Ricoeur et Saint-Louis Bruno du village de Noailles, deux des derniers forgerons de la Caraïbe

Publié le 2020-12-22 | Le Nouvelliste

« Nway Kanpe » est le titre de l’exposition organisée  les 19 et  20 décembre 2020  au musée communautaire Georges Liautaud par la Fondation AfricAmérica et l’Association des artistes et artisans de la Croix-des-Bouquets (ADAAC). Pour cette expo, un hommage a été rendu aux frères Ricoeur et Saint-Louis Bruno, deux des derniers forgerons  de la Caraïbe.

L’exposition « Nway Kanpe » est organisée dans le cadre d’une série d’activités  qui a débuté en octobre 2020 pour la valorisation du musée communautaire Georges Liautaud et du village artistique de Noailles. Ce village, haut lieu du fer découpé, compte quatre sanctuaires vaudous, plus de 80 ateliers et 300 foyers de sculpteurs. Il est à remarquer qu’en 2019, le ministère de la Culture a inscrit, officiellement, la pratique du fer découpé à l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel. Ce village est l’un des lieux représentatifs de la richesse artistique du pays.

Pour cette exposition, 20 artistes ont été exposés. Les visiteurs ont apprécié les œuvres des anciens maîtres comme Serge Jolimeau, Gabriel Bien-Aimé, Péralte Falaise, en passant par la génération intermédiaire avec les Jean Eddy Rémy, Jacques Eugène, José Delpe et la nouvelle génération de sculpteurs, avec Jacques Obenson Bathard, Louis Dyvenson, Claude Edouard Avril, Wood Kerley Dérat, etc. Les œuvres de cette exposition ont chacune leur particularité. Parmi ces œuvres expressives, les pièces des frères Ricoeur et  Saint-Louis Bruno diffèrent par leur facture et la matière dont elles sont faites. Ce sont des fers découpés, un travail artisanal nécessitant une force physique particulière. Contrairement aux autres sculpteurs, les frères Bruno, eux, sont des forgerons.

« Les frères Ricoeur et Saint-Louis Bruno sont maitres forgerons et ont reçu en héritage de leur lignée paternelle, l’unique forge du village de Noailles à Croix-des-Bouquets. Ils ont appris leur métier avec leur père Providence Bruno », a écrit AfricAmérica dans son catalogue consacré à l’exposition « Nway kanpe », ajoutant au passage que ce précieux patrimoine, à la fois physique et immatériel, appartient à la lignée des Bruno depuis 1802. 

« C’est un témoin du passé exceptionnel, l’une des dernières forges encore en activité dans la Caraïbe », a fait savoir AfricAmérica, le premier collectif de professionnels en arts visuels d’Haïti. Cette fondation dynamique,  qui a été créée en 1999,  accompagne le village artistique de Noailles depuis 2004.

Le directeur artistique de la Fondation AfriAmérica, Maksaens Denis, a déclaré qu’un maître forgeron n’est pas un être qu’on rencontre tous les jours de sa vie, surtout les frères Bruno qui sont issus d’une tradition vieille de plus de 200 ans. Avec l’enthousiasme qu’on lui connait, cet artiste-vidéo aborde la question de l’enclume, des pinces, des marteaux, des soufflets et de tous les outils anciens du forgeron, avec une pointe d’émotion et d’admiration.  

Sur les tables de l’expo, les pièces de Ricoeur Bruno sont deux bourgeois, un vieillard, un musicien et d’autres pièces multiformes. Ce forgeron est un homme apparemment timide et réservé. Peu bavard, ce monsieur aux bras de fer dit s’inquiéter de l’avenir de sa forge et de la tradition familiale qui repose désormais sur ses épaules. Dans sa forge, à Noailles, cet homme qui fabrique des outils agricoles et d’autres instruments utilisés par les sculpteurs du fer découpé, ne souhaite pas voir son art disparaitre après sa mort.

Il est à souligner que la forge des Bruno devrait être un patrimoine national. Le travail que ces forgerons réalisent à Noailles est représentatif de ce que le pays compte de plus ancien et de plus valeureux. Ils sont à la fois des forgerons  et des artistes à part entière. Comme l’a fait remarquer AfricAmérica, Bruno Ricoeur, par exemple,  est dans la pure lignée de Georges Liautaud. C’est un forgeron qui transforme le fer découpé en créatures mythiques, anthropomorphiques ou animales.


 

Wébert Pierre-Louis Auteur

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