L’étonnante carrière du général Étienne Magny

Publié le 2020-12-29 | Le Nouvelliste

Nous ne savons que très peu de choses sur les origines du général Étienne Magny, l’un des plus illustres signataires de l’Acte de l’Indépendance d’Haïti. Certains prétendent qu’il serait né libre en Louisiane autour de 1771, alors que d’autres le font venir au monde en 1765 au Cap-Français, la capitale de Saint-Domingue. En examinant sa carrière militaire et le parcours politique qui fut le sien, il apparaît tout à fait évident qu’il était doté d’une assez bonne dose d’instruction pour nous permettre d’affirmer qu’il appartenait sans aucun doute à la classe des affranchis.     

         Étienne Magny s’engagera dans l’armée et, en 1796, on le retrouvera aux côtés du général Jean-Louis Villatte, le commandant du Cap-Français dont il sera l’aide de camp. Un peu plus plus tard, il est colonel commandant de la 14e demi-brigade dans l’armée de Toussaint Louverture. Au moment du débarquement de l’armée expéditionnaire de Leclerc, il est cantonné à Port-au-Prince avec Lamartinière mais ils ne parviendront pas à incendier la ville comme l’exigeaient les ordres du gouverneur Louverture. En février 1802, il participe à la fameuse bataille de la Ravine-à-Couleuvres. Le mois suivant, il est parmi le groupe d’officiers placés sous les ordres de Jean-Jacques Dessalines devant assurer la défense du fort de la Crête-à-Pierrot. C’est donc avec Larose, Lamartinière, Monpoint et Jean-Baptiste Louverture qu’il organise la spectaculaire évacuation du fort causant de lourdes pertes aux troupes françaises. Plus tard, nous retrouverons Magny sur le champ de bataille de Vertières et, le 1er janvier 1804, il apposera sa signature sur l’Acte de la déclaration de l’Indépendance d’Haïti, aux Gonaïves.

         Membre de la constituante et signataire de la Constitution impériale le 20 mai 1805, il participe à la campagne de l’Est lorsque les troupes haïtiennes envahissent cette partie de l’île sous les ordres de l’empereur Dessalines. Au moment de l’assassinat de ce dernier à Port-au-Prince, il est commandant des Gonaïves et sera peu après élu sénateur de la République. Signalons ici qu’au moment de la scission entre Pétion et Christophe, l’impératrice Claire-Heureuse Dessalines se trouvait comme par hasard aux Gonaïves. Le général républicain Bazelais entra donc dans la rade de cette ville momentanément dégarnie de troupes et s’enhardit même à débarquer dans l’intention bien arrêtée de prendre à son bord Madame Dessalines qu’il voulait ramener triomphalement à Port-au-Prince. Il fut bien déçu. Le général Magny avait déjà fait prudemment conduire l’impératrice au Cap. La république de Pétion venait de rater une magnifique occasion d’asseoir sa légitimité et surtout de damer le pion à Christophe qui se prétendait le vengeur du fondateur de l’indépendance, Jean-Jacques Dessalines.

         Constituant de l’État d’Haïti en 1807, Magny est grand dignitaire du régime de Christophe, grand chambellan et membre du Conseil d’État. En 1811, il sera fait duc de Plaisance et commandant de la deuxième division du royaume. On doit savoir que Christophe et Magny vivaient dans la plus cordiale amitié. Les deux hommes étaient d’ailleurs des voisins. Christophe séjournait le plus souvent dans son palais de Sans-Souci tandis que Magny vivait non loin de là sur son habitation de Brossard. Il n’était donc pas rare que Christophe prenne la route au grand galop pour aller visiter son ami et passer quelques bonnes heures en tête–à-tête avec lui.

         Lors de la guerre de 1812, cette ultime tentative de Christophe de réunir le pays sous son autorité, les trois régiments placés sous le commandement de Magny se mutineront aux environs de Saint-Marc, feront prisonnier leur commandant et le forceront à passer avec eux du côté de l’ennemi. Après ce coup de théâtre aussi spectaculaire qu’inattendu, Christophe réunit son conseil de guerre qui décida de lever le siège de Port-au-Prince, un siège qui durait déjà depuis deux mois et quinze jours. À Port-au-Prince, le général Magny sera conservé dans son grade par Pétion qui en fera de même avec Inginac et Sabourin, un de ses principaux conseillers.

         Après la mort de Pétion, le sénateur Jean-Louis Larose proposa à ses collègues la candidature de Magny à la présidence. L’accession de Magny à la magistrature suprême n’aurait évidemment pas manqué de plaire à un très large segment de l’opinion qui réclamait un Noir comme chef d’État. Ses adversaires alléguèrent aussitôt qu’il ne s’était pas rallié à la république de son plein gré, qu’il n’était entré à Port-au-Prince que contraint et forcé par ses hommes qui l’avaient fait prisonnier. On disait même craindre de voir se réveiller ses sympathies en faveur de Christophe et qu’il ne mette la République à la merci de ce dernier si jamais il parvenait au pouvoir. Comme on sait, c’est le secrétaire privé de Pétion, le général Jean-Pierre Boyer qui fut élu président à vie de la République.

         À la mort de Christophe en 1820, Magny entre au Cap avec Boyer qui lui confie le commandement de la première division des troupes républicaines. Là, il s’empresse d’aller rendre visite à la reine Marie-Louise dont il se charge personnellement d’assurer la sécurité et protéger les intérêts. Dans sa correspondance avec Boyer, cette dernière dira renoncer à son titre de reine pour redevenir la citoyenne veuve Henri Christophe. Elle lui apprendra de plus que pour régir ses diverses propriétés, elle avait laissé une procuration au général Étienne Magny, l’ancien général en chef de l’armée royale, un ami intime en qui elle plaçait toute sa confiance.

         Nommé commandant de l’arrondissement du Cap-Haïtien, c’est à ce poste que Magny fera face à une vaste conjuration fomentée par le général Paul Romain qui entendait renverser Boyer afin de prendre la suite de Christophe. Pour régler l’affaire, Boyer confia les pleins pouvoirs à Guy-Joseph Bonnet qui ne tarda pas à faire juger, condamner et exécuter Romain de même que tous les conjurés. Étienne Magny finira le reste de sa carrière au Cap où il joua le rôle de véritable proconsul du président Boyer. C’est aussi au Cap-Haïtien que, le 9 décembre 1827, s’éteindra le général Magny. Il n’était alors qu’au début de la soixantaine.

Note: À l’extrémité nord de la ville du Cap, subsistent encore de nos jours les ruines d’une petite fortification connue sous le nom de Fort Magny. Parmi les descendants du général Étienne Magny, on en comptera de très illustres. Je signalerai seulement le président Leslie Manigat dont la grand-mère, Marie Magny, était une petite-fille du général. C.D. coindelhistoire@gmail.com       

 Charles Dupuy Auteur

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