Peinture et patrimoine

 L’authentique paradis terrestre de Wilson Bigaud

Publié le 2021-01-11 | Le Nouvelliste

L’un des problèmes d’inventaire posés par la peinture dite primitive haïtienne est le phénomène commercial de la reproduction d’œuvres nettement plus inspirées. L’artiste, confronté à une précarité financière, plie souvent l'échine. Le tourisme s’y mêle. Les collectionneurs locaux s’en frottent les mains. C’est la période de redécouverte de l’île aux trésors. Nous sommes entre Paul « Kanson Fè » Magloire et François « Papa Doc » Duvalier.

On profitait à cette époque des débuts du déclin de l’agriculture et du règne de la Dolce Vita urbaine pour récupérer nos œuvres d’art les plus matures. On mobilisait de gros moyens financiers et d’intellectuels de calibre pour diriger les artistes dans leur imaginaire. À cette même période, des écrivains haïtiens poursuivaient une quête identitaire sous la houlette de l’indigénisme. À cׅôté de la théorie, la stratégie culturelle faisait défaut.

Anthropologues, sociologues, ethnologues, historiens d’art formés dans les meilleures universités des États-Unis et de l’Europe se seraient engagés dans une entreprise souterraine de dénaturation. L’art haïtien parait être à ces chercheurs assidus un lieu idéal de dévoilement de notre identité de peuple. Étudiée tant sur le plan physique, dans le domaine des croyances ancestrales qu’au niveau du syncrétisme religieux, la production de l’imaginaire haïtien offrirait sur un plateau d’argent un terrain propice aux spécialistes rôdés dans les « sciences humaines ». On étudie notre psyché collective. Freud, Jung, Eliade sont lus pour mieux mettre en laboratoire la « mentalité primitive».

Le militarisme rude des occupations territoriales ayant prouvé des manques et expérimenté des échecs, le recours au tourisme mercantile met au marché nos « dons ». De là aux manipulations, les repères sont rapidement bifurqués. L’histoire haïtienne a connu des distorsions. La peinture haïtienne est en passe de devenir, comme la littérature contemporaine, un domaine élitiste, malgré l’effort médiatique des années 80, tournant le dos aux richesses populaires.

Le pays existe. Son peuple montre son potentiel. La nation écartelée résiste dans un naturalisme pauvre qui surprend. Et le peintre Wilson Bigaud s’était trouvé une voie. Il pourrait faire mieux s’il n’avait pas été happé par des crises psychologiques qui ont provoqué son décès en 2010.

                                 De la Pomme et autres mythes

Peintre haïtien né en 1931 à Petit-Goâve, Wilson Bigaud n’a pas été exposé à ces maniérismes de l’esprit. Il a défendu une authenticité dans toutes ses œuvres. Des scènes de la vie quotidienne des plus humbles ou de notables de province aux atmosphères de veillée ou de combat de coqs, il a fait la description du paysage local. Il n’était indifférent ni au rythme troubadour ni aux joueurs de dominos. Les mariages de province le passionnaient.

Il n’a pas seulement excellé dans ces scènes bucoliques contemporaines. Il a aussi porté un regard authentique sur des histoires bibliques. L’exemple de son « Paradis terrestre » reste son œuvre capitale. Il l’a travaillé d’une telle manière, en ajoutant son décor immédiat à l’œuvre, que cette dernière est devenue une incontournable cosmographie esthétique haïtienne.

Dans cette œuvre, contre toute attente, il n’y a pas seulement que le serpent, l’arbre bleu, la pomme cueillie, Eve debout et Adam agenouillé. Toute une tapisserie de bêtes et de plantes, de cours d’eaux et d’un ciel esquissé, toute une sauvagerie animale atténuée par une teinte crépusculaire, toute une flore domestiquée par le geste vers le fruit autour du totem naturel, toute brutalité devenue noble silence par la présence votive de nos « deux parents primordiaux » donnent au « Paradis terrestre » une dimension à la fois baroque, symbolique, surréaliste et universelle. 

« L’Arbre de la connaissance du bien et du mal » est placé au milieu du tableau et ses branches se sont éparpillées aux quatre directions. Les formes botaniques et les créatures animales ne se sont pas enchevêtrées dans un anthropomorphisme des temps premiers. Par contre, leur multiplicité encombre l’espace laissant de petites éclaircies ici et là, telles des interstices inconfortables pour des fuites du regard. Cela donne au tableau une lourdeur qui doit être équilibrée. Ceci est réalisé de belle manière par des ombres, des formes, des pierres, des racines, des bêtes couchées, des plantes qui poussent. Mais tout ce décor pesant est atténué par une partie du ciel entrevue au milieu de la partie supérieure du tableau.

                                        Hybridité et dictature

On y respire un peu ! Et cette perspective n’est pas géométrique. Elle est atmosphère et spiritualité. Comme si des combats auraient trouvé un pacte, aboutiraient à une pause vers la légèreté en expérimentant le flou d’éléments physiques évaporés. Le serpent devient donc alliance  entre les hommes sans faute. La faune s’est pacifiée et la flore est en gestation continue. 

On devrait s’arrêter sur la chevelure longue d’Eve, la coiffure nègre d’Adam de même que la teinte de leur épiderme. Disons que « Paradis terrestre » annonce l’hybridité raciale et le retour au temps glorieux des « Nourritures terrestres. » L’onirisme du sujet est habilement contrôlé par l’anecdote réaliste. Le tableau de Bigaud est plus proche du thème moderne de la jungle développé par Le Douanier Rousseau et Wilfredo Lam. 

Il doit y avoir des interprétations politiques de l’œuvre exécutée en 1956, juste un an avant la nuit aux longs couteaux du duvaliérisme. Il faut voir du côté du cactus épineux au premier plan ou vers la tête du crocodile qui se tourne la nuque. Comparer cette agressivité inconfortable ou ce revirement ombrageux au délabrement social actuel. Mais le ciel sans nuage est toujours là, au-dessus de l’arbre.

La photo qui illustre cet article est une reproduction de l’œuvre originale peinte sur « hardboard » en 1956 de dimension 40,8 x 52,8. Elle est une des œuvres capitales de la collection permanente du Musée d’art haïtien. 

Il serait un peu notre Guernica de paix. Mais, pour y arriver, nos élites conscientes et un Etat moderne doivent sérieusement penser à une politique de la sauvegarde de nos œuvres authentiques, comme d’impérissables trésors.

                                                                                                  

 Pierre Clitandre Auteur

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