De quoi meurent les Haïtiens ? Une analyse des causes de décès en 2007 et 2017

Publié le 2021-02-04 | lenouvelliste.com

Ce travail met en évidence les principales causes de décès en Haïti en fonction du sexe en 2007 et 2017. En 2017, les deux premières causes de décès en Haïti étaient la cardiopathie isquémique et l’accident vasculaire cérébral, indépendamment du sexe. Cette situation est relativement nouvelle, car en 2007 le VIH/SIDA représentait la principale cause de décès chez les hommes et les femmes indistinctement. Par rapport à l’évolution du profil épidémiologique d’Haïti où les maladies chroniques sont de plus en plus présentes, des actions visant le renforcement des soins primaires de santé devraient être adoptées afin de mieux répondre aux besoins en santé de la population haïtienne.

Introduction

Les Haïtiens ont un rapport particulier avec la mort. Dans l’imaginaire collectif, il y aurait rarement de décès naturels. La quête d’explication abstraite ou d’une main invisible à la base des malheurs de toute sorte a pour effet l’obstruction de la conscience sur les différents problèmes socioéconomiques et sanitaires auxquels fait face Haïti. Ce travail s’inscrit dans une démarche à partir de laquelle les déterminants sociaux et structurels ont une incidence considérable sur la survenue d’un décès.

Certains indicateurs traduisent cet état de faiblesses structurelles du système sanitaire pour répondre aux besoins de la population, en grande majorité, vulnérable. Par exemple, Haïti a enregistré le ratio le plus élevé de mortalité maternelle dans toute l’Amérique latine et les Caraïbes (ALC) en 2015, 520.8 décès pour 100 000 naissances vivantes.[1] Le taux de mortalité infantile (TMM) était de 58.4 pour mille naissances vivantes en 2016, tandis que l’ALC affichait un TMM de 18.3 durant la même année.[2] Ces deux indicateurs servent de reflet du niveau de développement d’un pays car il existe en général une forte concentration de la mortalité maternelle et infantile dans les pays à faible niveau de revenu.[3],[4]

Par ailleurs, il paraît évident que les problèmes de santé publique ne fassent pas partie des principales priorités du gouvernement haïtien, vu que la part des dépenses publiques consacrées à la santé ne cesse de diminuer au fil des années et ne représente que 4.4% des dépenses publiques totales en 2016 tandis que les pays d’ALC dépensent en moyenne 11.9% des dépenses publiques en santé.[5] Ce manque de priorisation est acté aussi par un investissement insuffisant dans la production de données relatives aux registres administratifs, aux enquêtes nationales et aux recensements. Par conséquent, pour mettre en évidence la situation épidémiologique en Haïti, les données estimées par l’Institut de Mesure et d’Evaluation de la Santé (IHME, pour son sigle en anglais) ont été utilisées. Il convient de présenter les principales causes de décès en fonction du sexe en 2007 et 2017.

Méthodologie

Dans le cadre de ce travail, nous utilisons les données en ligne de l’IHME sur la métrique relative au décès (Death). L’indicateur Death prend en considération la mort survenue dans chaque pays indépendamment de l’âge ou de la cause. L’IHME a réalisé des estimations de l’indicateur Death mentionné pour la période 1990 à 2017 pour environ 195 pays et 282 causes de décès.[6] Dans le cas de ce présent travail, nous nous focalisons arbitrairement sur les 12 principales causes de décès en 2007 et 2017.

De fait, l’IHME réalise des estimations sur les causes de décès en se basant sur les principales sources d’information disponibles dans les différents pays à travers le monde telles que les registres administratifs, l’autopsie verbale, les enquêtes de ménages, les recensements, les données de police et de surveillance épidémiologique.[7],[8] Au cas où les données pour un pays déterminé seraient inexistantes ou incomplètes comme c’est le cas d’Haïti, l’IHME utilise des modèles bayésiens pour générer des estimations en considérant des données disponibles pour d’autres pays ayant des caractéristiques socioéconomiques et démographiques similaires au pays en question.[9]

Résultats

Les quatre principales causes de mortalité pour les femmes haïtiennes en 2017 dans l’ordre décroissant sont la cardiopathie isquémique, l’accident vasculaire cérébral (AVC), les Infections des Voies Respiratoires Inférieures (IVRI) et le diabète sucré (Graphe 1). Cependant, le VIH/SIDA représentait en 2007 la principale cause de mortalité chez les femmes, suivi de la cardiopathie isquémique, de l’AVC et des IVRI. Pour les hommes, les quatre principales causes de mortalité en 2017 ont été la cardiopathie isquémique, l’AVC, les accidents de la route et l’IVRI. Cependant, la principale cause de mortalité pour les hommes en 2007 a été le VIH/SIDA, suivi de la cardiopathie isquémique, des IVRI et de l’AVC. Les accidents de la route figuraient en troisième position parmi les 12 principales causes de mortalité chez les hommes en 2017 tandis qu’ils occupaient la neuvième position dans le cas des femmes durant la même année.

Par ailleurs, le diabète sucré, qui est classé en quatrième position des 12 principales causes de décès chez les femmes en 2017, se trouvait à la onzième place en ce qui concerne les hommes à la même année.

En 2017, les 12 principales causes de mortalité chez les femmes haïtiennes sont responsables de près de 456 morts pour chaque 100 milles femmes contre 608 en 2007, soit une diminution de 25%. On enregistre le même cas de figure chez les hommes où la prévalence de mortalité pour les 12 principales causes est de quasi 487 morts pour 100 000 hommes en 2017 contre 612 en 2007.

Discussions

Ce travail met l’accent sur les principales causes de décès en Haïti tout en se focalisant sur les différences entre sexe et les années 2007 et 2017. On a pu constater la présence de maladies non transmissibles et transmissibles dans les 12 principales causes de décès indépendamment du sexe. Les femmes ainsi que les hommes font face à des problèmes de cardiopathies isquémiques, de VIH/SIDA, d’AVC, d’IVRI et de maladies diarrhéiques quoique dans des proportions différentes. Il est à noter que les hommes sont plus enclins que les femmes à être victimes des accidents de la route. De la même veine, le diabète sucré est plus présent chez les femmes que chez les hommes. Dans un intervalle de 10 ans, des changements dans le panorama épidémiologique ont été enregistrés surtout chez les femmes où les cardiopathies isquémiques ont pris la première place des causes de décès devant le VIH/SIDA.

La diminution de la prévalence des décès due aux 12 principales causes de mortalité analysées peut être expliquée par cette transition épidémiologique marquée par une prépondérance des maladies non transmissibles comme les cardiopathies isquémiques et les AVC. Par rapport à ce panorama épidémiologique, les gens sont plus enclins à vivre plus longtemps mais dans de mauvaises conditions de santé. Cette transition a été déjà signalée par Malebranche et collègues en 2016 qui ont mentionné que les maladies cardiovasculaires constituaient la première cause d’hospitalisation à l’Hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti durant la période d’octobre 2005 à septembre 2006 avec 30% des patients admis, suivi des maladies infectieuses avec 22.2 % des admissions.[10] A la différence des pays industrialisés, Haïti fait face à une double charge des maladies où le système de santé devrait apporter des réponses non seulement pour les maladies infectieuses mais aussi pour les maladies dites chroniques. La tâche est de plus en plus compliquée étant donné que la part du budget consacrée à la santé en Haïti diminue au fil des années et que le système de santé soit segmenté. Cette segmentation des groupes sociaux en termes de population salariée ou non génère des différences en termes de qualité des services de santé, de l’inefficience en santé et des problèmes d’équité dans l’obtention des soins de santé.

Ce travail présente certaines limitations. Premièrement, toutes les causes de décès n’ont pas été prises en compte dans l’analyse. Deuxièmement, la distribution par âge des décès n’a pas été réalisée ; cependant il est notoire que la plupart des maladies chroniques touchent toutes les catégories sociales. Troisièmement, les données utilisées dérivent des estimations faites par l’IHME au moyen des techniques de statistique bayésienne en se basant sur les données existantes ou en prêtant des données disponibles pour d’autres pays ayant des caractéristiques similaires à celles d’Haïti. Ce qui pourrait avoir comme conséquence une perte de précision statistique où les intervalles d’incertitude seraient plus élargis. Quatrièmement, il serait pertinent de réaliser une analyse par région ou lieu de résidence en vue de mettre en évidence les départements dans lesquels les efforts de politiques publiques devraient se concentrer. Cependant, les estimations de l’IHME dans le cas d’Haïti se basent uniquement sur le niveau national.

Conclusions

La mortalité n’est pas seulement une question anthropologique, sinon un phénomène social lié à des caractéristiques sociodémographiques et économiques de la population, et à la réponse sociale organisée du système de santé pour faire face aux maladies chroniques et infectieuses. Des stratégies de politiques de santé sectorielles et intersectorielles, et spécifiques au genre et au changement du style de vie devraient être mises en œuvre afin de diminuer la prévalence des décès en Haïti. En ce sens, le financement public en santé et la réorganisation du système de santé pour le rendre plus équitable et efficient sont indispensables à l’amélioration des conditions de santé de la population haïtienne.

N.B. On considère les 12 principales causes de décès pour les femmes et les hommes respectivement. IVRI= Infections des Voies Respiratoires Inférieures. AVC= Accident Vasculaire Cérébral. VIH/SIDA= Virus de l’Immunodéficience Humaine /Syndrome d’Immunodéficience Acquise.

Fato Fene, MSc, Ph.D.

Master en Population et Développement

Docteur en Sciences en Systèmes de Santé

E-mail : fatofene@gmail.com

Références bibliographiques

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[2] Wang H. et al. (2016). Global, regional, national, and selected subnational levels of stillbirths, neonatal, infant, and under-5 mortality, 1980–2015: a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2015. Lancet 388, 1725–1774.

[3] Girum T & Wasie A (2017). Correlates of maternal mortality in developing countries: an ecological study in 82 countries. Maternal health, neonatology and perinatology, 3(1), 19.

[4] Rau A (2015). Causes of child mortality in developing countries. The Borgen project. Disponible sur le site : https://borgenproject.org/main-causes-child-mortality-developing-countries/

[5] World Health Organization (2019). Global Health Expenditure database. Geneva, Switzerland: WHO. Available in: http://apps.who.int/nha/database

[6] Roth, G. A., Abate, D., Abate, K. H., Abay, S. M., Abbafati, C., Abbasi, N., ... & Abdollah, I. (2018). Global, regional, and national age-sex-specific mortality for 282 causes of death in 195 countries and territories, 1980–2017: a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2017. The Lancet, 392(10159), 1736-1788.

[7] Institute for Health Metrics and Evaluation (2018). Findings from the Global Burden of Disease Study 2017. Seattle, WA: IHME.

[8] Geter K, Haggard L, Hughes K (2018). Disability adjusted life years (DALYs) for leading health conditions in New Mexico. New Mexico Epidemiology, 2018(4). Disponible sur le site: https://nmhealth.org

[9] Wang H, & Murray CJ. (2019). Taiwan's health-care system and administration are independent of China–Authors' reply. The Lancet. Doi: 10.1016/ S0140-6736(19)31620-4

[10] Malebranche, R., Moyo, C. T., Morisset, P. H., Raphael, N. A., & Wilentz, J. R. (2016). Clinical and echocardiographic characteristics and outcomes in congestive heart failure at the Hospital of the State University of Haiti. American heart journal, 178, 151-160.

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