Trouver un juste équilibre entre mythes et réalités

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Publié le 2021-01-13 | Le Nouvelliste

Au début du siècle dernier, préoccupé par la question identitaire, le peintre cubain Wifredo Lam a modifié son œuvre en introduisant, au niveau du contenu, une composante nègre, et au niveau de la forme, un jeu de lignes et de formes organiques afin de créer une trame serrée, difficile à percer. Sa célèbre Jungle, un titre évocateur, mystérieux, illustre bien ce fait. Ce tableau dans la collection du Musée d’art moderne de New York (MoMA) est fait de plans, de zones colorées, transparentes, qui s’interpénètrent, se côtoient. Ce procédé, contrairement à celui du cubisme analytique, ne veut pas révéler la simultanéité spatiale et temporelle. Il veut signifier le va-et-vient perpétuel entre le monde des humains, celui des esprits et celui de la nature. C’est une impression de transmutation perpétuelle, de métamorphose, de présence et d’absence. C’est une relation entre les mythes associés à la nature, au surnaturel et à la réalité physique.

Des historiens de l’art à Cuba s’accordent à dire que les séjours de Lam en Haïti expliqueraient en partie l’introduction de mystères des religions afro-caribéennes dans son œuvre. À son premier voyage chez nous en 1945, Lam accompagnait André Breton. Ils arrivaient à ce moment historique de la découverte par les milieux artistiques et intellectuels haïtiens d’une peinture populaire défiant toutes règles académiques, une peinture qui était profondément ancrée dans la religion populaire, le vodou. Breton devait d’ailleurs dire des œuvres d’Hector Hyppolite qu’elles auraient été déterminantes pour le mouvement surréaliste. Il voulait sans doute, par là, reconnaître que les images fantastiques d’Hyppolite n’étaient liées à aucune doctrine mais issue de la culture de l’artiste, elle-même marquée par les pratiques et les mythes de la religion vodou. Elles étaient des images qui proposaient une vision particulière, celle de la réalité d’un monde dans lequel les dieux deviennent des hommes, tout en gardant leurs pouvoirs divins. L’aspect « libérateur » de l’œuvre de Lam est qu’il n’en a pas fait un moyen de purger son subconscient à la manière de ses amis les surréalistes, mais au contraire un moyen d’explorer de manière approfondie des systèmes culturels et sociopolitiques qui étaient les siens. Il est ainsi parvenu à cette parfaite alliance entre mythes et réalités.

En Haïti, où il était très difficile de franchir les limites du conventionnel, la peinture de Lam est arrivée comme les clés d’une prison ouvrant ainsi la voie vers la modernité. Elle proposait une grande liberté au niveau du langage et l’exploration de thèmes puisés dans la religion populaire: le vodou, jusque-là l’objet d’ostracisme.

C’est dans cet esprit que Lucien Price (1915 -1963) a créé vers la fin des années 1940 la série « Rythmes, Chants d’Afrique », des études où l’on trouve une forme vigoureuse de l’abstraction qui s’intensifie par la complexité et la richesse du graphisme, doté, ici en particulier, d’un pouvoir évocateur de rythmes, prouvant dans ce cas précis que le concept de tambour, cet instrument étroitement associé au vodou, pouvait être conduit au-delà de la simple représentation. Mais Haïti, comme beaucoup de pays de la Caraïbe, privilégie le figuratif.   Price, un pionnier de l’abstraction dans la Caraïbe, a donc eu peu de disciples. C’est donc au travers d’images aux références souvent immédiates que les artistes haïtiens modernes ont allié mythes et réalités.

À titrer d’exemple, on peut citer l’œuvre de Rose Marie Desruisseau (1933 -1988), en grande partie consacrée au vaudou. Contrairement aux peintres haïtiens dits « primitifs » qui ne proposent qu’une peinture superficielle, des images qui ne révèlent rien, Rose Marie Desruisseau a voulu exprimer, à partir de formes que lui apportait le vodou, ses dispositions personnelles par rapport à la vie. Ce fut un corps à corps obsessionnel où l’artiste investie, « habitée » par cet univers magique, tentait de décoder le langage, comme nul ne l’avait fait avant elle, et comme nul ne l’a fait depuis.

C’est un peu à la manière de Rose Marie Desruisseau que Célestin Faustin (1948 -1981) a essentiellement exprimé des réalités tout à fait personnelles. Dans un langage spécifique, construit à partir de l’influence des surréalistes, il a dit les épreuves réelles, vécues dans ses rapports mythiques avec la divinité Erzulie Danthor à qui il avait été promis lors de sa naissance et qui l’a privé de toute relation avec les femmes. Dans ses compositions souvent complexes, l’image de la vierge noire occupe une grande partie comme elle en occupait dans les obsessions du peintre. Son œuvre alors montre comment s’allient le mythe: sa croyance dans le pouvoir de la déesse et le naturalisme objectif de ses images: sa réalité ô combien pesante.

Edouard Duval Carrié (1954- ) a délibérément choisi le langage exubérant, surchargé de détails des peintres haïtiens dits primitifs pour ses œuvres historiques réalisées à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française. Il y a représenté Jean-Jacques Dessalines, un des grands héros de la révolution haïtienne, avec la fantaisie qui caractérise les œuvres nées de la riche imagination populaire. Pourtant Jean-Jacques Dessalines est une réalité. Il fut un homme en chair et en os qui est entré dans l’histoire tant par ses actions que par ses paroles. C’est un homme aussi qui est entré dans la légende et autour duquel un nombre incalculable de mythes ont été bâtis. La fantaisie qu’introduit Duval Carrié contribue justement à donner place égale au mythe dans ce portrait d’un homme dont la réalité est un fait.

Dans les années 1950, Roland Dorcely (1930 - 2017) a créé une série : Vèvès, où l’on trouve une trame de lignes fortes au travers desquelles apparaissent des couleurs fluides et transparentes. Les serpents entrelacés qu’il a définis sur une de ces toiles représentent les divinités Damballah et Aïda Wedo qui, associés aux couleurs de l’arc-en-ciel, sont les intermédiaires pour la communication entre la divinité et l’homme. La lecture d’une telle œuvre nécessite certes une certaine connaissance, une certaine initiation même, comme il en fallait pour lire les grandes œuvres sacrées de l’Occident catholique. Elle n’en demeure pas moins une création plastique enrichie par son enracinement dans les mythes et les réalités d’un système magico-religieux.

Ce sont là des démarches louables mais qui ne sont pas sans dangers. Le vodou était au départ l’affaire exclusive des peintres populaires haïtiens, ces peintres que l’on a dit « primitifs ». En effet, ils étaient pour la plupart des vaudouisants alors que les peintres « modernes », issus des classes moyennes et des élites, ne l’étaient généralement pas. Leurs emprunts aux styles internationaux leur valaient d’être critiqués pour leur manque d’authenticité. Lorsque certains de ces artistes modernes se sont appropriés les éléments de la peinture populaire, éléments de forme, et de fond surtout, leur sincérité a pu être mise en cause. Leurs œuvres soulevaient et soulèvent encore aujourd’hui des interrogations légitimes: Le thème vodou est-il un choix déterminé par la demande du marché pour l’exotisme? Le thème vodou est-il un choix fait dans le but d’arriver à une œuvre “authentiquement” haïtienne? Il s’agit, pour répondre à ces questions, d’évaluer l’équilibre atteint dans l’œuvre entre « mythes et réalités ».

Nos artistes courent constamment le risque de tomber dans le dangereux piège du cliché: « Peinture haïtienne = peinture vodou ». De tels clichés, car il y en a du même genre qui affectent tous les créateurs du tiers monde, sont véhiculés de l’extérieur et de plus en plus imposés dans des publications, des expositions produites par des « experts » des centres hégémoniques. Ces démarches offrent de vastes audiences à des artistes vivant dans des pays où les conditions économiques et les infrastructures (musées, galeries, presse) n’atteignent que de petits groupes. Ces démarches ont donc un attrait certain qui fait que l’artiste accepte souvent de se conformer au cliché. Et c’est là, pour nous, le grand danger de ces mythes car aujourd’hui ils ne sont plus choisis mais imposés au nom d’une quelconque identité culturelle à préserver aux yeux de l’autre. Nos réalités ainsi se perdent totalement alors qu’à elles seules, elles auraient pu définir cette identité dans une peinture cinglante comme une lame de rasoir et qui dénonce nos réalités, nos conditions de vie. Mais est-ce là le véritable rôle de l’art?

Sans vouloir répondre à cette question capitale qui devrait faire l’objet d’un autre débat, je me permettrai de rappeler simplement que l’art est un produit de la pensée. À ce titre, il est le reflet de tout ce qui oriente plus ou moins consciemment notre comportement d’individu ou de groupe. Et dans ce tout qui est notre culture, une culture qui transpire dans tous nos faits et gestes, se trouve un mélange harmonieux de nos réalités, de nos croyances et des mythes qui peuplent notre imaginaire. C’est donc à chaque artiste de doser le mélange, si je peux m’exprimer ainsi, et de le faire selon sa conscience.

Gérald Alexis

Gérald Alexis Auteur

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