Les émeutes du Capitole Américain, un ricochet des coups d'Etat violents commandités par les États-Unis dans d’autres pays étrangers

Publié le 2021-01-19 | lenouvelliste.com

L'attaque de la semaine dernière contre le Congrès des États-Unis était troublante en elle-même, mais pour moi, elle a aussi réveillé de mauvais souvenirs du jour du nouvel an de l’année 2004 quand on a dû conduire avec vitesse dans notre véhicule dans les rues des Gonaïves, en Haïti, esquivant les jets de pierre, sous un tonnerre de tirs nourris venant d’une part de notre garde du corps à partir de la banquette arrière et des coups moins forts mais plus troublants venant de l'autre côté de la rue. Ma femme et moi étions venus aux Gonaïves avec des collègues d’Haïti et des États-Unis pour commémorer le bicentenaire de l’indépendance d’Haïti. Mais nous nous sommes retrouvés pris dans une série d’attaques intensifiées, encouragées par le gouvernement américain, par des personnes qui ont refusé d’accepter les élections présidentielles de 2000 en Haïti.

Le président Jean-Bertrand Aristide avait gagné les élections par une victoire écrasante, comme l'avait prédit un sondage Gallup commandité par l'Agence américaine pour le développement international et confirmé par un sondage ultérieur. Mais les États-Unis et leurs alliés en Haïti ont refusé d'accepter les résultats, sur des remarques de fraude avancées avec plus de véhémence que de preuves. Les preuves dont ils disposaient - les résultats – ceux-ci n’ont pas aidé à justifier leur thèse, donc ils ont été classés - même les membres du Congrès ne pouvaient pas les voir.

Les États-Unis ont financé des groupes d'opposition de la « société civile » en Haïti qui ont organisé des manifestations de plus en plus perturbatrices et violentes. Ils ont tenté de faire obstruction, puis de gâcher l’investiture d’Aristide : l’opposition a même organisé une cérémonie d’installation d’un « président parallèle » le jour de l’investiture. Ce matin-là, une station de radio haïtienne a diffusé un interview avec le Directeur des programmes de l'Institut Républicain International en Haïti, dans laquelle il a menacé qu'Aristide pourrait finir comme le président Laurent Kabila de la République démocratique du Congo, assassiné trois semaines plus tôt.

En dépit de leur manigance, le président Aristide a été investi, marquant ainsi la deuxième fois qu'un président élu en Haïti ait cédé le pouvoir à un successeur élu. Mais les attaques ont continué. L'ambassade des États-Unis en Haïti a minimisé le poids des attaques comme des expressions inoffensives de doléances relatives aux fraudes électorales. Les groupes de la société civile ont coordonné leurs manifestations avec des groupes armés - avec l’aide de l’Institut Républicain International - qui a occasionné des raids meurtriers contre des responsables gouvernementaux et des bâtiments, notamment le Palais national d’Haïti et l’école de police. Des agents déloyaux au sein de la police nationale haïtienne ont veillé à ce que la police n’ait pas été préparée pour répondre à ces attaques. À la suite des raids, les groupes de l'opposition ont publiquement attribué les attaques comme des opérations orchestrées par les partisans d'Aristide pour accuser l’opposition.

Les attaques contre Aristide combinaient race et politique. Les chefs de l’opposition et de nombreux manifestants avaient la couleur de peau relativement claire selon les normes haïtiennes. Ils ont qualifié les partisans d'Aristide - qui avaient la couleur de peau relativement noire - de « chimères, » littéralement de « monstres ». L'opposition a reçu son soutien financier et politique des pays d'Amérique du Nord et d'Europe, tandis que le gouvernement d’Aristide a reçu le soutien de l'Afrique du Sud et de ses voisins des Caraïbes.

Les attaques se sont poursuivies en 2004, lorsqu'elles ont gâché le bicentenaire d'Haïti, qui aurait dû être une célébration mondiale de la première abolition de l'esclavage au monde (seuls les chefs d'État noirs étaient présents). Elles ont culminé le 29 février 2004, lorsque le président Aristide a été forcé de monter dans un avion américain et emmené en exil en République centrafricaine. La répression qui a suivi a tué plus de 5 000 Haïtiens. Dix-sept ans plus tard, la démocratie haïtienne est toujours sur les rails, sans parlement depuis un an et avec un président de plus en plus autoritaire.

Les gens - en particulier les personnes de couleur - du monde entier peuvent raconter des histoires troublantes similaires. L'Iran n'a pas eu de dirigeant démocratiquement élu depuis le coup d'état commandité par la CIA en 1953 contre Mohammad Mossaddegh. Lorsque l'ancien président George W. Bush a dénoncé l'attaque du Congrès comme « comment les résultats des élections sont contestés dans une république bananière », il décrivait avec précision plus d'un siècle d'interventions américaines en Amérique centrale, y compris le coup d'état de la CIA de 1954 contre le président guatémaltèque Jacobo Arbenz et le support de l'administration Obama pour le coup d'état de 2009 contre le président hondurien Manuel Zelaya.

Les États-Unis ont reconnu leur implication dans des changements de régime au Brésil, au Congo, au Chili, en République dominicaine et au Sud-Vietnam. L’appui à une politique de l’imposition des changements de régime non démocratique à l’étranger a été bipartite et largement accepté comme le rôle naturel des États-Unis par notre établissement de politique étrangère.

Les partisans du président Trump tenteront de gâcher l'investiture du président élu Biden la semaine prochaine, mais ils n'y parviendront pas. Une leçon qu'Haïti et d'autres pays offrent à la nouvelle administration est que réussir à prendre le pouvoir ne mettra pas fin aux attaques, qui peuvent persister pendant des années. Une autre leçon est que les transferts non démocratiques de pouvoir infligent une misère atroce qui peut persister pendant des décennies. L’attaque de la semaine dernière contre le Congrès nous a donné un aperçu déconcertant de l’enjeu du renversement de la démocratie. Le monde entier - encore une fois, en particulier les personnes de couleur - espèrent que cet aperçu pourra nous aider à reconsidérer notre pratique de déstabilisation de nos voisins mondiaux. Les sondages montrent que les électeurs américains sont d'accord.

L'inauguration d'une nouvelle administration offre une opportunité idéale pour ce réexamen. En tant que vice-président, Biden s'est opposé de manière prometteuse au renversement de Mouammar Kadhafi de Libye par les États-Unis en 2011, qui a déclenché une horrible guerre civile qui se poursuit encore aujourd'hui. En tant que candidat, il a promis de réduire le recours à la force et d'accroître la coopération et la diplomatie.

Mais le président élu n’a pas encore envoyé un signal clair de son engagement à rompre avec notre habitude de passer outre les choix électoraux de nos voisins. Bien que Biden ait nommé des personnes désireuses de réévaluer les politiques nationales traditionnelles qui sont à la fois néfastes dans les domaines de l’économie et de l’environnement, toujours est-il qu’il ne l'a pas fait encore dans le cadre de la politique étrangère.

Ses nominés au Département d'État sont jusqu'à présent des vétérans de l'administration Obama, où ils ont sans aucun doute acquis une expérience précieuse et font preuve de compétences. Mais ils ont également soutenu les initiatives de changement de régime les plus destructrices de l’administration, notamment le renversement à la Libye et le soutien des États-Unis dans la guerre catastrophique de l’Arabie saoudite au Yémen.

De nombreux experts en politique étrangère ont acquis des expériences de valeur et font preuve de compétences en faisant les choses correctement et en mettant en garde contre les interventions américaines qui se sont avérées désastreuses. Ces personnes ne font peut-être pas partie de l'établissement de la politique étrangère, mais si nous voulons mettre fin à notre habitude de coup d'état, nous avons besoin de leurs voix critiques au sein du département d'État, à des niveaux élevés. Les nominations du Département d'État ce mois-ci montreront si elles ont leur chance d'améliorer notre politique étrangère et si le monde a une chance de faire face à moins d'interventions destructrices des États-Unis.

 Brian Concannon

15 janvier 2021

Brian Concannon
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