Doit-on craindre une remontée du taux de change en 2021?

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Publié le 2021-01-05 | Le Nouvelliste

À la 26e édition de l’Espace Leslie Delatour le samedi 2 janvier 2021 sur radio Métropole, notre confrère Kesner «Roro» Pharel a reçu le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH) Jean Baden Dubois qui a établi un bilan de la politique monétaire du pays pour l’année 2019-2020 et dégagé des perspectives pour l’année fiscale 2020-2021. M. Dubois a été catégorique : « L’année 2019-2020  a été une année chargée de défis pour la BRH. » Il en a cité trois des principaux : deux épisodes de « peyi lòk » et la pandémie mondiale de la Covid-19. On peut sans hésiter ajouter sur la liste les fluctuations du taux de change qui a pris une ampleur sans précédent au cours du mois de septembre 2020.

Jean Baden Dubois confirme que la BRH se trouve confrontée à de grands défis conjoncturels et structurels. La banque centrale, selon lui, a fait montre de sa capacité à y faire face. Il dit en vouloir pour preuve le fait que la BRH n’avait jamais fermé ses portes durant les deux épisodes de « peyi  lòk » et la Covid-19. L’environnement politique en Haïti est fragile à un point tel qu’ouvrir ses portes régulièrement peut se révéler de l’exploit pour une prestigieuse institution. Avec la Covid-19, il fallait aux autorités monétaires d’éviter que la crise sanitaire et économique se transforme en crise financière avec des difficultés de paiement. La banque centrale avait pris la décision de permettre aux prêteurs de différer certains paiements et de faciliter les transactions en ligne en diminuant ou en enlevant certains frais.

Mais le vrai défi a surtout été celui du taux de change. M. Dubois rappelle que l’on avait terminé l’année 2018-2019 avec un taux de change de 94 gourdes pour un dollar américain. Ce taux restait relativement stable avant de commencer à augmenter de façon accélérée à partir du mois d’avril. Il va atteindre un pic de 123 gourdes pour un dollar américain au milieu du mois d’août. Cette dépréciation de la gourde, précise M. Dubois, ne reflétait pas l’évolution des fondamentaux de l’économie haïtienne. Selon ses calculs, la dépréciation de la gourde se situe autour de  28 % entre avril et juillet 2020. Durant cette période, poursuit le gouverneur, la balance des comptes courants affichait un solde positif de 700 millions de dollars américains.

Les importations annuelles étaient passées de 4.5 à 3.7 milliards de dollars et les transferts sans contrepartie de la diaspora avaient augmenté de 18  %, malgré la Covid-19. Sur ce point, le Dr Daniel Dorsainvil, ex-ministre de l’Économie et des Finances (1), est plutôt d’avis que ce sont les envois de dollars américains par avion de la diaspora qui se sont estompés durant la Covid-19 et que ces dollars ont été redirigés vers les maisons de transferts.   

D’après M. Dubois, la dépréciation de la gourde ne concordait pas avec les indicateurs ci-dessus mentionnés. Il conclut à la présence d’un niveau abusif de spéculation de la part des banques commerciales. Durant les années précédentes, les autorités monétaires ne pensaient pas que ces banques pouvaient spéculer autant. Pour le gouverneur, il fallait que les autorités trouvent un moyen de contrer ces spéculations. Parmi les décisions prises, la banque centrale avait intensifié les contrôles et vérifications en allant jusqu’à pénaliser sévèrement certaines banques commerciales, bien que ces pénalités ne concernent pas vraiment la spéculation. Elle avait également mis beaucoup plus de dollars sur le marché et s’était attelée à renforcer son cadre règlementaire à travers la publication de 12 circulaires additionnelles. Elle avait aussi modifié les taux directeurs et les  coefficients de réserves obligatoires.

Les plus hautes autorités politiques s’étaient également mêlées de la partie. Quand le taux était de 123 gourdes, confirme M. Dubois, l’affichage des prix en gourdes était un facteur fondamental en vue d’inverser la tendance. De même, révèle-t-il, la fermeture de l’année fiscale dès le 4 septembre avait joué un rôle important. Même si, faut-il le rappeler, cette fermeture n’affectait pas vraiment les engagements de l’État, en particulier les dépenses courantes. Sans le support du gouvernement et du président de la République, reconnaît M. Dubois, il n’y aurait eu pas de baisse significative du taux de change en septembre 2020. Y avait-il un facteur politique dans cette baisse ? Cette question n’avait pas été abordée au cours de l’émission.

Tout ce que l’on sait, c’est qu’au cours du mois de septembre 2020, on avait assisté à un revirement spectaculaire de la tendance à la hausse du taux de change. Certaines banques avaient diminué leur taux de change à trois reprises au cours d’une même journée. Au bout du compte, le taux de change va passer de 123 gourdes au milieu du mois d’août à 62 gourdes à la fin du mois de septembre 2020. Cela témoigne de l’immense pouvoir de marché des banques commerciales qui peuvent influencer ou modifier le taux de change, ce qui peut se traduire par une forme de spéculation. C’est comme s’il y avait une parfaite coordination entre les autorités monétaires, politiques et les banques commerciales pour une baisse soudaine du taux de change puisque les fondamentaux n’avaient toujours pas changé, comme le mentionnait le gouverneur Dubois. L’autre possibilité serait que la spéculation était responsable de la moitié du taux de change observé en juillet 2020.

Une tendance à la hausse

Le taux de change s’est remis à augmenter depuis le mois de décembre 2020, malgré les ventes régulières de dollars américains sur le marché des changes par la banque des banques. On est passé de 62 à 73 gourdes  sur le marché formel en très peu de temps alors que sur un pan du marché informel, le taux de change frise déjà les 90 gourdes. On ne sait pas à quel niveau il va se stabiliser. Peut-on craindre une nouvelle remontée spectaculaire du taux de change en 2021? La BRH s’intéresse plutôt à un intervalle que le gouverneur n’a pas dévoilé à l’émission du 2 janvier.

Il y a aussi un problème de taux de change différencié sur le marché bancaire. Le taux de change de référence de la BRH a baissé significativement mais les agents économiques peinent à trouver des dollars américains en quantité suffisante sur le marché local. Qui pis est, certaines banques commerciales offrent un menu de taux avec un taux plus faible pour les gens qui achètent au plus 50 dollars américains, un autre plus élevé si l’on souhaite acquérir entre 50 et 100 dollars. Pour des montants supérieurs à 1 000 dollars, le taux des banques est souvent indéfini. Il y a des banques qui proposent jusqu’à cinq intervalles de taux de change selon le montant désiré par le client. Certains supermarchés et magasins facturent à plus de 90 gourdes pour un dollar américain, un montant proche de celui exigé par une frange du marché informel. Pourtant, le 1er janvier 2021, le taux de référence  de la BRH était de 72.16 gourdes pour un dollar américain.

Cette situation pose deux autres défis aux autorités. Le premier concerne l’affichage des prix en gourdes à un taux proche du taux de référence. J’ai un ami qui a acheté des céramiques à 90 gourdes pour un dollar américain le 19 décembre 2020. Le deuxième défi additionnel concerne les bénéficiaires de transferts de la diaspora qui les reçoivent en gourdes au taux de référence de la BRH mais qui doivent souvent payer des factures à des taux beaucoup plus élevés. Le gouverneur Dubois l’a confirmé : l’affichage des prix en gourdes et le paiement des transferts dans la monnaie nationale sont des mesures importantes pour la BRH en vue de maintenir la stabilité du taux de change. Il souhaite ardemment que l’affichage des prix en gourdes devienne une réalité.

Pour le paiement des transferts en gourdes, M. Dubois a parlé d’un problème de disponibilité de numéraires. Un problème qui a été exacerbé par la fermeture de l’aéroport lors de la période de confinement. Le gouverneur Dubois soutient que le débat sur le taux de change cache toutes les faiblesses de l’appareil productif haïtien. Il est d’avis que la politique monétaire ne doit pas se concentrer uniquement sur le taux de change qui est le résultat des différentes interactions entre les différents secteurs de l’économie nationale.

Parmi ces secteurs, il y en a qui supportent mal l’idée d’un taux de change faible. Par exemple, les entrepreneurs du secteur textile ont clairement réclamé au gouvernement un taux de change supérieur à 100 gourdes pour qu’ils puissent être compétitifs. Il y a donc une pression à la hausse du taux de change également. Mais, pour M. Dubois, une gourde faible ne représente qu’un des 16 facteurs de compétitivité. Les quinze autres, en particulier le respect des contrats, l’efficacité du système judiciaire, la stabilité sociopolitique, les facilités de faire des affaires demeurent tout aussi importants.

Jean Baden Dubois pense qu’il faut accorder la priorité au bien-être collectif. À ce niveau, la majorité de la population requiert un taux de change relativement bas afin de bénéficier d’une baisse des prix des produits de première nécessité. M. Dubois cite des études de la BRH qui estiment à 0.86 le coefficient de transmission des effets du taux de change à l’inflation au cours du mois de juillet 2020. Autrement dit, quand le taux de change augmente de 10 %, l’inflation tend à augmenter de 8.6 %. En 2011, ce coefficient était d’à peine 0.42. Ces indicateurs sous-entendent qu’il est quasiment impossible de contrôler l’inflation sans avoir préalablement stabilisé le taux de change.

Il importe de noter que la baisse du taux de change de septembre 2020 ne s’était pas accompagnée d’une baisse quasi proportionnelle des prix comme le coefficient de transmission semble le suggérer. Les entreprises ajustent automatiquement leurs prix à la hausse à la suite d’une augmentation du taux de change  mais rechignent à la faire en cas de baisse.

La dépréciation de la gourde engendre, selon le gouverneur, une perte de bien-être et une paupérisation de la population. Elle jette beaucoup plus de personnes en insécurité alimentaire. C’est pourquoi, avoue M. Dubois, la hausse accélérée du taux de change empêche les banquiers centraux de dormir. Il croit que l’objectif de la BRH, c’est de poser les bases d’une gourde forte et stable. Pour y parvenir, prévient-il, la banque centrale ne peut résoudre, seule, tous les problèmes. Elle cherche plutôt à mettre les fondations pour permettre à l’économie de décoller. En ce sens, elle compte continuer, selon le gouverneur, à travers le programme monétaire pro-croissance, à encourager le financement des secteurs à forte valeur ajoutée puisque le système financier finance présentement des secteurs à faible valeur ajoutée. Bien évidemment, tout cela dépendra de l’environnement sociopolitique qui ne s’annonce guère reluisant.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

(1) : https://lenouvelliste.com/article/224511/transferts-de-la-diaspora-faut-il-chercher-ailleurs-pour-expliquer-lappreciation-de-la-gourde

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