Dans l'intimité de la Galerie d’Art Nader 

PUBLIÉ 2021-01-15


Vendredi 15 janvier 2021. Il est 11 heures du matin passées de 30 minutes. Après s’être lavé les mains, – Covid-19 oblige –, on pousse la porte de la Galerie d’Art Nader, sise à la rue Grégoire à Pétion-Ville. L’air frais d’un climatiseur nous accueille dès le palier de la porte, comme pour nous souhaiter la bienvenue dans l’antre, gardien du patrimoine pictural haïtien. Le temps est à la découverte. Au coup de cœur. Le temps d’un instant à la peinture et à elle seule.

Une odeur de café noir plane dans l’air du rez-de-chaussée de cet espace spacieux où, dans un calme plat, le visiteur ou la visiteuse est tout entourée de tableaux. Des tableaux de toutes les générations qui racontent toutes les époques et toutes les tendances de la peinture haïtienne. Des tranches d’histoire. Des tranches de vie. Aussi. Certains de ces artistes sont déjà passés de l’autre côté. Luce Turnier, Tamara Baussan, Sacha Tébo, Néhémy Jean, Valcin II, Hippolit, Rose-Marie Desruisseaux, Tiga … D’autres poursuivent encore l’aventure. Philippe Dodard, Frankétienne, Mario Benjamin, Edouard Duval Carrié… Mais l’art ne connaît  pas les barrières du temps, ni de la mort. L’œuvre dépasse l'artiste. Vit plus longtemps que lui. A la Galerie d'Art Nader l’immortalité a mille couleurs et des cadres.

On prend l’escalier qui amène au premier étage. C’est là que s’opère la magie du festival « Haïti, le Printemps de l’Art ». Là où le talent suivi de l’émerveillement vous côtoie. Là où 78 œuvres n’attendent qu’à se faire explorer. À  l’endroit où 44 artistes ne demandent qu’à vous communiquer, en tête-à-tête, le tréfonds de leur âme. Que vous soyez amateur ou fin connaisseur, connaisseuse de l’art, particulièrement de la peinture ou de l’école moderne de la peinture haïtienne depuis 1940.  

Dans un coin à gauche, aux côtés de quelques œuvres de Philippe Dodard, le spiralisme de Frankétienne attire l’attention. Ce modèle de création axé sur la représentation de la vie en mouvement (spirale), créé en 1965, s’exprime à travers un tableau de l’auteur de « Dezafi », peint en marron, en rouge et en noir. De loin, on pense voir le cœur humain sans les artères et les veines facilitant la circulation sanguine. Une représentation à la fois circulaire et brisée, à l’intérieure de laquelle on retrouve des formes qui s’emmêlent. Un total imbroglio. Le tout accompagné par un message du peintre-écrivain à son vis-à-vis : « J’ai vomi mes épines, mes chardons et mes déchets. Mes amours piaffent encore dans ma tête. La terreur meurtrière aux grimaces des frontières. »

Un peu plus à droite de la salle, on découvre Flora. Dans l’histoire haïtienne, on est en face d’un voyage à travers le temps. 1963. Ce cyclone qui a causé des milliers de victimes en Haïti. Cet évènement amer est représenté sous les pinceaux de Georges Hector, à travers une femme, une main sur la tête et l’autre à la mâchoire, les yeux tristes, la bouche ouverte derrière laquelle se dresse un tourbillon. Devant cette œuvre datant de plus d’une cinquantaine d’années, l’émotion n’a pris aucune ride.

Sur une autre surface du mur, une autre femme dort paisiblement. Elle est complètement nue sous les pinceaux de Luce Turnier. Madame Turnier ne cache rien de sa morphologie ni des parties de son corps, encore moins de son âme. Allongée sur son côté gauche avec pour unique compagnon un oreiller sous sa tête, elle se dévoile. Elle s’offre et s’ouvre à ce sommeil qui soulage, l’espace d’une nuit de tous ces tourments du jour.

Connu pour être le peintre révolutionnaire des années 80 et 90, l’œuvre de Valcin II est aussi représentée à la Galerie d’Art Nader. Ce tableau du feu peintre présentant la mythologie des guédés, ces divinités mordues du plaisir, de l’alcool et du piment nous rappelle cette fête célèbre de la religion ancestrale qui salue la mémoire de toutes les personnes disparues. Dans cette peinture, tout y est : la croix du Baron, les personnes (hommes et femmes) chevauchés par ces esprits de la mort munis de leurs éternelles paires de lunettes, de leurs bouteilles d’alcool et du bâton.

Quelques minutes plus tard, on laisse la galerie avec le sentiment d’une visiteuse accomplie. Satisfaite de ce voyage assez enrichissant dans cette période de la peinture haïtienne.



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