Ma mère, mon inébranlable appui

Publié le 2021-01-18 | lenouvelliste.com

Je suis né au sein d'une famille de la  classe moyenne, dans un pays où le pain manque dans beaucoup de foyers. Ma mère fut enseignante et mon père fonctionnaire à la Téléco, la compagnie téléphonique nationale à l´époque. Je grandis à Port-au-Prince, la capitale d'Haïti, dans une maison située non loin du palais présidentiel qui, à ce moment, était occupé par un général, d'une stature imposante, débordant de vitalité et dont la réputation était celle d´un amant des festins. Aîné d´une fratrie de deux enfants, mon jeune âge s´est déroulé sans grands sursauts, marqué uniquement par le décès de ma grand-mère maternelle, affectée, je crois, d'un cancer de l´utérus. Cette perte secoua énormément la stabilité émotionnelle de ma mère. Des années plus tard, elle en manifestait encore les séquelles à travers divers épisodes de pleurs et lors  de différentes conversations dont ma grand-mère occupait le centre. Ce sujet, en dépit de l´angoisse qu'il lui suscitait, lui paraissait inévitable, voire incontournable, mais elle vint finalement à bout de cette anxiété, en faisant valoir ses propres ressources. Cette thérapie individuelle improvisée démontra sa force. Au bout d´un certain temps, elle récupéra son normal et nous nous réjouissons tous.

Mon instruction eut lieu dans quelques-uns des meilleurs établissements scolaires. Ma mère, institutrice de formation, s'arma de patience et prit en charge mon éducation, en soutien à l´école. J´appris à lire et à écrire, parfois assis sur ses genoux, sous le regard admiratif de mon père. Mes parents nous inculquèrent, ma soeur et moi, des principes fondés sur le respect du grand âge, la sincérité, l´honnêteté, la solidarité qui nous ont guidés taut au long de notre jeunesse et qui nous servent encore de boussole. Ils nous ont tous les deux réprimandés, chacun à sa manière, avec toute la rigueur nécessaire autant de fois que l'occasion l´exigeait.

En fin de semaine, notre maison  était le lieu de rendez-vous d'amis s'adonnant aux jeux de cartes, de domino, ou se mesurant au ping pong dans notre grande cour. Ma mère était une catholique fervente, dévouée à Saint-Antoine et à Saint-Jude Thaddée. J´ai toujours observé son attitude égale, empreinte de cordialité, de respect, de franchise, dépourvue d'acrimonie envers ses relations issues de milieux sociaux différents. Son enseignement m'a été très utile pour établir une échelle de valeurs, telles que la famille, l'amour et l'amitié. Celles-ci, ainsi que mon statut de privilégié social dans un pays où abondent les carences de toutes sortes, ont alimenté mes réflexions, forgeant ainsi mon orientation idéologique.

Au terme de mes études secondaires, il fut décidé, en raison de l´instabilité politique régnant au pays, de m'envoyer à l´étranger parfaire mon éducation. Cette séparation raviva des souvenirs  douloureux pour tous, en particulier chez ma mère, qui se remettait péniblement de l'absence de ma soeur cadette, partie s'installer, il y avait deux ans, aux États-Unis. Elle assimilait, à tort, ce départ à un deuil anticipé. Ses lamentations, sa tristesse et sa profusion de larmes m´atteignirent au plus profond de mon être. Heureusement, le calme apparent de mon père m'aida à vivre cette traversée  vers une terre inconnue, l´Espagne, avec une culture et une langue bien différentes des miennes, d´un coeur plus léger. Malgré la distance j´entretenais avec mes parents un contact régulier, empreint  de compréhension et de tendresse. Je reçus de nombreuses lettres de ma mère où elle laissait entrevoir son amour; elle ne ménageait aucun effort pour se montrer toujours à la hauteur des circonstances. Quand elle mourut, victime d'une embolie pulmonaire, à New York où elle vivait avec  mon père, ma soeur et la famille de cette dernière, je ressentis l´impuissance, la désorientation, la désolation que divers patients m'ont quelquefois décrites. Ce fut pour moi un coup dur et en dépit des nombreuses années qui s´ensuivirent, j'éprouve encore de profonds doutes sur mon complet rétablissement intérieur.

Ma mère a emmené une partie de moi dans la tombe, ou plutôt une partie de moi  s'en est allée dans la tombe avec elle. Il est vrai que la douleur s´est estompée avec le temps, mais certaines réminiscences d´expériences vécues avec elle me reviennent  parfois à la mémoire et me pertubent émotionnellement.Je me surprends parfois, quand aux prises avec les vicissitudes inhérentes à la vie, enclin à lui formuler le reproche de m´avoir quitté trop tôt, comme si elle aurait détenu les rênes de son destin; mais, il n´en est pas ainsi, puisque la mort est implacable.

Je pense avoir beaucoup écrit, mais non, comme l'a dit le cinéaste Pedro Almodóvar,”Tout sur ma mère”, mon inébranlable appui.

Article publié par le journal digital “El Correo de Andalucía” le 27 novembre 2020 et traduit de l´espagnol.

 Par le docteur Alix Coicou (médecin- psychiatre)                             

Séville, le 23 décembre 2020.

Dr Alix Coicou (médecin-psychiatre)
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