Analyse de la déclaration conjointe Moïse /Abinader : coopération en santé

Publié le 2021-01-28 | lenouvelliste.com

La construction d’hôpitaux revêt une importance capitale et résoudra plusieurs problèmes tant pour Haïti que pour la République dominicaine. Du côté haïtien, la construction d’hôpitaux augmentera les services de santé dans le pays et pourra créer quelques postes de travail pour ces nombreux jeunes médecins qui sont au chômage. Rappelons, au passage, qu’Haïti dispose deux médecins pour 10 000 habitants contre 16 en République dominicaine, 23 comme moyenne régionale. De plus, un tel projet pourrait réduire considérablement le trafic de femmes haïtiennes vers la République dominicaine pour des questions de santé. Si le service est gratuit dans les hôpitaux publics dominicains, ces femmes, vu leurs conditions modestes et de sans papiers, paient à des réseaux haïtiano-dominicains de fortes sommes allant jusqu’à 200 dollars américains pour la traversée. Suivant des données du ministère de la Santé dominicain, ces réseaux seraient responsables de 60% des femmes qui se rendent en République dominicaine pour l’accouchement.  Un autre aspect positif pour Haïti de la construction de ces hôpitaux  est l’élimination d’un prétexte à un groupe bien que très restreint d’acteurs politiques qui tient un discours politique pouvant faire obstacle à l’harmonisation des rapports entre les deux pays.

Du côté dominicain, le bénéfice de la construction de ces hôpitaux est la réduction considérable, sinon l’élimination des dépenses de l’État pour des Haïtiens qui, fort souvent, traversent la frontière dans le seul objectif de se faire soigner. Les données montrent clairement que l’apport du budget dominicain à ces gens est considérable. Suivant l’étude du ministère de la Santé sur la santé des migrants menée en 2013 et celle de la FUNGLODE sur la situation des parturientes étrangères dans le système de santé dominicain au cours de la période 2010-2018, il a été trouvé que dans plus de 10% (environ 20 000) d’accouchements réalisés en République dominicaine, la mère est de nationalité haïtienne. On a aussi estimé que 16% de la population totale desservie par les hôpitaux publics sont des Haïtiens. En 2017, cette proportion équivaudrait à 519 897 consultations et 54 607 contrôles de grossesse. L’information la plus frappante est que, suivant l’étude sur Santé et migration basée sur l’ENI-2012, l’État dominicain dépense en moyenne en santé 40 dollars américains pour chaque migrant contre 156 dollars pour un Dominicain. Il en résulte donc que l’État dominicain dépense en moyenne plus pour un Haïtien en République dominicaine que l’État haïtien pour un Haïtien en Haïti. Suivant les données de la CEPAL, les dépenses publiques par habitant en Haïti dans le domaine de la santé sont de 6 dollars en 2014. 

Bien que la construction des hôpitaux se révèle cruciale et urgente pour Haïti et quoique l’État dominicain ait déjà montré sa capacité de gestion dans la construction de l’Université de Limonade, il est toutefois important de savoir les conditions dans lesquelles la communauté internationale canaliserait son aide pour la santé à Haïti via nos voisins. À ce niveau se pose un dilemme. D’un côté, l’État haïtien n’a ni la volonté ni la capacité de gestion des ressources et la corruption y est généralisée. Il est donc fort probable que ces hôpitaux ne soient pas construits si ces fonds sont versés directement à l’État haïtien. D’un autre côté, le court-circuitage d’Haïti dans la gestion de l’aide internationale est non seulement une conséquence de la faiblesse de l’État, mais aussi une cause, car on n’a pas offert aux acteurs locaux la possibilité d’apprendre et de renforcer l’administration publique. Je dois me stopper ici parce que tout un débat peut découler de ce sujet relatif à l’efficacité de l’aide internationale à Haïti. De toute façon, mon optimisme se fonde sur l’idée que les Dominicains connaissent la réalité d’Haïti et que ce gouvernement veut réellement collaborer avec nous.

Par ailleurs, je voudrais proposer d’autres types de coopération bilatérale dans le domaine de la santé au-delà de la construction d’hôpitaux. Les Dominicains ont réalisé une réforme sanitaire entre 2001 et 2007 qui aujourd’hui porte ses fruits. Je suis très bien placé pour en témoigner, car en 2019, j’ai évalué la réforme au regard des objectifs fixés. Le système de santé dominicain a été modernisé (bien qu’il reste encore beaucoup à faire), la couverture universelle a été atteinte sous le gouvernement d’Abinader qui a intégré les deux millions de Dominicains qui n’avaient pas d’assurance-maladie. Il existe en République dominicaine 1 755 hôpitaux, dont 29 centres spécialisés, 149 hôpitaux régionaux et 1 577 centres de premiers soins (attention primaire). Les Dominicains peuvent partager avec nous leurs expériences relatives à la réforme, d’autant plus que l’on sait que d’autres tentatives de la fin des années 1990 avaient échoué.

La coopération peut se faire aussi dans la création et la gestion de bases de données sanitaires. En effet, le Service national de santé et le Bureau national de statistiques compilent des données très détaillées permettant un suivi aigu du système de santé. Ces données contiennent des variables comme le nombre total de consultations, le nombre d’urgences, images médicales, interventions chirurgicales, accouchements vaginaux, césariennes, etc. Ces informations sont compilées pour chacune des neuf régions  de la République dominicaine. On ne peut penser l’amélioration du système de santé haïtien sans des informations de ce type, et là on peut apprendre des Dominicains.

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Joseph Harold Pierre

Joseph Harold Pierre (josephharoldpierre.com) est économiste et politologue. Expert en économie de la santé et économie de l’énergie, il travaille comme consultant international en Amérique latine et a présenté ses recherches dans des universités comme Cambridge et Oxford et des organisations internationales et gouvernementales telles que l’OEA, l’IRI et la Fondation « Lettre de la Paix adressée aux Nations unies ».

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