La banalisation de la violence en Haïti : frein à la pleine participation des femmes dans la politique

Publié le 2020-12-18 | Le Nouvelliste

L’introduction de quotas pour un accroissement substantiel de la représentation des femmes dans la politique en Haïti est quasi sans effet. Sur 2 029 candidats inscrits (1 767 pour la députation et 262 pour le Sénat) lors des dernières élections de 2015, il n’y a eu que 8% de femmes dont 129 candidates à la Chambre des députés et 23 au Sénat. La 50e  législature n’a aussi pu composer qu’avec 4 femmes parlementaires : 1 sénateur et 3 députés. Il subsiste ainsi un large fossé entre cet acquis remporté par les associations féministes et la participation effective des femmes sur l’échiquier politique.  De nombreuses causes peuvent expliquer cette disparité en dépit du mécanisme de quota d’au moins 30 % de femmes à tous les niveaux de la vie nationale, notamment dans les services publics, adoptée dans la Constitution amendée.

Quelle que soit la région du monde considérée, les femmes restent largement absentes de la sphère politique, souvent en raison de lois, de pratiques, de comportements et de stéréotypes sexistes discriminatoires, ou parce qu’elles ont un faible niveau d’éducation, qu’elles n’ont pas accès aux soins de santé et qu’elles sont beaucoup plus touchées que les hommes par la pauvreté. Mais en Haïti, la principale raison est sans conteste le caractère violent qui y prédomine. Aussi longtemps que le milieu politique sera défini par la violence, les femmes ne pourront pas s’y impliquer grandement, reconnait la Représentante de l’ONU femmes en Haïti, Dede Ekoué. « La politique est considérée comme un domaine dangereux et les femmes, en bonnes protectrices de leurs familles, sont réticentes à y entrer ». Ce qui pousse d’ailleurs leurs familles à ne pas les encourager ni les soutenir dans cette voie par crainte de représailles. Les femmes non seulement doivent compter avec la violence systémique si elles veulent intégrer le champ politique, mais également avec les violences sexistes basées sur le genre. Mme Ekoué a fait remarquer que les gens vont jusqu’ à décrire   l’aspect physique des femmes tandis qu’ils ne le font pas pour les hommes. « Ils vont jusqu’à attaquer la crédibilité morale des femmes en utilisant une question de mœurs et de vie sexuelle qui en principe relève du privé », s’insurge la Représentante.

Avec le décret électoral de 2015 qui, pour reprendre l’esprit de la Constitution amendée, a fait obligation aux cartels municipaux d’avoir au moins une femme dans leur staff, on a pu constater une augmentation de femmes à ce niveau. Toutefois cette hausse n’est qu’un mirage, fait remarquer Dédé Ekoué, puisque dans la réalité, la plupart des femmes sont portées à jouer le rôle de figurantes et ne disposent pas véritablement de pouvoirs.

Le manque d’éducation politique des femmes est un autre handicap à leur pleine participation dans le secteur précise la Représentante. Ce qui laisse encore une fois la voie libre aux hommes pour continuer à régner en maitres.  Les formations politiques n’étant pas encore  parvenues à intégrer les femmes. Celles-ci demeurent minoritaires tant à titre de membres qu’en ce qui concerne les organes de direction, et ce, malgré les efforts des femmes à l’intérieur des Partis. Pour aider à juguler ces problèmes, ONU Femmes avec le support du Gouvernement du Canada, va sous peu lancer, une académie politique des femmes. Cette structure va former des femmes leaders voulant s’impliquer dans la politique active. De même, un appui technique sera apporté aux partis politiques en vue d’intensifier et systématiser l’enregistrement des femmes. 

« La majorité de femmes qui ont intégré les cartels ne connaissaient rien à la politique. Pour certaines, leurs noms ont été donnés par des proches pour aider les cartels à respecter le quota de 30% exigé par le décret électoral », précise Sylmatha Pierre, ex-maire assesseure de la commune de Jérémie dans la Grand’Anse. Selon elle, la violence qui prédomine dans la politique a comme autre résultat la peur. Il est difficile pour une femme de faire campagne pour un candidat ou de militer. Toutes celles qui ont défié ce statu quo ont subi des actes de violences dans un sens ou dans un autre. Seulement 12 communes sur 146 ont pu élire des femmes comme maires principales, a poursuivi Sylmatha Pierre. En dépit de leur position de première  mairesse, ces femmes ont eu le même sort que celles des autres communes. Elles ont été exclues des processus décisionnels par la gente masculine.

La violence que subissent plus les femmes et le manque d’éducation politique des femmes sont à l’origine de leur piètre performance dans leur rôle de mairesse, souligne la mairesse.

Si on veut parvenir à une implication totale de femmes, il faut redéfinir et refonder la politique préconise la Représentante de l’ ONU femmes en Haïti. Pour cela une vaste campagne de sensibilisation sur ce qu’est la violence et ses impacts doit être menée sur tout le territoire national. « Cette normalisation et banalisation de la violence a de graves conséquences sur le devenir du pays », déclare Mme Ekoué. Abondant dans le même sens, Mme Pierre recommande également qu’on procède à l’élimination du système de cartel municipal avec un magistrat principal et 2 assesseurs. « Cette méthode est nulle et génère trop de conflits ». Elle suggère que chaque commune  vote pour un représentant ainsi on aurait un conseil départemental avec tous les élus.

L’ex-titulaire du ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes (MCFDF), Mme Eunide Innocent appelle pour sa part à la mise en place de départements et circonscriptions réservés. Elle appelle en ce sens le président Jovenel Moïse à agir en ce sens. Si pour d’autres pays engagés dans la lutte des femmes dans la politique cette méthode est dépassée, pour la militante Eunide Innocent, elle constitue une réponse à un problème crucial en Haïti, vu qu’elle a fait ses preuves dans un pays tel que l’Ouganda. Par ailleurs, Dieudonne Luma Etienne, l’unique femme sénatrice de la 50e  législature, rejoint l’idée de la militante politique et responsable d’organisation Eunide Innocent. L’ex-sénatrice du Nord plaide pour une répartition des sièges sénatoriaux : un siège homme seulement, une autre femme seulement et le dernier siège mixte.

Parvenir à une parfaite implication des femmes dans la politique n’est pas une utopie. Beaucoup de femmes sont motivées à apporter leur pierre dans la gestion de la cité, mais pour que cette participation puisse se refléter dans la réalité, un chambardement doit être fait tant au niveau de la structure actuelle du secteur politique que par l’éducation réservée aux filles. Un appel est donc lancé en ce sens par les femmes pour que la violence ne régisse plus la politique et qu’on initie les filles très tôt à la politique.

Martine Isaac Auteur

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