour qu’une société civile organisée existe, est la garantie de libertés individuelles et collectives aux individus. Les organisations de la société civile sont indépendantes des sources étatiques et organisations économiques. Elles doivent attirer l’attention de la société et créer un impact social dans la vie publique. Les acteurs de la société civile sont toujours impliqués dans la politique, préfèrent garder une position indépendante. Le terme «société civile» signifie "le développement de sociétés", autrement caractérisée par le terme de démocratisation. Haïti a sa société civile.

La société civile haïtienne doit remplir 7 fonctions fondamentales : La société civile a le devoir de procurer la liberté aux citoyens et les protéger de l’arbitraire étatique. L’observation et le contrôle du pouvoir politique, une des obligations fondamentales de cette fonction est le contrôle des élections, pour en garantir le déroulement équitable, dans le respect des règles fondamentales de la démocratie. La socialisation démocratique et participative des citoyens. Une augmentation de l’intérêt général pour la politique, une augmentation de la motivation et de la capacité participative à l’événement politique. La société se trouve confrontée à des mégaproblèmes qui ne peuvent être réglés au niveau de l’État uniquement. La société civile remplit ses obligations sociales en allégeant l’État. La société civile peut contribuer à ouvrir des voies efficaces de production, de rassemblement et d’articulation de valeurs communautaires et d‘intérêts sociaux, en-dehors des partis politiques et des parlements. La société civile agit comme intermédiaire entre les citoyens et l’État. La contribution de la société civile au processus de formation de l’opinion publique et de la volonté populaire. Le règlement ou gestion des conflits sociaux en construisant des ponts entre les positions conflictuelles les plus profondément ancrées dans la vie de la société.

Le terme « société civile » a été galvaudé en Haïti. Pris en otage par un géronte suffisant, placé dans un garde-manger, abusé avec délibération, il sert à approvisionner ses maîtres. Avilie, détruite en 2004, les gens n’y croient plus. À la faveur des circonstances particulières que vit le peuple haïtien, il est impératif de récupérer et s’approprier ce terme qui, à la lumière d’une prise de conscience individuelle et collective, ne sera plus désormais l’apanage d’un individu ou l’outil d’un clan. La société civile haïtienne a pour obligation de remplir pleinement son rôle, en toute urgence. Elle se présente comme l’alternative ultime pour permettre une transition-rupture. À défaut d’une société civile organisée qui puisse agir comme un seul Homme, il s’impose  de puiser dans ses rangs des personnalités dignes de mener la transition. Il nous faut des Justes. Des notables. Des hommes- frontière et femmes-frontière.  

Les Justes, les notables, les hommes-frontière et femmes-frontière, renvoient à un concept unique. Les Justes sauvèrent des milliers de Juifs, particulièrement des enfants, durant la Seconde guerre mondiale. Ce noble qualificatif fut attribué à des religieux, des professeurs, quelques gendarmes, des médecins, des femmes de ménage, des syndicalistes… Rien ne semble réunir ces femmes et ces hommes si ce n’est leur générosité, leur grandeur d’âme. Les actes héroïques ne manquent pas : ils vont de la mise à l’abri d’enfants cachés à la fabrication de faux papiers, de l’hébergement dans des villages de montagne aux filières d’évasion… Ils réussirent par leurs actions, à conjurer le mal. Chez nous, les notables sont des personnes importantes et influentes respectées par une communauté pour leur dimension immense. Ils se sont construit une notoriété pour devenir une référence. Reconnus pour leur sérieux, la rectitude de leur parcours, leur apport contribue au mieux-être de chacun. Les hommes-frontière et femmes-frontière sont impliqués dans les affaires de la cité sans être assujettis à un courant de pensée. Ils peuvent avoir une orientation idéologique sans être enfermés. Ils ont la capacité de parler au monde et recueillent une forme de reconnaissance dans différents milieux. Ces personnes phares ont donné des preuves du don de soi.

La société civile haïtienne a dans ses composantes plurielles et diverses, des notables, personnes phares qui doivent être sélectionnées pour constituer le gouvernement de transition. 

Allons-nous offrir à l’Internationale la chance en or de venir se servir chez nous, prendre contrôle de notre machine gouvernementale comme en 1915 ? Pourquoi ne pas retourner à une pratique ancestrale, avoir recours aux personnes phares, les notables de la cité, les hommes-frontière, les femmes-frontière ?

Un gouvernement de notables. Février 2021. Nous sommes à un carrefour. Soit, nous choisissons la sortie de crise habituelle, limitante, la transition de rupture, soit nous optons pour une vraie rupture.  Il nous faut une CASSURE. Il nous faut une rupture, une vraie rupture. Non pas une rupture de changement, mais une rupture de résolution de crises. Les transitions de rupture que nous avons menées sont nulles, elles n’ont pas porté de changement. Elles consistèrent en un morcellement du maigre pain en miettes pour la satisfaction des acteurs politiques en présence. Il nous faut aujourd’hui penser les crises et résoudre les crises. Le contexte actuel dominé par l’expiation d’un système et la mort des institutions étatiques demande réflexion pour des considérations extraordinaires. L’organisation des élections n’est qu’un élément dans le cahier des charges.

Posons-nous la question pertinente ! Quelle situation présente un risque immédiat de préjudice grave pour la société haïtienne ?

Un pays qui ne peut donner à manger à son peuple n’est pas indépendant. Un peuple qui a faim ne peut pas réfléchir. L’urgence première est de définir le panier de la ménagère. Joaquín Balaguer l’a fait en 1967. Tous les investissements liés à l’agriculture et l’agro-industrie ont tourné autour d’une réponse intelligente à ce panier. Quelle est la meilleure protéine à bon marché pour la population ? La poule et ses œufs. Tournons le regard vers ce marché et nous commencerons à comprendre les sources de nos problèmes. Il est inadmissible qu’Haïti importe des millions d’œufs au détriment de la production nationale. Une production nationale boudée par la classe financière locale qui refuse absolument d’investir, car en boutiquiers de leur état, il est plus facile d’importer que de donner de l’emploi. Il reste à l’État de réviser les conditions d’établissement et de fonctionnement des entreprises pour ne plus fournir d’excuses aux oligarchies. L’exemple de la Ferme Latortue de Youri Latortue mérite d’être cité pour le combat qu’il a du soutenir contre le Vieux Système et le succès de cet investissement pour l’intérêt du pays.

L’article 21 de la Constitution Impériale de 1805 dit : « L'agriculture, comme le premier, le plus noble et le plus utile de tous les arts, sera honorée et protégée. » La colonisation de nos structures mentales a été franchie avec un mélange de ruse, de perfidie et de méchanceté pour modifier nos habitudes culturelles alimentaires. Un retour à l’alimentation des années 1940 à 1970 s’impose : maïs bouilli, akassan, arbre véritable, arbre à pain, manioc, doukounou, tchaka, pitimi, viv… Avec le paysan, ce guerrier de la lumière abandonné à lui-même, cet agriculteur expérimenté qui demande un accompagnement de l’État et du secteur des affaires, produisons NATIONAL. Cessons d’enrichir le Vietnam et la vallée du Mississippi. Vaincre la faim chronique, c’est vaincre la forme la plus triviale de la misère.

Croyons dans le capitalisme d’État. Des entreprises stratégiques, des usines importantes ont été fermées ou déplacées vers la République Dominicaine, résultante de la praxis politique exterminatrice de pays. Les Établissements Raymond Flambert. Les usines Mevs. L’usine à manchettes de Cité-Soleil. L’usine Allumettes des Gonaïves. L’usine de Vétiver ( Nord et Sud). L’usine à Pite Facolet. Les usines Bata et Stepover. Les usines sucrières : Hasco (Port-au-Prince), Welch (Nord), Darbonne (plaine de Léogâne), Jean-Jacques Dessalines des Cayes. Idai (lait dans l’Ouest, coton et lait dans le Nord). L’Aciérie d’Haïti, ne fabrique plus de fer, est devenue une immense quincaillerie de gros. La grande Fonderie Nationale (Cité Militaire, Port-au-Prince). L’exploitation des mines de bauxite de Miragoâne. L’usine de plaques d’immatriculation de véhicules (Port-au-Prince). La Cimenterie nationale. La Minoterie d’Haïti... Il est urgent d’arrêter le démantèlement de nos entreprises et de créer des conditions propices au retour à la production nationale. Il faut la mise en place de structures pour la création d’emplois, pour rompre avec le cycle de la Misère, pour le retour, dans une première étape, à la pauvreté digne des années 1930-1940.

De l’énigmatique et turbulente société haïtienne. Il ne saurait exister de distinction entre les Haïtiens. Ceux qui s’érigent contre l’unification, veulent la destruction de cette terre et le maintien du Vieux Système, sont les ennemis d’Haïti. La fragmentation de la société haïtienne orchestrée dans les campagnes haineuses et sorties triviales, discours tonitruant visant à déculpabiliser un chef d’État en rejetant la faute sur les autres, a lézardé notre tissu social. L’apaisement des esprits, pour contenir nos débordements, nos violences, est nécessaire. Il y a un peuple haïtien à réaliser. Seulement par l’éducation, nous concrétiserons le rêve de l’unique Père Fondateur de la Patrie, Jean-Jacques Dessalines : « Art. 14. — Toute acception de couleur parmi les enfants d'une seule et même famille, dont le chef de l‘État est le père, devant nécessairement cesser, les Haïtiens ne seront désormais connus que sous la dénomination générique de noirs. »

La politique a tout emporté. Les politiques ont charrié boues purulentes et pourritures dans leur carnaval, en lavalasses annihilant les valeurs qui consacrent l’homohaïtianus comme MOUN. Que la « grande majorité du peuple », la société civile, les élites, l’opposition, les partis politiques, les professionnels de toutes disciplines, les intellectuels, le monde artistique, les adeptes de toutes les religions confondues, les vodouizan, la classe des affaires, les politiciens avec un reste de conscience, tous ceux qui ont échoué, les morts de tous les cimetières… fassent leur MEA CULPA. Tournons-nous, d’un même élan vers notre société civile pour appeler d’un seul cœur, des citoyens irréprochables, verticaux, capables de nous relever de l’humiliation de Canossa. Faisons appel aux Justes, hommes-frontières et femmes-frontière. Nos NOTABLES.  

L’Histoire pour mieux appréhender ce qui vient vers nous. Le 7 novembre 1914, l'Assemblée Nationale élit à l'unanimité Joseph Davilmar Théodore à la présidence de la République. Le 10 décembre, les Américains présentent un projet de convention au chef d’État haïtien, projetant une aide financière à son gouvernement. L’une des conditions pour reconnaître son administration serait un accord autorisant le contrôle des douanes et finances d'Haïti, la supervision des élections… Le refus du Président Théodore fut considéré comme un affront. Washington, à l’affût de troubles politiques en Haïti, ne s’embarrassa pas pour en provoquer, maintenant la division dans le pays en finançant toutes les parties. La mainmise Allemande sur les finances et l’économie haïtienne les dérangeaient. Le 17 décembre 1914, vers une heure de l’après-midi, un détachement de marines débarquait à la Place Geffrard, enlevait le fond de retraite de la Banque Nationale de la République d’Haïti, une valeur de $ 500,000.00 en pièces d’or, et le transportait à la National City Bank de New-York à bord du navire de guerre américain, Le Machias.

Cette période de notre histoire augure deux funestes tendances de notre puissant voisin qui sera rejoint par d’autres amis. À partir de 1914, l’Étranger s’impose dans nos affaires strictement nationales par une interférence dans l’organisation des élections. La seule manière pour les Haïtiens de se défaire des serres de cette mise sous tutelle est de financer leurs joutes électorales.

Davilmar Théodore préfère partir en exil et démissionne, le général Vilbrun Guillaume Sam s’est fait élire président par l'Assemblée nationale, le 4 Mars 1915. Ses exactions, ses crimes, ses abus de pouvoir et ceux de son chef de police Charles Oscar suscitèrent dégoût et insurrection de la population. Ils furent assassinés à la légation française. Dans une stratégie d’ensemble visant à contrôler toute la région, l’Aigle présidé par Woodrow Wilson, décida d'occuper militairement Haïti, notamment pour défendre les intérêts de la banque d'affaires américaine Kuhn, Loeb & Co. Les blancs débarquèrent le 28 juillet 1915. Philippe Sudre Dartiguenave accéda à la présidence d’Haïti sous la coupe réglée des américains. Un traité, base légale de l’occupation, permit la mise sous tutelle.

L’Étranger s’impose, prescrit l’inadmissible. Un néocolonialisme déguisé, intervenant au nom d’une démocratie chimérique, d’un développement jamais défini selon les vrais besoins des populations, maquille la présence et les agissements des amis d’Haïti. Ces pratiques aliénatrices et déshumanisantes pratiquées par les puissants de la planète, cet investissement dans le désespoir de certaines communautés démunies sont une forme de terrorisme travesti en bienfaisance. Un terrorisme bloquant l’élan et le développement, tuant lentement pays et peuple. Gargantua procède ainsi à un investissement, une avance sur bénéfices inévaluables à venir de nos ressources minières, avec la complicité de nos corrompus.

2004-2021. Deux décades se sont écoulées depuis que la communauté internationale a posé ses bottes sur le territoire de Jean-Jacques Dessalines. Le budget de la MINUSTAH s’élevait autour de 800 millions de dollars américains dépensés en salaires faramineux à leurs experts et cadres, location de maisons de luxe, fréquentation de restaurants, plages et boîtes de nuit…  Quel est le bilan de l’occupation ? Que reste-t-il au pays occupé ? Le choléra apporté par les contingents du Bangladesh. Une pléthore d’enfants au sang mêlé condamnés à grandir sans père, témoins dans leur communauté du passage des soldats étrangers. Rien ne demeure de votre occupation pour contribuer au changement, modifier la situation économique d’Haïti. La Police Nationale d’Haïti formée par vos soins ne constitue certainement pas un corps capable de vous représenter favorablement. Nous sommes occupés par les Nations unies depuis 15 ans. Ils commémorent la Déclaration universelle des droits de l’homme, mais jamais l’impact relatif de juin 1966 sur l’économie, le culturel et le social. On laisse penser que nous sommes libres ! Mais, les droits de l’homme, c’est manger, boire… Nous sommes au bout du rouleau. Nou rive nan tobout nou.

Une exhortation : prenez conscience de votre incapacité à accompagner Haïti dans la recherche d’une solution à ses problèmes. Une recommandation : permettez à Haïti de trouver sa voie, enclencher un nouveau départ. Un conseil : laissez l’opportunité aux Haïtiens d’appréhender leur pays !

Pensons transition. Les karanklou ont dépecé les institutions, les ministères, fait ripaille des projets, empoisonné tous les secteurs de la vie nationale… N’en déplaise à ceux qui veulent une transition d’un an, la transition-rupture devra s’étendre sur trois ans, dont une période de deux ans pour rendre les institutions étatiques fonctionnelles jusqu’à tendre vers l’autonomie. Pour bien comprendre cette démarche, prenons l’exemple suivant : Haïti est un pays à haut risque sismique et cyclonique. Les deux institutions qui s’occupent de surveiller les mouvements des failles et les variations météorologiques sont dysfonctionnelles. Très souvent, elles ne sont pas en mesure de payer leur abonnement à l’internet. L’état général des lieux demandera du temps et des moyens pour une stabilisation des institutions étatiques.

En trois ans, il faudra trouver des éléments originaux de sortie de crise. Adresser la crise économique, c’est prendre en compte les zones marginalisées : la montagne. Haïti est composée de 70% de montagnes, nous devons penser à une économie de montagne autant qu’à une économie de plaine, à l’agriculture et l’élevage, pour fournir le panier de la ménagère. Approcher la crise sociale pour une réduction de la fracture sociale par la création d’emplois. Une politique sociale non pour privilégier les grands, mais réellement au bénéfice des plus faibles. Il faut repenser l’éducation. Améliorer le système santé en tenant compte de la médecine traditionnelle. La dégradation de l’environnement  demande des investissements dans le reboisement, la gestion des déchets solides peut être créatrice de richesses. Une agriculture intelligente adaptée aux réalités du terrain et besoins mondiaux. Tous les Haïtiens doivent être partie prenante de cette transition qui devient un projet national, car nous serons tous perdants ou gagnants.   

Pour prévenir une sous-crise politique, la mise en place d’un Conseil électoral permanent et vraiment indépendant est primordiale. Le concept des élections mérite d’être élagué des scories accumulées depuis les élections du 29 novembre 1987. Il y a des concepts qui n’acceptent pas d’épithète, car ils sont porteurs d’épithètes. Des élections ne sauraient être libres, honnêtes et démographiques. Autant substituer la lettre S à ces épithètes et parler de sélections au lieu d’élections.

Le Conseil électoral dans sa structure a permis la non-responsabilité des membres, la politique évasive de ne pas savoir qui a fait quoi. L’expérience des élections depuis 1987 permet de constater les failles du concept actuel. Il ne faut pas un conseil électoral, il faut un directeur général chargé des élections secondé dans sa tâche par des assistants nommés par le gouvernement après approbation du Parlement. 

Les élections se tiendront dans trois ans. La réalisation d’une vraie conférence nationale est fondamentale pour un bon départ. Y participeront des groupes de citoyens phares ensemble avec des équipes techniques pour recueillir les desiderata du peuple. Trois années pour la mise en place d’une politique économique, sociale, culturelle, sanitaire, éducative. Trois années pour la rédaction d’un plan de développement pour les 25 prochaines années.

De la Constitution de 1987. Citons Rolphe Papillon, député de Corail, 50e législature : « Le projet d’une réforme constitutionnelle ne peut être un projet du Palais national, ou d’une quelconque opposition politique, mais bien un projet national. Une nouvelle charte pour Haïti est le projet des élites politiques, à la fois de l’opposition et du pouvoir en place. À aucun moment le peuple, et en particulier la paysannerie profonde, n’a émis son avis sur un tel sujet, trop préoccupé sans doute par l’insécurité et la misère. Il est illusoire de penser qu’un comité d’ « experts » puisse défendre les intérêts du peuple mieux que le peuple lui-même à travers ses dignes représentants. Dans toute démocratie, le droit de modifier la loi fondamentale n’appartient qu’à l’universalité des citoyens, lesquels cependant peuvent en déléguer l’exercice à des mandataires librement et préalablement désignés. » L’épineux sujet de toucher ou pas à la Constitution de 1987 devient étonnamment plus simple à la lumière de cette analyse de Papillon. La formule proposée par le pouvoir en place est inacceptable. Le privilège de modifier la loi mère demeure l ’exclusivité d’une assemblée constituante. Une révision de la Constitution de 1987 s’impose dans le strict respect des règles prescrites.

Dès 1986 , nous avons fait les mauvais choix pour une spirale de dégénérescence qui s’étire sur 30 ans. Le pays n’est pas dirigé. Depuis Aristide, le peuple entend les mêmes promesses creuses, les sempiternels gros mensonges, et rien ne marche. Les élites se beurrent des tartines et les fesses, l’échec de tout un peuple ne les concerne pas, ils ne sont pas responsables. N’empêche ! Ou pa pwason, pa rantre nan nas !  Jovenel Moïse doit porter la responsabilité de sa mal gouvernance. La plus grande faute de Jovenel Moïse a été de sombrer au chant de la Sirène et se porter candidat aux élections présidentielles. Par son piteux échec, il aura prouvé au peuple que l’épiderme noir n’est pas un prérequis, un élément nécessaire pour être bon gouvernant. Par sa prestation minable, il avance que d’humbles origines, la paysannerie dont il est issu, ne sont pas garantes d’un cœur disposé à relever les laissés-pour-compte, les démunis, œuvrer au bien-être de la Grande majorité nationale de Serge Beaulieu. Malheureusement, le comportement inapte de monsieur Moïse au pouvoir va bloquer pendant longtemps l’ascension au pouvoir suprême de toute personne ayant son profil, issue de cette brave et digne composante de la société haïtienne. Par ricochet, nous avançons que le passage de Donald Trump à la Maison Blanche a exaspéré les Américains au point de refuser que pareil échantillon grotesque n’y revienne pour au moins cinquante ans. 

Martelly a le talent et le mérite de savoir-faire danser le peuple, mais tout bal gen pou fini, n’est-ce-pas ? Il faudra 3 ans pour monter le dossier le procès PetroCaribe, des juges compétents et honnêtes existent dans le système judiciaire, ce procès tant réclamé à cor et à cri par le peuple aura lieu. Aussi, le procès Dermalog et d’autres… Messieurs et dames de la basoche, préparez vos toges. Jovenel Moïse n’a pas encore reçu les instructions de ses patrons pour quitter ses fonctions ? Jovenel Moïse a peur de devoir s’en aller loin d’ici, pour avoir beaucoup investi dans ce pays ? Le nouveau système de société devra réprimer la corruption, rejeter l’impunité et sanctionner les malversations de sa clique ? Jovenel Moïse et ses compagnons de table craignent de passer à la caisse. Jovenel Moïse, le président haïtien le plus décrié de notre histoire, a déjà rejoint la galerie du passé. Ses agissements et ultimes exactions décideront des gentils compliments que lui payera le peuple, généreux complément à la longue et honteuse liste de mots colorés étampant à jamais son front du sceau de l’échec. Monsieur Moïse, ayez assez de courage pour reconnaître que le peuple unanime ne veut plus de vous, assez de caractère pour vous extirper du fauteuil présidentiel et assez de sagesse pour éviter que le sang haïtien soit encore versé.

Allons-nous vers une occupation style 1915 ? Tous les signaux sont au rouge. Les services de renseignements du BINUH (Bureau Intégré des Nations Unies) sont inquiets. Ils ne peuvent rien prévoir en ce qui concerne le développement des événements et le déroulement de la situation politique. Nous sommes engagés dans une dynamique de cassure comme en 1915. Sauf que, 2021 n’est pas 1915. Le mouvement bourgeois de 2004 a été financé par les États-Unis et a fait appel au peuple. Le patron du Groupe des 184 a utilisé les intellectuels qui en sont sortis déçus et meurtris. Il ne faut pas confondre ressemblance et similitude. Gérard Latortue nous a été amené en 2004. Les circonstances mondiales en 2021 sont absolument différentes. Les « pays amis » ont des soucis majeurs. Les États-Unis connaissent la plus grande crise de leur histoire contemporaine et le Canada, la France ne sont pas loin derrière. Une crise à plusieurs têtes qui retire l’envie de se balader ailleurs et remplir leur rôle favori de censeur. Blan an gen pròp problèm li lakay e koze yo pa piti ! Le cosmos et la nature nous offrent une occasion unique pour lever la tête et regarder le soleil. Circonstances mondiales extraordinaires, propices à un chambardement dans les habitudes entre « petit pays » et grandes puissances ! Un ensemble de conjonctures favorables pour une action titanesque. Nous n’avons pas le droit de rater ce train ! Aucune période de l’histoire d’Haïti ne ressemble à celle que nous vivons. L’image des écoliers dans leur uniforme devant l’Ambassade Américaine fut une preuve du réveil de toutes les composantes sociétales. Les enfants savent qui sont les maîtres, les décideurs. Le nouveau secrétaire d’État américain est francophone et a étudié à la Sorbonne. L’on ne peut lui servir du n’importe quoi sur les affaires haïtiennes.

Pour la première fois dans ce siècle et le précédent, tous les secteurs de la vie nationale sont d’accord que la machine madichonne, le Vieux système, doit être jeté dans les poubelles de l’Histoire. L’Ére du Verseau a permis une prise de conscience, il faut briser le cercle, effectuer un nettoyage, une toilette mentale, une épuration de la société haïtienne. Une autre ère s’annonce pour la politique en Haïti.

Pour ceux qui rêvent de révolution, de révolte et d’éclatement social. Sachez, qu’il n’y a jamais eu deux révolutions dans un même territoire. La révolution est un mouvement perpétuel et l’on ne peut avoir plusieurs révolutions dans une même société. Nous sommes à Canossa, dans un espace de capitulation, d’impuissance, de reniement et d’indignité qui crée le besoin d’élaborer une autre représentation du monde haïtien, une manière différente de voir les choses, un modèle cohérent de société qui reposerait sur un fondement défini par nos besoins spécifiques pour ne pas disparaître en tant que société. 

Le danger nous guette. La non-existence d’une culture politique du compromis constructif, la coalition des possédants en perpétuelle complicité avec l’Étranger pour se cramponner à un magma politique malsain, imposer leur mainmise systématique sur toutes les richesses du pays, ont ravivé les forces guerrières de l’égrégore Makaya.

Le temps presse. Il faut nous en sortir, sans l’aide musclée des pays amis, leurs impositions « de qui viendra faire quoi ». Mais l’opposition n’a plus les moyens de faire sortir le peuple. Une affaire banale de rapports de confiance, le peuple ne croit pas au renoncement de leur fâcheuse attitude « Ôte-toi que je m’y mette ! ». Mais, le pays-lock se fera tout naturellement. La population est granmoun, si elle décide de rester chez elle, fermer ses écoles, servir au feu pouvoir une autre version de pays-lock, elle s’asseira sur sa dodine, son ti chèz ba, pour signifier à Monsieur Moïse que le carnaval est terminé. Si les rouleaux humains décident de balayer les rues pour une dernière sortie, ils s’exécuteront courageusement avec ou sans l’accompagnement de Léon Charles ! Est-ce que ça dérange ? Il n’a pas de leader, donc aucun donneur d’ordre, rappelez-vous ce détail important, sensible, mouvman an pa gen mèt. Kidonk, s’il n’y a pas de donneur d’ordre pour sortir, il n’y en aura pas non plus pour intimer au peuple de vider ses salons et rentrer !

Comme au temps du Bonhomme Coachi, les comédiens tenteront-ils de trouver un terrain d’entente sans projeter une avancée quelconque du peuple ? Peuple haïtien, il nous faut être vigilants.

Compatriotes ! Il faut une alternative plausible, acceptable pour le peuple, l’opposition et l’Internationale. Un gouvernement de transition-rupture composé de notables, personnes phares issues de la société civile haïtienne est l’alternative.

Le traitement de ce moment extrême de notre histoire exige une lucidité citoyenne et patriotique. Les secteurs conséquents de notre société qui ont courageusement et inlassablement œuvré à l’aboutissement d’une lutte combien légitime doivent choisir la primauté des intérêts de la patrie sur l’avancement personnel. À chaque situation, ses hommes et ses femmes ressources, et ses solutions propres. Confions le gouvernement de rupture à des Justes, nos Notables, des hommes-frontière, des femmes-frontière, des personnalités à la réputation sans tâche. Ainsi, nous ne perdrons pas ce momentum, cette fenêtre ouverte par les Dieux Tutélaires, les Lwa pour le recouvrement de notre dignité de peuple !

Haïti ne dansera pas le dernier carnaval des karanklou.

Haïti va étonner le monde !

Savannah Savary savannahsavary@yahoo.com 509 3649 5737
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