La Gonâve/Urbanisme/Histoire

Anse-à-Galets n’a pas eu 130 ans en 2020

Publié le 2021-01-28 | lenouvelliste.com

Durant tout le mois de décembre 2020, des druides ont mené une campagne sur les réseaux sociaux et dans certains médias traditionnels au sujet d’un projet de célébration des « cent trente ans de fondation de la ville d’Anse-à-Galets ». À entendre les promoteurs de cette initiative, il fallait célébrer cet évènement qui viendrait remettre La Gonâve sur on ne sait quelle carte magique qui transformerait cette île en un « pays de merveilles » qui souffrirait seulement de l’absence d’Alice. Soit !

À côté de sa dimension de conte enfantin, les promoteurs, trop pressés, n’ont pas mis le temps nécessaire à développer la synergie appropriée à la conduite de pareille entreprise qui demande l’adhésion et l’implication de la population, aussi bien que celle des autorités locales et des organisations notables de la société civile.

De plus, ces étranges hérauts  ne pouvaient faire la démonstration que la ville existe bel et bien depuis cent trente ans. Ainsi, ils ont induit en erreur bon nombre de gens, surtout des jeunes, malgré les appels réitérés de certains qui leurs conseillaient humblement de trouver un autre label pour les activités socioculturelles programmées à cet effet. Ils ne voulaient rien entendre de cela. Et le mensonge historique n’a pas pu être rigoureusement contenu. (Voir : Le Nouvelliste du 14 janvier 2021) 

Une erreur d’appréciation historique !

Les faits.

En octobre 1890, dans son élan viral  de multiplier les chantiers de travaux publics à travers le pays, le gouvernement de Louis Mondestin Florvil Hyppolite dépêche à La Gonâve une commission ayant la charge d’étudier le lieu de fondation d’une ville. Ce groupe de travail est composé de l’Ingénieur. Louis Gentil Tippenhauer, de l’arpenteur-géomètre Jh. C. Charles Wainwright et Valérius Jeannot, membre du conseil communal de l’Arcahaie.

Les commissaires travaillent durant sept jours (du 10 au 17 novembre 1890) dans la partie Nord-Est de l’île. Ils font des mesures à l’Anse-à-Galets, puis à Petite-Anse. Après maintes considérations relatives au relief, à la proximité du site par rapport à Port-au-Prince, à la qualité géologique du sol, à la disponibilité de l’eau, aux possibilités d’aménager avec plus de facilité des installations portuaires et à l’importance de l’ancrage démographique, ils jettent leur choix sur l’Anse-à-Galets.

Rentrée à Port-au-Prince, la commission soumet son rapport le 5 décembre 1890 à Nemours Pierre-Louis, secrétaire d’Etat de l’Intérieur et de la Police générale. Ce rapport – avec une esquisse du tracé de la nouvelle ville -  est publié dans l’édition du 20 décembre 1890 de « Le Moniteur ».

Curieusement, les instigateurs de la célébration de 2020 ont adopté le « 20 décembre » pour fêter la fondation de la ville d’Anse-à-Galets, comme qui dirait cette intention du gouvernement de Florvil Hyppolite suffisait amplement. Nenni ! Comme qui dirait, il importait de ce croquis géométrique pour donner naissance et essence à une ville. Nenni ! 

Quand le Sénat demande des comptes !

Le vendredi 7 juin 1913, lors d’une séance à la Chambre haute, le sénateur Léonidas Caroux Lhérisson gravit la tribune aux fins d’exiger du gouvernement de Michel Oreste – eu égard à la logique de la continuité de l’Etat - des explications sur ce projet que le cabinet de Florvil Hyppolite envisageait d’exécuter à La Gonâve. Compte tenu du fait qu’il n’y a pas eu de mobilisation de l’Etat autour de cette initiative, vingt-trois ans après le rapport de la commission Wainwright, le Sénat haïtien en appelle à son commanditaire, le Département de l’Intérieur. À la suite d’une proposition formulée par le sénateur Léonidas Caroux Lhérisson, le Grand Corps décide d’adresser en ce sens une correspondance au ministre de l’Intérieur.

Au cours de cette assemblée, les pères conscrits sont également informés, par la voix de l’un des leurs, le sénateur Morpeau, d’une autre proposition concernant La Gonâve qu’il avait déposée au bureau de la chambre alors qu’il était député. 

Cette soudaine attention pour la plus grande île adjacente d’Haïti n’est pas sans rapport avec l’ouverture du Canal du Panama. Certaines voix politiques estiment que, placée sur cette grande voie maritime vers l’Amérique centrale ou au sortir de l’Amérique centrale, une ville avec toutes les installations et les commodités de l’époque ferait de cette île un bon endroit de transit pour les voyageurs au long  trajet. En ce sens, le Sénat entendait réaménager le projet de 1890. 

Donc :

1.- Ce qu’il importe de retenir : En 1913, vingt-trois ans après la disposition du gouvernement de Florvil Hyppolite (1890), la ville imaginée n’était pas sortie de la terre gonâvienne.

2.- Ce qu’il convient aussi de garder en mémoire : En 1925, trente-cinq ans plus tard, le père Allain M. Euzen, le premier curé de La Gonâve, dressait le bilan du projet de Florvil Hyppolite en mettant l’emphase sur l’inexistence notoire des constructions notifiées dans le plan de 1890:

« Au pied du morne, une grande place, au nord de laquelle s’élève une vaste maison sans étage, construite par les soins du président Nord Alexis. Cette maison sert de Bbureau de la Gendarmerie et de Prison.

Par ailleurs rien : ni rues, ni constructions, ni école, église, ni marché, ni fontaine : une cinquantaine de petites cayes bâties n’importe où, n’importe comment, et le tribunal de paix installé dans une crèche. C’est à se demander vraiment si l’Anse-à-Galets est le chef-lieu de la Gonâve, et si la Gonâve fait partie de la République d’Haïti ? »

3.- Ce qu’il faut, enfin,admettre : Faisant face aux difficultés pour dater la fondation de la ville d’Anse-à-Galets, le conseil municipal présidé par Ernso Louissaint, suivant un arrêté pris dans le courant de l’année 2018, a retenu le « 21 mai » de chaque année comme date de célébration de la cité sans index numérique ; ceci en référence à la loi ayant élevé La Gonâve au rang de quartier, législation promulguée le 21 mai 1888 par le président Lysius Salomon.    

La ville dont les génies ont célébré les cent trente ans en décembre 2020 ressemble davantage à Alcazaropolis peuplée des répliques de Tintin et de Milou ou de Vive-Joie-La-Grande avec des doubles de Benoît Brisefer ou celle de Préfète Duffaut qui plaît énormément aux connaisseurs de la peinture haïtienne. 

Idson Saint-Fleur saintfleuri14@yahoo.fr
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