Haïti, le Printemps de l'Art

Rétrospective à la Galerie Nader

Publié le 2021-01-21 | lenouvelliste.com

Dans le cadre de la grande et belle initiative « Haïti, le Printemps de l’Art » lancée par Le Nouvelliste, et qui se tient du 14 au 31 janvier 2021 en divers ateliers, galeries d’exposition, musée et coins d’art ou de culture, la Galerie d'Art Nader, 50, rue Grégoire, Pétion-Ville, propose gratuitement au grand public une exposition retrospective qui met en valeur la peinture moderne locale depuis 1940.

Dès que l'on met les pieds dans ce haut lieu de l'art à Pétion-Ville, on est assailli par des tableaux de maîtres. L'œil embrasse le patrimoine des années 40, 50, 60, 70... pour se plonger dans les années fastes de cet art qui a fait la gloire d'Haïti à l'extérieur. Les amateurs d'art racontent que nombre de collectionneurs venaient régulièrement en Haïti pour s'approvisionner d'œuvres de nos maîtres.

À cette exposition, le monde de l'art contemporain haïtien livre sa magie. À petits pas patients, on découvre 78 toiles d'une quarataine d'artistes : Arijac • Gesner Armard • Tamara Baussan • Mario Benjamin • Ludovic Booz • Dieudonné Cédor • Etzer Charles • Émile Denis • Rose Marie Desruisseau • Philippe Dodard • Roland Dorcely • Édouard Duval Carrié • Franck Étienne • Jacques Gabriel • Paul Claude Gardère • Eric Girault • Jacques Engeurand Gourgue • Georges Hector • Hippolit • Carlo Jean-Jacques • Néhémy Jean • Jean-René Jérôme • Antonio Joseph • Lionel Lauranceau • Luckner Lazard • Jean-Claude Legagneur • Franck Louissaint • Ernst Louizor • Elzire Malebranche • Manès Descollines • Michelle Manuel • Ronald Mevs • Charles Obas • Max Pinchinat • Lucien Price • Rolf Sambale • Bernard Séjourné • Émilcard Simil • Sacha Tébo • Jean-Pierre Théard • Tiga • Luce Turnier • Valcin II • Bernard Wah.

D'abord Lyonel Laurenceau est un coup de cœur. Son tableau, une huile sur toile, 28’’x 38’’, est une superposition de plusieurs plans, couleurs, motifs et sujets, qui racontent une histoire, une vie. La peinture est très allusive. Au haut, à gauche, une tête de jeune femme, de profil, à droite et opposé à la première, un profil de femme âgée avec un « ason » ( ?) ou maraca dans une main. Dans le fond, au milieu et en plus petites dimensions, des silhouettes incomplètes et accolées de femmes blanches, presque fantomatiques : un rang de quatre à cinq environ. Mystère. Tableau mystique ? Indien ? Ou nègre ?

Une peinture de Tamara Baussan séduit l'œil. Les couleurs vibrent dans la lumière. Le jaune et le rouge enchantent le sujet. Une jeune femme portant élégamment un chapeau, c'est tout le panache de cette toile.

On s'approche du tableau de Franck Louissaint, un pur réaliste. On découvre un pousseur de brouette. Dans cette scène de genre, on est saisi par la posture du personnage. Se reposant un moment, il est assis, observant son pied calleux dans une sandale de fortune. Quelle scène réaliste! Ce réalisme n'est pas de la photographie, il renvoie à Gustave Courbet qui avait inventé le concept du réalisme à la fin du XIXe siècle.  Louissaint peint la misère des petites gens et des humbles en général. 

Sur les murs voisins, divers tableaux appellent le regardeur. Une peinture de Simil, cet artiste de la femme noire ornée de bijoux en or (bracelets,  pendentifs, tours de cou) célèbre l'idéologie des années 60 : «Black is beautifull». On est dans les années 60, époque du black power et de la revalorisation de l'esthétique nègre. Pour les amateurs d'art, on notera que Simil remonte à l'art égyptien et même au maître italien, le Caravage à travers le Ténébrisme.

Chez Nader, Tiga, incontournable, affirme sa présence. Sa technique de « Soleil brûlé » fait toujours recette: une tête:  (Marx ? ou Frankétienne ? une espèce de comète multicolore avec deux yeux, lancée dans la nuit de l’espace : 18’’x 25’’, huile sur toile ; Gesner Armand, dont il faut toujours tenir compte, avec ses natures mortes, nous met plein la vue avec ses chadèques d’un jaune doré, 30’’x40’’.   En face, on ne peut pas rater cet énorme tableau non encadré de Jacques Engerrand Gourgue. Il occupe tout le mur du milieu. Du coup, il nous plonge dans une sorte d’enfer mystique, macabre, orgiaque, érotique, aux couleurs rutilantes. La palette de l'artiste s'enchaîne dans des tons qui vont bien à l'atmosphère Inquiétant et fantastique. Stupéfiant. Cette toile d'Engerrand Gourgue baigne dans un climat à la limite du surréalisme et d'un mysticisme fantastique.

Dans ce pritemps de l'art chez Nader, on retrouve Jean Claude Legagneur et une de ses natures mortes. Ludovic Booz, ironique et satirique, dans « Closed », nous donne matière à réflexion.  On devine un pauvre ou une pauvresse vue de dos avec son enfant sur les jambes, une vieille valise entrouverte au dos. Cette toile est un coup d'œil à la réalité socio-économique du petit peuple. Pourquoi ferme-t-on boutique?  Quel est donc son métier, son négoce?

On n'arrive pas à quitter les lieux. On veut tout capter du regard. Néhémy Jean nous invite,  Manès Descollines nous saisit l'œil. Jean René Jérôme et Jacques Gabriel ont beaucoup à nous révéler. Leurs toiles attirent les visiteurs. Elles alimentent leurs conversations. Elles font remonter à des chapitres de l'histoire de l'art haïtien.

On reste les yeux grands ouverts devant un tableau de Valcin II.  Ce 30’’x40’’ représente des personnages filiformes allongés, habillés de violet dans un cimetière. Cette bacchanale «guédé» de Valcin II est une harmonisation de la matière colorée dans un ton rythmé qui rend hommage à Legba, le maître des chemins, des carrefours et du passage vers l'au-delà.

Roland Léonard

Roland Léonard
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