L’économie et la gourde : une comédie, une tragédie et une absurdité

Publié le 2021-01-07 | Le Nouvelliste

Je ne cherche ni la provocation ni l’apaisement. Je ne crois ni dans la connivence avec le gouvernement, ni dans la connivence avec l’opposition, ni dans la connivence avec les institutions économico-financières internationales. Ils se montrent tous dépassés, sous-capables face au péril de l’économie, de la gourde et de la société. Quant aux potentielles conséquences de mon « ni-ni-ni-ni-ni », peu me chaut. Libre, je n’ai de compte à rendre à personne. Le proverbe haïtien traduit mieux mon état d’être : libelibè, m fin vann, m fin achte. Je suis longtemps devenu imperméable aux compliments et aux reproches. L’heure est grave, trop grave pour l’égo de l’économiste. On m’a demandé de m’exprimer sur la situation de l’économie moribonde et de la monnaie agonisante de mon pays. Je le ferai. Et je le dis carrément : c’est un coup de réflexion, un coup de fouet et un coup de cœur aux patriotes pour l’année 2021.

Je m’adresse particulièrement aux courageux étudiants en économie, aux jeunes pétro-challengers, à l’avenir d’Haïti. Vu la complexité de la crise économico-monétaire, je ferai du va-et-vient entre les théories et l’économie de terrain. Toutefois, un avertissement : si vous ne digérez pas la vérité dans sa crudité, ne lisez pas les trois prochains paragraphes. Ils sont fielleux. C’est le bétonnage du socle de ma réflexion.

Un pays qui n’a jamais connu de croissance économique forte et soutenue, indispensable à son démarrage vers le progrès, est un pays qui a toujours été politiquement mal gouverné, maltraité. La production annuelle d’Haïti a toujours été très faible par rapport au besoin de croissance de l’économie. Pire, les variations de la croissance annuelle, de 1960 à 2019, sont scandaleusement fortes (Tableau 1). Pour illustrer la faiblesse et l’instabilité économiques, avec la parité fixe ou la fluctuation de la gourde par rapport au dollar, trois exemples : (1) la croissance de 6,48 % en 1971 est précédée d’une croissance insignifiante de 0,65 % en 1970, une variation de 896,92 % ; (2) la décroissance de -2,91 % en 1989 est précédée d’une croissance insensée de 0,20 % en 1988, une variation de -1,555.00 % ; (3) la décroissance de -3,52 % en 2004 est précédée d’une croissance ridicule de 0,36 % en 2003, une variation de -1,077.78 %. S’agissant de la fameuse croissance de 1976 à 1980, un taux moyen de 5,8 %, elle s’explique principalement par la hausse du prix des produits agricoles exportés, paradoxalement accompagnée d’une décroissance de la production agricole. C’est peu dire que l’économie et la gourde se trouvent dans une situation catastrophique.

Je ne cherche ni la provocation ni l’apaisement. Je ne crois ni dans la connivence avec le gouvernement, ni dans la connivence avec l’opposition, ni dans la connivence avec les institutions économico-financières internationales. Ils se montrent tous dépassés, sous-capables face au péril de l’économie, de la gourde et de la société. Quant aux potentielles conséquences de mon « ni-ni-ni-ni-ni », peu me chaut. Libre, je n’ai de compte à rendre à personne. Le proverbe haïtien traduit mieux mon état d’être : libelibè, m fin vann, m fin achte. Je suis longtemps devenu imperméable aux compliments et aux reproches. L’heure est grave, trop grave pour l’égo de l’économiste. On m’a demandé de m’exprimer sur la situation de l’économie moribonde et de la monnaie agonisante de mon pays. Je le ferai. Et je le dis carrément : c’est un coup de réflexion, un coup de fouet et un coup de cœur aux patriotes pour l’année 2021.

Je m’adresse particulièrement aux courageux étudiants en économie, aux jeunes pétro-challengers, à l’avenir d’Haïti. Vu la complexité de la crise économico-monétaire, je ferai du va-et-vient entre les théories et l’économie de terrain. Toutefois, un avertissement : si vous ne digérez pas la vérité dans sa crudité, ne lisez pas les trois prochains paragraphes. Ils sont fielleux. C’est le bétonnage du socle de ma réflexion.

Un pays qui n’a jamais connu de croissance économique forte et soutenue, indispensable à son démarrage vers le progrès, est un pays qui a toujours été politiquement mal gouverné, maltraité. La production annuelle d’Haïti a toujours été très faible par rapport au besoin de croissance de l’économie. Pire, les variations de la croissance annuelle, de 1960 à 2019, sont scandaleusement fortes (Tableau 1). Pour illustrer la faiblesse et l’instabilité économiques, avec la parité fixe ou la fluctuation de la gourde par rapport au dollar, trois exemples : (1) la croissance de 6,48 % en 1971 est précédée d’une croissance insignifiante de 0,65 % en 1970, une variation de 896,92 % ; (2) la décroissance de -2,91 % en 1989 est précédée d’une croissance insensée de 0,20 % en 1988, une variation de -1,555.00 % ; (3) la décroissance de -3,52 % en 2004 est précédée d’une croissance ridicule de 0,36 % en 2003, une variation de -1,077.78 %. S’agissant de la fameuse croissance de 1976 à 1980, un taux moyen de 5,8 %, elle s’explique principalement par la hausse du prix des produits agricoles exportés, paradoxalement accompagnée d’une décroissance de la production agricole. C’est peu dire que l’économie et la gourde se trouvent dans une situation catastrophique.

Calculées par rapport à la croissance annuelle précédant chaque croissance.

Les dirigeants haïtiens n’ont pas pu faire entrer l’économie et la gourde dans une dynamique transitionnelle de croissance forte et soutenue. Comprendre l’enchevêtrement gourde-production, c’est saisir la valeur réelle de la gourde. Celle-ci, dépendant du niveau de production et de la valeur de la production, varie naturellement en fonction du pouvoir d’achat de la gourde, soit la quantité de biens et de services qu’une quantité de gourdes peut acheter. La production et la gourde se piègent, car : (1) l’essentiel de la quantité de biens et de services est importé et acheté directement ou indirectement en dollar ; (2) la croissance du PIB, compte tenu de la panne de production, a besoin de la gourde ; (3) si la croissance de la quantité de gourdes (la masse monétaire), nécessaire au PIB, est plus rapide que la croissance du PIB, c’est l’inflation ; (4) l’inflation, dans une économie à très faible capacité de production, est un problème monétaire et de production ; (5) il n’y a que les Haïtiens les plus pauvres qui croient dans la gourde ; (6) les agents économiques pensent, parlent et rêvent en dollar ; et (7) la Banque de la République d’Haïti (BRH) n’a pas de confiance dans l’économie qui devrait soutenir la gourde.

Les causes de la faiblesse chronique de la croissance, de la mauvaise gouvernance, de l’affaiblissent de la gourde et de la dégradation de la société sont corrélationnelles. Leurs effets pervers le sont aussi : débridage de la corruption, concentration des richesses, fuite des capitaux, pénurie de capital, manque d’investissement, faiblesse et sous-investissement de l’épargne, clanisation du système de crédit, chaos du système de règlement des titres de propriété de biens immobiliers (indispensables au crédit), gaspillage du fonds de pension des citoyens à l’Office National d’Assurance (ONA), manque d’investissement, ascension du chômage, faiblesse des revenus (un PIB de $8,5 milliards et un revenu moyen par habitant de $797), rampement de l’inflation dans les 20%, aggravation de la pauvreté, faiblesse de la croissance du PIB (-5 % % pour la projection 2020), croissance démographique (1,25 %), sortie des masses rurales et urbaines du trou de l’exclusion politique, acuité des revendications légitimes du peuple, renforcement de l’instabilité socio-politique, intensification de l’insécurité, faillite de l’État, etc. La charpente socioéconomique du pays est délabrée. On joue avec le feu. La société et l’économie haïtiennes sont comme un camion sans frein rempli d’explosifs, descendant une pente cahoteuse entre deux falaises, avec un apprenti chauffeur au volant.

On cherche aussi les causes de la catastrophe dans l’Haïti invisible. On le dit tout bas : hors du contrôle de la main invisible du marché, d’autres mains invisibles organisent le désordre financier, blanchissent l’argent sale, tirent les ficelles de la Banque de la République d’Haïti (BRH), manipulent la masse monétaire, ouvrent la vanne de la fuite des capitaux, ferment les tuyaux du crédit, verrouillent les portes d’entrée dans les secteurs juteux et étranglent l’économie. Faute d’investigation et de données sur ce pays ténébreux, je resterai strictement dans mon champ de réflexion.

Les calamités s’intensifient. La monnaie et l’économie nationales sont réduites à :

Une comédie, parce que la gourde pédale une bicyclette économique sans chaîne pour rattraper le dollar. Les dirigeants, étant donné l’instabilité socio-politique, parient hypocritement sur la gourde. Ils s’enrichissent en gourde et épargnent en dollar.

Une tragédie, parce que la BRH et l’économie haïtienne s’ignorent ; elles prennent deux routes différentes, allant dans des directions opposées qui mènent vers la même grande catastrophe économique.

Une absurdité, parce que les intérêts économiques (nationaux, individuels, voire tribaux) s’entrechoquent, provoquant des secousses politiques, économiques et sociales entretenues par le ‘’chacun-pour-soi-et-le-malheur-socioéconomique-pour-tous’’.

La comédie

Quand l’absurde et la tragédie s’imposent, on essaie souvent de s’en sortir à travers l’ironie, l’humour surréaliste, sombre. Rembobinons l’histoire.

 D’abord, un rappel aux nostalgiques : la parité fixe ne générait pas de croissance. Pendant longtemps, la gourde était soumise au régime de parité fixe, cinq gourdes pour un dollar. La tendance baissière de la valeur réelle de la gourde, principalement liée à la faiblesse chronique de la production nationale, était impalpable. Aujourd’hui, on compte méticuleusement les gourdes pour les convertir en dollars dans toutes les grandes transactions : bail, achat et vente de biens immobiliers, achat et vente d’automobiles, dépenses scolaires à l’étranger et en Haïti. Il s’agit de trois plus grandes transactions des ménages dans toute économie.

Ainsi, de la « zòrèy bourik » du 19e siècle à la gourde de la société dollarisée du 21e siècle, la comédie, aussi vieille que l’économie haïtienne, se joue au vu et au su de tous, des plus riches aux plus pauvres. On en a atteint le climax en 1991, avec l’abandon de la fixité. Puis, tout s’est accéléré en 1994 quand la BRH, sous le leadership économico-financier de la Banque mondiale et du Fonds Monétaire International (FMI), a boulonné sa politique monétaire fondée sur la Théorie quantitative de la monnaie (Quantity Theory of Money/QTM), version draconienne de Milton Friedman. La TQM, contre la stimulation économique par la monnaie, se veut anti-inflationniste. Le double objectif de la Banque mondiale et du FMI était de renforcer la compétitivité du pays et d’attirer les investisseurs, principalement industriels, à travers la dépréciation de la gourde. Le vent de la délocalisation industrielle soufflait sur le paysage économique du monde.

Pour nourrir les travailleurs urbains de l’industrialisation escomptée, on envisageait la maîtrise anticipée de la vie chère à coups d’importation du surplus de production de produits alimentaires à bon marché des États-Unis et de la République Dominicaine, du riz, des œufs, en passant par les morceaux de poulet, jusqu’aux salamis. La BRH, selon la Théorie quantitative de la monnaie, devait brider l’inflation par le contrôle de la masse monétaire. L’ordre économique envisagé, pour une croissance à deux chiffres, s’articulait autour de la discipline fiscale, la rigueur économique, la réforme administrative, la privatisation, l’intervention minimale de l’État dans l’économie : le Programme d’Ajustement Structurel (PAS), affublé aujourd’hui d’un costume de « bonne gouvernance ». Le régime politique nécessaire à cet ordre économique est déclaré démocratique.

Voici les résultats de la très belle mise en scène économique du PAS, de la théorie à la pratique :

Le délabrement de l’appareil de production d’Haïti n’a obéi ni à la politique monétaire ni à la stratégie de croissance du PAS. La Théorie quantitative de la monnaie — trouvant son représentant dans le pays en la personne de Leslie Delatour, de Chicago School of Economics, l’économiste le plus puissant et le plus controversé de l’histoire de l’économie haïtienne — s’est avérée impuissante face à la faiblesse chronique de la croissance. Durant les quatre années de Delatour à la BRH (1994-1998), la période la plus coriace du PAS, la croissance moyenne était de 1,39 %, très faible (Tableau 2).

La compétitivité industrielle de sous-traitance attendue après la fin de la parité fixe n’a pas eu lieu. Le nombre d’entreprises industrielles de sous-traitance est passé de 200 en 1980 (Banque mondiale 1991) à 21 en 2018, cinq à Caracol et seize au Parc Industriel Métropolitain, PIM (Bernard Schettini, PIM, 2018). Incroyable mais vrai ; Haïti a démarré avec 13 entreprises de sous-traitance à la fin des années 1960, en pleine concurrence avec les pays de l’Asie du Sud-Est. Ces derniers, quarante ans plus tard — grâce à leurs systèmes d’éducation taillés sur mesure pour leurs stratégies économiques — ont réussi quatre transitions industrielles : Industrie d’assemblage → Industrie très peu sophistiquée → Industrie sophistiquée → Industrie très sophistiquée → Haute industrie industrialisante. Haïti, sans politique industrielle, continue de patauger dans le sous-développement de la sous-traitance.

La récente et brutale fluctuation haussière de la gourde est un coup bas porté au PIM. Mais qui ne comprend pas le discours et le coup de sang du patronat, au nom des travailleurs, dans ses négociations avec le gouvernement ? L’auteur de Capital et idéologie (Thomas Piketty, 2019) parle : « […] Je tente d’écrire une histoire comparative des régimes inégalitaires, […] un ensemble de discours de dispositifs institutionnels visant à justifier et à structurer les inégalités économiques, sociales et politiques d’une société donnée. […] Ces justifications contiennent toujours leur part de vérité et d’exagération, (…), d’idéalisme et d’égoïsme » (Collège de France, La vie des idées, 10 novembre, 2020). Alors, on comprend pourquoi lorsque la ‘’Belle au bois dormant’’ du Parc industriel avait 120 gourdes pour un dollar sous son oreiller, elle ne rêvait pas à l’amélioration salariale, au partage du profit avec ses pauvres travailleurs.

En dépit de la stupéfaction générale que la BRH a provoquée, sa surpolitisation et sa manipulation monétaire ne devraient étonner personne. Les seules importantes informations économiques sorties du choc monétaire est la gravité du rachitisme de l’économie nationale, le degré d’étroitesse de son marché financier et la profondeur de la concentration du capital et des activités marchandes (notamment les importations) dans le pays. Une économie nationale incapable d’absorber et de digérer une injection de 125 millions de dollars en un mois est une économie dangereusement sous-développée.

Face à une gourde en toute vitesse sur la route de la dépréciation habituelle, la BRH a précautionneusement posé des « dos d’âne » pour la ralentir. En injectant plus de 60 millions de dollars sur le marché des changes en deux semaines, la BRH n’a fait que renvoyer sine die l’éclatement inéluctable de la bombe économico-monétaire émanant de l’addition explosive : très faible production + très forte tension socio-politique + dollarisation sauvage + folie spéculative. Grâce à la petitesse de l’économie dont plus de la moitié de l’épargne était déjà en dollars, la gourde s’est quantitativement appréciée de 120 à 62 pour un dollar. La force de l’injection s’est déployée dans la spéculation alors que l’économie est en panne d’investissement. La rareté du dollar rend le taux de change formel mensonger et le taux de change informel véridique : 68 gourdes pour un dollar introuvable dans les banques commerciales contre 85 gourdes pour un dollar peu trouvable dans les rues.

Si la BRH grille ses réserves pour calmer la gourde dans sa course dépréciative, elle est incapable de freiner l’économie vers le désastre, preuve en est son comportement ‘’injectionniste’’ et économiquement infructueux. L’économie attend que la BRH mette son autorité régulatoire au service de la ‘’désaristocratisation’’ du système de crédit, de l’investissement, de la production, de la libération de la création des richesses. La politique économique et la politique monétaire, conflictuelles en Haïti, ont besoin l’une de l’autre.

La masse monétaire et le taux d’intérêt n’ont quasiment aucune retombée positive sur les agrégats macroéconomiques : l’inflation, le taux d’intérêt, la balance commerciale,  la croissance, le chômage, la production nationale, etc. L’inflation, le cauchemar des monétaristes du PAS, a grimpé d’une moyenne de 10,87 % pour la dernière décennie de la parité fixe (1980-1990) à 19,02 % pour la première décennie de la fin de la fixité (1991-2000), en dépit d’un taux d’intérêt moyen très élevé de 15,1 %. La Théorie quantitative de la monnaie s’essouffle à la BRH (Tableau 2).

La gourde s’est ralliée de 120 à 62 pour un dollar en moins d’un mois. Ce choc, provoqué par la manipulation politico-monétaire de la BRH, a subitement ouvert des débats macroéconomiques dans le pays, comme s’il s’agissait de la performance ou de la non-performance de la monnaie et de l’économie réelle. La déclaration de Wayne Camard, résident-représentant du FMI en Haïti, transpire le sarcasme le plus frappant (Traduction) : « […] la gourde est la plus forte monnaie mondiale ». On divague. On oublie que la valeur réelle d’une monnaie est dans la force et la valeur de la production qui la soutient, la confiance que cette monnaie inspire, son pouvoir d’achat, son acceptabilité dans les grandes transactions, sa force d’épargne, son pouvoir transfrontalier, sa souveraineté, etc. Cette valeur est plus complexe que le yo-yo du marché des changes, plus compliquée qu’un taux de change manipulable.

La tragédie

La tragédie ? Ne la cherchons pas seulement dans les problèmes, l’extrême faiblesse la gourde, le délabrement de l’appareil de production, la pauvreté de la nation. Elle est aussi dans la délicatesse et l’applicabilité des solutions possibles aux problèmes.

On est libre de se poser en pourfendeur ou défenseur de la Théorie quantitative de la monnaie. Cependant, la guerre contre l’inflation de la BRH est une guerre perdue. Elle se pratique avec le maintien d’un taux d’intérêt élevé, d’un très faible taux de croissance et d’un taux de chômage formel supérieur à 80% (sans l’économie informelle). Elle est antiéconomique. Dans une telle situation (Voir la graphique), le sacrifice du bouc émissaire, le Gouverneur de la BRH, ne résoudrait pas le très complexe problème politique et économico-monétaire du pays.  Regardons :

Sur le plan externe

Premièrement, le b-a-ba, l’hégémonie du dollar américain est mondiale depuis les accords de Bretton Woods, au lendemain de la seconde guerre mondiale, fixant les parités entre les monnaies sur la base de la convertibilité du dollar en or. Deuxièmement, la fixité de cinq gourdes pour un dollar n’était pas un choix haïtiano-haïtien. Troisièmement, le système de Bretton Woods a éclaté en 1971 à cause de l’émission de dollars à profusion de la Banque fédérale des États-Unis ; les réserves d’or de Fort Knox, lieu du dépôt des lingots d’or (Bullion), les plus surveillées de la planète, ne suffisaient plus pour maintenir la parité du dollar. Quatrièmement, le système des changes flottants s’est imposé pour l’importation et l’exportation à l’échelle mondiale. Cinquièmement, le dollar est devenu la monnaie de réserve des Banques centrales.

Face à la quantité de dollars et la force de circulation internationale du dollar, la maîtrise de la fluctuation du marché des changes est devenue un devoir national pour les dirigeants des économies dollarisées. Le jeu des changes sur le terrain économique devenait de plus en plus brutal, difficile et dangereux. Les Banques centrales, garantes de solvabilité nationale, devaient donc moderniser et renforcer la régulation monétaire, et l’aligner sur leurs visions, dépendant des stratégies économiques des régimes politiques. Certaines Banques centrales l’ont fait très bien ; certaines autres l’ont fait très mal ; d’autres, dont la BRH, n’ont rien fait du point de vue de l’économie pratique pour le développement.

Curieusement, ce que je constate, c’est que les mesures prises par les Banques centrales qui ont réussi (surtout en Asie du Sud-Est) sont, entre autres : (1) interdire strictement l’usage direct du dollar dans les transactions ; (2) contrôler rigoureusement les bureaux de change ; (3) combattre sévèrement le cambisme des rues ; (4) exiger radicalement le dépôt d’un pourcentage très élevé de dollars et d’autres devises des banques commerciales à la Banque centrale (pour la mise en réserve nationale dont dépend la solvabilité du pays) ; (5) contrôler étroitement toutes les opérations spéculatives sur le dollar ; (6) organiser astucieusement l’ouverture de comptes de l’État dans les grandes banques américaines ; (7) acheter habilement des obligations émises par le gouvernement américain ; (8) ouvrir stratégiquement des petites banques commerciales à l’étranger servant de ponts économico-commerciaux avec leurs diasporas ; (9) mettre la politique monétaire entièrement au service de la croissance économique ; (10) avoir curieusement un double regard sur leurs économies nationales et la circulation internationale de l’argent (circulation des investissements, des marchandises et des marchands dans le monde) afin d’éclairer leurs entrepreneurs dans leurs conquêtes commerciales.

Sur le plan interne

Les dix mesures précitées seraient un cadeau aux dirigeants corrompus d’Haïti où l’État est faible, où il n’y a aucune ligne rouge entre l’État et le gouvernement. Haïti n’a pas le régime politique nécessaire à l’ordre économico-monétaire dont elle a besoin pour son progrès socioéconomique.

La BRH, infantilisée par le pouvoir politique et la « mafia financière », est prise entre l’enclume de la faiblesse macroéconomique et le marteau de sa propre faiblesse régulatoire. La tragédie de la gourde est la tragédie de la gouvernance économique et la tragédie de la crise structurelle de l’économie (Voir la graphique).

Dix injections de dollars par jour de la BRH sur le marché des changes ne suffiraient pas pour redresser l’économie. La baisse des réserves de la BRH n’a que des effets spéculatifs, sans contrepartie économique réelle.

En résumé, les décideurs politiques et les chefs de partis haïtiens se doivent d’être à l’écoute des grands débats économico-monétaires sur les politiques publiques dans les économies performantes. Les économistes doivent savoir que la créativité, indispensable à la bonne pratique économique, l’emporte sur l’orthodoxie. Les étudiants doivent comprendre que l’écheveau économico-monétaire est théorique, idéologique et pratique.

Aussi doit-on savoir que les théories et les idéologies peuvent se compléter avec et dans la réalité, dans la recherche de solutions concrètes aux problèmes concrets du pays. « C’était John Maynard Keynes qui prétendait que Lénine avait conclu que le meilleur moyen de détruire le système capitaliste serait de débaucher la monnaie, » martèle Friedrich Hayek pour s’attaquer à Keynes (The Road to Serfdom/La Route de la servitude, 1944). Pourtant, La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de Keynes, sur la demande comme principal moteur de production, n’est-elle pas les fondations de la Théorie monétaire de production (TMP) résumée dans la masse monétaire au service de la production nationale ? Et la TMP n’est-elle pas élargie et approfondie aujourd’hui par la Théorie monétaire moderne/Modern monetary theory (MMT) pour le plein emploi et la stabilité des prix ? En vérité, les théories ne valent que si et seulement si elles contribuent à l’amélioration des conditions de vie. Et celles-ci se dégradent en Haïti.

La grande tragédie, c’est que le système bancaire du pays a, au fil du temps, développé sa propre culture politico-financière. Cette culture encourage le comportement irresponsable des dirigeants politiques et de l’élite économique dans une complicité perverse, dans le culte sauvage de l’argent pour l’argent et pour le sous-développement. Ils accumulent la gourde en fonction de la quantité requise pour un dollar plutôt que de chercher sa valeur réelle dans l’amélioration de la productivité, de la production et de la valeur de la production de la nation. Sauver l’économie et la gourde, c’est aussi changer ce comportement économique consolidé par la politique monétaire économiquement futile de la BRH.     

L’absurdité

L’histoire économique du pays, une histoire de luttes stériles, renvoie à l’absurdité, au « pote dlo lan panye », notre version du sort de Sisyphe : « Sisyphus fut condamné à pousser éternellement un énorme rocher jusqu’au sommet d’une montagne dans le royaume des morts ; le rocher ne cessait pas de rouler jusqu’au pied de la montagne, le point de départ, » nous apprend la mythologie grecque. Les dirigeants et l’élite économique d’Haïti refusent de changer leur comportement pour freiner leur économicide contre le peuple tout en lui promettant de bons résultats économiques dans les campagnes électorales pour un pouvoir antipopulaire et instable.

Dans leur tour d’ivoire, les politiciens sans conviction s’enfoncent dans des débats absurdes. De la droite myope, ils ne voient pas la BRH édentée, mazora, face à la dégradation économique et l’éclatement de la Théorie quantitative de la monnaie. De la fausse gauche, ils regardent bouche bée la surcapacité de la machine de production du capitalisme. Au centre sans centre de gravité politique, ils bricolent à partir des morceaux doctrinaux d’une gauche et d’une droite mal assimilées.

Personne n’est à la barre économico-monétaire en Haïti. L’économie est abandonnée au gré du vent des ONG, de la charité internationale, des transferts de la diaspora et de la débrouillardise nationale. Le pays souffre d’un grave manque de créativité au niveau de la politique économico-monétaire tandis que l’économie-zombie se promène dans des cimetières idéologiques. La nation subit sa propre économie comme une fatalité, une malédiction, un « madichon ».

En dépit de l’égarement national, le monde pratique de l’économie, difficilement navigable, nous offre des enseignements : le capitalisme d’État du « communisme de marché » de Deng Xiaoping, sous la houlette de la Banque populaire de Chine, est une illustration de la vertu du pragmatisme économique ; la Banque fédérale des États-Unis, s’est longtemps spécialisée dans la sortie de crise de l’économie américaine ; toutes les économies compétitives ont sacrifié les dogmes monétaires sur l’autel de l’assouplissement quantitatif/Quantitative easing (QE) en augmentant la masse monétaire pour la stimulation de l’investissement, de la création d’emploi et de la demande.

Malheureusement, la BRH, face à cette réalité du monde, dans l’orthodoxie de sa misère régulatoire,  regarde à l’envers les fondamentaux économiques : l’argent, le travail et la production. Elle défie la raison économique en :

Sacrifiant le travail. Si l’argent a toujours été le sujet économique le plus débattu, Adam Smith et Karl Marx semblent s’entendre sur sa vraie valeur, le travail. « Le travail est le premier des prix, la transaction originelle, l’argent payé pour tout, » dit Adam Smith. « L’argent est un fétiche, » répond Marx, parlant de l’argent pour l’argent, de l’argent improductif (sans le travail) dans son analyse du capital fictif. Malgré cela, la création d’emploi n’a jamais été l’objectif de la politique économico-monétaire en Haïti.

S’entêtant à maintenir son orthodoxie monétaire au détriment de la production. Toute harmonisation du trio magique de la croissance — politique de l’emploi, politique fiscale (la fin de la fiscalité irrationnelle et prédatrice) et politique monétaire (la gourde au service de la production) — devient impossible en Haïti.

S’intéressant beaucoup plus aux opérations d’apport de liquidité en dollar (dollar liquidity) à travers les banques commerciales (pour la stabilisation apparente du marché des changes) qu’aux opérations de sauvetage de l’économie. La BRH pourrait servir de support à la politique économique au travers des investissements infrastructurels et des investissements consacrés au renouvellement du capital humain sans lesquels l’économie ne pourra jamais démarrer et la gourde n’aura jamais de valeur réelle.

Un tsunami économico-monétaire s’annonce, le choc de l’Haïti de la gourde des démunis et de l’Haïti du dollar des nantis. Ainsi continue l’absurdité de l’histoire économique du pays. Au 19e siècle, la lutte des couleurs faisait rage dans une économie sans croissance. Au 20e siècle, la lutte des classes s’intensifiait au détriment de la croissance économique. Voilà maintenant l’économie sans croissance est entrée dans le 21e siècle avec la lutte des monnaies. Cette nouvelle et absurde « lutte des classes-couleurs-monnaies » alourdit le défi national à relever.

Pour le relèvement du défi

La crise de la monnaie nationale est le symptôme de la Crise nationale, le symptôme d’une profonde et vieille gangrène politique et socioéconomique : deux siècles de gouvernements incapables de stabiliser le pays pour la croissance économique et d’organiser la société pour le progrès. Notre seule et dernière chance, c’est de prendre le taureau de l’absurde tragicomédie par les cornes, avec :

Du patriotisme. Qu’est-ce qu’il y a de plus puissante que la force patriotique d’une équipe gouvernementale armée de la rage de réussir au nom du peuple, avec le peuple et pour le peuple ? Cet infaillible amour du pays est indissociablement politique, économique et social. C’est la belle et ‘’raisonnable folie’’ des grandeurs : l’exaltation, l’euphorie, l’allégresse et la satisfaction suscitées par le patriotisme et éprouvées profondément par un corps d’élite patriotique au pouvoir, pour la croissance forte, soutenue et équitable de l’économie.

Du savoir. Rien n’est plus beau que le savoir et le savoir-faire d’une équipe gouvernementale capable de rendre l’État fort, juste, intelligent, curieux, propre, bâtisseur, soucieux du passé, du présent et de l’avenir du pays. Quoi qu’il en soit, l’économie demeure la science de la pensée et du raisonnement, même quand le rejet du savoir renforce la férocité de l’ignorance, la popularité de la médiocrité et la barbarie de la voyoucratie. Aucune nation ne peut semer l’obscurantisme et moissonner la prospérité nationale.

Du courage. Le long temps perdu a longtemps rendu plus long le travail économique à réaliser. Que nous en soyons conscients : la tâche est aussi dure que la vie du peuple, aussi difficile que la lutte politique dans le pays, aussi complexe que les forces antipatriotiques dans la société, aussi ardue que l’incontournable route nationale et l’inévitable route internationale de coopérations (bilatérales et multilatérales) à prendre.  

Quand ils auront trouvé le patriotisme, le savoir et le courage qu’il faut, les patriotes haïtiens seront à la hauteur des tâches titanesques à accomplir :  (1) se mobiliser et s’organiser autour d’un consensus socio-politique avec toutes les forces de progrès du pays (de toutes classes, couleurs, races et religions confondues) ; (2) établir un régime institutionnellement, disons-le fort, RÉVOLUTIONNAIRE, résolument patriotique, pragmatique et populaire (PPP) ; (3) donner une feuille de route économique à la nation, en évitant les Gosplans de la mémoire d’un temps révolu et voués à l’échec ; (4) travailler d’arrache-pied en naviguant avec la nation dans une vision de progrès très bien définie et maîtrisée ; (5) pratiquer le leadership par l’exemple. Telle serait la connivence longtemps attendue avec le peuple : l’entente politique, le ‘’complot’’ social, le patriotisme économique pour en finir avec la comédie, la tragédie et l’absurdité de la gourde et de l’économie.

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