Covid-19 : notre fragilité face aux risques et inégalités

Publié le 2020-12-23 | Le Nouvelliste

Les inégalités constituent la toile de fond réelle dans l’appréciation des pensées qui inspirent toute politique économique. Contrairement aux abstractions qui caractérisent les analyses sur la nature et les causes de la prospérité générale [1], les inégalités épousent les contraintes tangibles et réelles propre au domaine social et politique en y soulevant des interrogations assez percutantes. Par exemple,L’implémentation d’une politique fiscale favorise-t-elle les plus aisés ou redistribue-t-elle la richesse produite au profit des catégories les plus vulnérables? Les lois de finance visent-elles à  assurer le fonctionnement inefficace d’une bureaucratie budgétivore ou sont-elles tournées vers les secteurs les plus proches des communautés tels que l’éducation, la santé, les infrastructures et l’agriculture ? Les pays développés et ceux en voie de développement disposent-ils des mêmes moyens pour entamer la transition énergétique ? Cela s’avère d’autant plus vrai en période de crise où nos moyens de réactions, face à des menaces réelles, varient remarquablement d’un individu, d’unménage, d’une région, d’un pays à l'autre.

La pandémie qui vient de marquer le début de cette  nouvelle décennie rend fidèlement compte de ce constat ; la demande de cachettes luxueuses, d’îles privées et de bunkers de rêve était en hausse [2] tandis que certains étaient obligés de se mettre à plusieurs dans un espace restreint, le temps qu’on parvienne à l’endiguement de ce fléau. La capacité d’un état moderne à organiser l’effort collectif dans le but de contenir le mal et de faciliter le prompt relèvement de l’économie est donc très fortement sollicitée durant ces temps de crise, et s’exprime notamment par la mise en œuvre d’un ensemble de mesures d’exception, de plans de relance élaborés avec adresse et d’actions d’appui différenciées en fonction des besoins des différentes couches de la population.

Cette expérience soudaine de l’un des plus anciens fléaux de l’humanité nous rappelle que l’imprévisibilité et le chaos demeureront un aspect immuable de la réalité et qu’il s’avère, par conséquent important de dégager un sens à ce grand désordre général que le (SARS-Cov-2) vient de créer.L’exercice est d’autant plus important que notre société souffre d’une amnésie collective où les schémas d’injustice et d’inégalité ne cessent de se reproduire sur le long terme et que les avertissements d’aujourd’hui servent rarement à changer nos comportements face à des risques pertinents. La nature diverse des réactions adoptées par les États face à cette crise en est un bon point de départ ; les économies asiatiques ont fait la preuve d’une certaine robustesse, les pays occidentaux ont eu du mal à trouver les bonnes parades, mais ils ont rapidement mis au point les vaccins par des méthodes innovantes et une bonne partie du monde a vécu et vit encore la pandémie entre demi-mesures, désorganisation économique et paupérisation massive. De manière plus directe, nous nous adonnons à constater, à travers ce court billet, comment deux paysaux trajectoires économiques en sens opposé durant ces quarante dernières années, surtout en termes d'inclusion économique et de répartition de richesse, ont fait face au tout début, à l’irruption de la maladie à leurs frontières, à savoir Haïti et la Corée du Sud.

Commençons par jauger un peu comment la Corée du Sud,  économie agraire sous-développée d’hier [3], a absorbé formidablement les perturbations de la Covid-19 alors que celle-ci nous a surpris dans un état de dénuement intégral. Partageant une longue partie de ces frontières avec la Chine, foyer initial de la pandémie, la capacité dont cette dernière a fait montre contre la pandémie, sans étouffer les libertés personnelles et les activités économiques  est admirable comparativement à des pays européens tels que la France qui a frôlé le désastre, toutes les deux étant respectivement quinzième et sixième économie mondiale [4].

Les Sud-Coréens n’ont pas lésiné sur les moyens à mobiliser dans la lutte : port de masque généralisé, désinfection des espaces publics, massification des tests de dépistage, contrôle serré des voyageurs, distanciation sociale, mise à jour constant des statistiques. Les technologies de l’information et de la communication (TIC) confèrent la possibilité à chaque citoyen lambda de suivre l’évolution à la carte de la maladie, permettant ainsi de casser vigoureusement l’élan du virus. La disponibilité en lits est de 12,3 lits/1000 hab.  soit près de 6 fois plus de lits d’hôpitaux que les USA et 3 fois plus que la Chine [5]. La Corée du Sud fait partie du top classement des pays avec les espérances de vie les plus longues en Asie avec des dépenses en santé estimées àprès de 10% du PIB réel  en 2018 [6]. Les Sud-Coréens jouissent tous d’un accès facile aux soins de santé grâce à la mise en place d’un système national d’assurance-santé et d’archivage numérisé des dossiers médicaux. Précédemment affecté  par la grippe H1N1 en 2009 et fonctionnant sous la menace atomique constante de son voisin du Nord, le pays du matin calme s’est adapté rapidement à la menace pandémiquegrâce aux politiques économiques responsables et inclusives en matière de santé et d’éducation adoptées  au cours des années précédentes.

Le Sud-Coréen moyen avait pourtant un niveau de vie comparable à son homologue haïtien au début des années 1960 [7], les parcours historiques de ces deux nations ont divergé de façon incroyable. Pendant que nous nous enfoncions dans une biodictature sanglantes et rétrogrades, les élites sud-coréennes profitaient des investissements étrangers massifs pour bâtir leur économie et améliorer la qualité de vie de leur population. Trente-cinq ans de tâtonnement démocratique, de politiques anarchiques, populistes et de pillage systématique des fonds publics de nos gouvernements successifs pour finalement se rendre de l’autre côté de la frontière se faire soigner d’un mal dentaire.

La situation est encore plus lamentable quand le risque de contagion élevé du Covid-19 oblige chaque pays à se refermer instinctivement sur lui-même pour se protéger des autres. Suivant les déclarations des autorités sanitaires haïtiennes en mars 2020 face au spectre du danger… , seulement 200 lits d’hôpitaux en soins intensifs sur tout le territoire étaient disponibles pour près de 11 millions d’habitants ! Dix ans après le séisme dévastateur dans l’Ouest ! Quatre ans après l’ouragan Matthew dans le Sud ! Quand on jongle un peu avec les proportions, on pourrait conclure, que pour chaque mille habitant, au premier assaut, il n’y a pratiquement pas delit disponible(0.0181‰) [8]. C’est un indicateur honteux qui démontre une fois de plus l’énergie malsaine que nous avons consacrée à entretenir une société injuste et invivable. Sans équipements appropriés, sans salaire convenable et prime de risque incitatif, un médecin est quasiment aussi inutile qu’un de nos coûteux parlementaires des législatures précédentes.

La satisfaction des revendications de justice sociale et de bien-être économique, gage indispensable de la stabilité et de la croissance, compte énormément dans la résilience commune face aux risques de désastres planétaires [9]. En temps de crise ce sont les plus vulnérables qui supportent l’essentiel des charges des catastrophes multipliant les terreaux fertiles à la criminalité, l’ignorance, la misère, l’oppression et la faim. Par exemple, suite aux annonces du gouvernement de suspendre la plupart des activités économiques après la confirmation des deux premiers cas en Haïti, nous avons enregistré un brusque mouvement de ravitaillement en produits alimentaireset autres accessoires par quelques-uns  face à l’imprévisibilité du cours des évènements. Or selon les estimations de la coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA), le coût moyen du panier alimentaire à cette époque était de1 922 gourdes (Janvier 2020) [10]. L’immense majorité des Haïtiens qui ne dispose que d’un hypothétique revenu quotidiennement renouvelable a-t-elle donc tort quand elle ne se remetqu’à la Providence en ces moments de panique ?

Cette crise nous révèle une fois de plus que les facteurs globaux accroissent grandement notre sensibilité aux risques et auxinégalités socio économiques, la planète terre est plus que jamais à l’ordre du jour [11]. Très probablement,  pour une banale histoire de soupe au pangolin dans un obscur marché d’espèces sauvages à cinquante mille lieux d’ici (effet papillon), nous lavons nos mains frénétiquement toute la sainte journée, et nous nous mettons à modifier nos agendas de travail, à limiter nos déplacements,  à garder les enfants à la maison pendant de longue durée  et à saluer nos proches autrement [12].

Ce choc sanitaire fera infléchir certainement le cours de l’histoire, nous assisterons à une restructuration des échanges économiques mondiaux, les relations géopolitiques risquent de devenir de plus en plus tendues sans une coopération étroite entre les nations, les grandes mutations économiques, sociétales et politiques en cours prendront un coup d’accélération. À notre échelle, la crise nationale prend son temps, les dérives sociales, institutionnelles et économiques s’enchainent, se convergent insensiblement vers une voie étroite à l’issue incertaine. Le refus persistant de certains groupes d’acteurs de laisser à la société le soin d’éradiquer  les grandes disparités socioéconomiques en augmentant et en mieux redistribuant la richesse nationale nous mènerairrésistiblement qu’à  des impasses infernales. Dans un monde de plus en plus chaotique faisant sentir graduellement l’impératif d’une forme de gouvernance globale, ce n’est ni plus ni moins que notre souveraineté qui est en jeu. Il nous revient tout simplement de mieux considérer l’époque exceptionnelle que nous vivons en choisissant d’éviter le pire et d’envisager le meilleur pour tout un chacun.

DORCELANT Usnaelo, étudiant de la Faculté d’agronomie et de médecine vétérinaire

snayel016@gmail.com

[1] Adam Smith, père de la science économique moderne, ayant écrit le célèbre ouvrage : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations en 1776

[2] « Iles désertes, bunkers, jets privés, comment les super-riches réagissent au coronavirus », le Figaro.fr, 25 Mars 2020

[3]

[4] Classement-des-pays-puissance-monde-pib/statista.com 

[5]“Here’s why experts are worried we won’t have enough hospital beds to handle a surge of coronavirus patients”, bussinesinsider.com, 19 mars 2020

[6] Health Policy in Korea, OECD, April 2016/ South Korea : national health spending 2018, statista.com

[7] « Haïti était cinq fois plus riche que la Chine en 1960 », lenouvelliste.com, 22 juillet 2019

[8] « Coronavirus : 200 lits d’hôpitaux disponibles sur tout le territoire national », lenouvelliste.com, 2 Mars 2020

[9]  L’entraide. L’autre loi de la jungle, Gauthier Chapelle et Pablo Servigne, Edition LLL, 2017

[10]“Evolution du coût nominal du panier alimentaire”, cnsahaiti.org, Février 2020

[11] « L’ordre du jour », lenouvelliste.com, 21 Octobre 2019

[12]« C’est quoi exactement ce virus qui fait peur à tout le monde ? », causeur.fr, 24 mars 2020

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