Inclusion scolaire des enfants handicapés: entre garanties juridiques et déni des autorités

Publié le 2020-12-18 | Le Nouvelliste

27 Novembre 2020

Chaque année, pour clore l’année scolaire, le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) prend des dispositions pour que les élèves handicapés subissent les examens officiels d’État comme leurs pairs non handicapés. Par élèves handicapés, on se réfère aux enfants et jeunes ayant une déficience qui peut être physique, visuelle (aveugle ou malvoyant), auditive (particulièrement ceux qui sont sourds) ou psychosociale dont l’interaction avec des barrières physiques, sociales, culturelles et autres peut faire obstacle à leur scolarisation sur la base de l’égalité avec les autres.Ces examens concernent, comme on le sait, la 9e année fondamentale et la classe terminale appelée aujourd’hui secondaire 4. Généralement ces jeunes gens, pour la grande majorité, passent ces épreuves avec brio. Du côté des élèves aveugles par exemple et pour ne prendre que cet exemple, le taux de réussite est d’ordinaire supérieur au taux de réussite national tant au niveau de la 9e AF que de la classe terminale. Sur l’année académique 2019 – 2020 par exemple, les cinq candidats déficients visuels au niveau de la 9e AF ont tous réussi selon les précisions des membres de la Commission de l’adaptation scolaire et d’appui social (CASAS) du MENFP contactés à cet effet, soit 100% de réussite, alors que le taux de réussite nationale se situerait entre 85 et 93%[1].Cette supériorité du taux de réussite des élèves handicapés par rapport à celui de ceux non handicapés est observée, sur une base constante, presque chaque année à la publication des résultats officiels. Ces performances peuvent paraître anodines, mais quand on connaît le contexte extrêmement difficile dans lequel ces jeunes à part entière sont scolarisés, il y a lieu de les qualifier d’extraordinaires.

Au-delà des regards et des comportements discriminatoires auxquels ces élèves à besoins éducatifs particuliers font face quotidiennement dans leur quête d’éducation, les infrastructures scolaires ne respectent nullement les normes d’accessibilité de l’environnement bâti qui ont pour but de faciliter non seulement la circulation des personnes à mobilité réduite dans un espace donné, mais encore de leur permettre de pouvoir interagir avec les éléments se trouvant dans cet espace. Même les bâtiments scolaires construits ou reconstruits après le tremblement de terre, malgré les mobilisations des associations et institutions de personnes handicapées à cet effet, n’en tiennent pas compte. Le matériel didactique n’est pas adapté à leurs besoins particuliers et les autorités s’en foutent pas mal. Si, pour la rentrée scolaire de 2020, ce n’est pas totalement le cas, mais tous les ans et depuis de cela plusieurs années, on est témoin d’une initiative de l’exécutif visant à supporter les parents en subventionnant, d’un côté, la production de livres scolaires et en accordant, de l’autre côté, des kits scolaires aux enfants dont le pouvoir d’achat des parents est limité. Cependant, force a été de constater que les grands oubliés ont toujours été les enfants handicapés. Dans cet effort louable de subvention de livres scolaires, qu’est-ce qui empêchait les autorités de penser à la production de livres scolaires adaptés aux enfants aveugles et malvoyants, quand on sait que, techniquement, le secteur associatif dispose de ressources à la fois matérielles et humaines pour le faire ? Des livres scolaires adaptés n’existant pratiquement pas dans le système, c’est un exercice extrêmement,difficile et compliqué pour les élèves aveugles d’accéder aux contenus académiques.,Que dire du personnel enseignant qui n’a reçu aucune forme de formation lui permettant de pouvoir accueillir et encadrer un enfant handicapé dans sa salle de classe ordinaire ?

Si, depuis plus de 20 ans et à la fin de chaque année académique, l’État s’arrange pour faciliter l’accès de ces jeunes aux examens officiels, cela sous-entend que les autorités sont parfaitement conscientes de leur existence dans le système. Pourtant il n’en demeure pas moins que l’offre scolaire adaptée à ces derniers, malgré les nombreux changements qui ont eu lieu à la tête du MENFP, n’est l’œuvre que du milieu associatif. Certes, depuis plusieurs années, sensibilisées par les associations et institutions de défense des droits des personnes handicapées, quelques établissements scolaires tentent l’expérience de s’ouvrir aux enfants en situation de handicap, mais toujours est-il que ce ne sont que quelques initiatives individuelles qui n’entrent pas dans un schéma global de scolarisation des enfants handicapés telle qu’elle est garantie par la Constitution et d’autres lois du pays. D’ailleurs, au-delà des quelques cas qu’on peut trouver dans certaines régions du pays comme, par exemple, au Cap-Haïtien dans le Nord ou à Jacmel dans le Sud-Est ou ailleurs, on n’observe cette timide tentative d’intégration scolaire qu’à Port-au-Prince et majoritairement au niveau du secteur non public. Cela revient à dire concrètement que, dans le reste du pays, un enfant qui a le malheur de naître avec une déficience quelconque est pratiquement condamné à connaître une vie entière sans avoir la chance de s’asseoir sur un banc ou un siège d’école, si ses parents n’ont pas les moyens de le faire émigrer vers les endroits où ce minimum d’offre existe. Le système scolaire, malgré les garanties législatives, leur est complètement indifférent. On est donc dans un système d’apartheid net et clair où les élèves handicapés sont totalement séparés des autres, à un point tel que même pour ces fameux examens officiels, le ministère est obligé de leur trouver des centres d’examens spécifiques à eux. Dans le département de l’Ouest, pendant longtemps, le centre Saint-Vincent pour enfants handicapés servait de centre d’examen pour ces enfants et, depuis un certain temps, c’est à l’Institution Adventiste Auditorium de la Bible que ces enfants passent leurs épreuves. On reconnaît toutefois qu’il existe des cas isolés où on peut rencontrer certains jeunes handicapés, physiques en particulier et d’autres quelques rares fois, dans des centres d’examens ordinaires. Comment comprendre un tel état de fait ?

La façon dont on perçoit un groupe d’individus dans une société détermine la place qu’on leur attribue dans cette société. La femme a été perçue, dans le temps et aujourd’hui encore dans beaucoup de sociétés du monde, comme un être qui a été conçu pour être exclusivement au service de l’homme. C’est l’une des raisons fondamentales pour lesquelles elle a pendant longtemps été mise à l’écart de beaucoup de choses dans la vie et l’organisation sociale. Elle devait rester à la maison, faire des enfants à l’homme, s’occuper de ceux-ci, des tâches ménagères et encore des plaisirs physiologiques de l’homme. Il a fallu de longues luttes pour changer cette vision des choses afin que les femmes puissent accéder à l’éducation et à la formation supérieure, décider de par elles-mêmes de ce qui les concerne, participer à la vie publique active de leur communauté, occuper des postes de grandes responsabilités, etc. L’ascension ces derniers temps au pouvoir de certaines femmes dans certaines sociétés, le cas de Kamala D. Harris à la vice-présidence américaine, comme dernier exemple en date, à la fois comme femme et comme femme de couleur, est le fruit de ce changement de mentalité et de paradigme qu’on constate aujourd’hui vis-à-vis de la femme et de sa place dans le corps social. Dans le langage populaire haïtien, réduite à sa déficience, la personne handicapée est appelée « kokobe ». Cette expression traîne derrière elle fondamentalement des idées négatives : l’incapacité, la nullité, l’idiotie, la dépendance, l’assistanat, la déraison, bref, le kokobe est un bon à rien, une charge pour la société, une quantité négligeable. Autrement dit, une personne à assister depuis sa naissance ou depuis le moment où elle est devenue handicapée jusqu’à sa mort. Avec une telle perception collective, difficile de s’attendre à ce que l’architecte ou l’ingénieur pense aux normes d’accessibilité universelle dans la conception des plans de construction sur lesquels ils travaillent, à ce que les patrons de médias pensent à un interprète en langue des signes dans la production de leurs programmes audiovisuels, ou alors à ce que les autorités établies conçoivent les politiques publiques de manière inclusive, notamment en pensant aux besoins particuliers des citoyennes et citoyens handicapés. Même dans les espaces de débats académiques, la question ne s’y trouve pas.

En effet, Haïti fait partie des rares pays où la question du handicap n’est pas une préoccupation universitaire. Non seulement il y a, dans l’espace universitaire, une absence presque totale de réflexion organisée sur des questions liées à cette problématique, mais encore on ne sent aucune initiative visant à initier des filières de formation soit dans le domaine de l’éducation ou dans d’autres domaines. Le cas de quelques étudiants de certaines facultés de sciences humaines et sociales qui, ces dernières années, ont eu le courage de consacrer leur mémoire de licence à une thématique relative à la problématique de l’inclusion sociale des personnes handicapées est l’une des rares initiatives auxquelles on peut se référer dans ce cadre-là. Que dire des autres secteurs transversaux à l’éducation dont la planification s’en fout royalement de l’existence et des besoins des personnes handicapées ? Ce tableau donne sens aux résultats de l’enquête sur la fréquentation scolaire conduite par le MENFP en 2012 selon lesquels, sur la population d’enfants handicapés d’âge scolaire du pays, moins de 10% ont la chance de fréquenter l’école alors que, du côté des enfants non handicapés, la fréquentation scolaire atteignait à ce moment-là plus de 80%. À l’instar d’un beau soleil dans un ciel dégagé, le contraste est saisissant. La réussite scolaire des enfants en situation de handicap dans de pareilles conditions est due à la perspicacité des parents, la ferme volonté de ces enfants et jeunes à poursuivre leur rêve en défiant le système, et aux efforts incontestables des associations de la société civile qui apportent le peu d’encadrement technique nécessaire. Elle prouve que, handicapés non pas par leur déficience mais, on l’a compris, par l’environnement scolaire qui ignore totalement leur singularité et donc leurs besoins éducatifs particuliers en temps qu’enfants à part entière, ces adultes en devenir, au-delà de leur limitation biologique ou intellectuelle, ont du potentiel. Elle laisse entrevoir également que, placés dans des conditions adaptées à leur déficience, ces enfants peuvent, sans l’ombre d’un doute, avoir un parcours académique tout aussi accompli que les autres.

Or, dans une perspective de développement effectif et durable, il est fondamental à ce que tous les enfants soient scolarisés ensemble, dans les mêmes cadres. On doit absolument créer les conditions pour déghettoïser l’éducation et sortir de ce schéma ségrégationniste. Les personnes handicapées, selon les estimations de l’OMS, représentent plus de 10% de la population mondiale. On ne peut pas continuer à ignorer une population d’une telle taille. Il faut agir et il faut agir maintenant, et l’éducation inclusive est la voie par laquelle on doit inévitablement passer pour faire bouger les lignes de manière significative. L’école de la République doit être ouverte et accessible à tous les enfants de la République, dirait l’un de mes mentors, d’autant plus que l’inclusion scolaire sera bénéfique à tous. Assurant la promotion de la diversité et de l’équité, elle garantit la reconnaissance et le respect de la différence et des besoins particuliers de tous les enfants. Elle offrira la possibilité aux enfants non handicapés de se confronter à la différence, de développer des attitudes plus ouvertes vis-à-vis des autres et de développer leur esprit de tolérance par rapport à la singularité des autres. Parallèlement, elle permettra aux enfants handicapés d’améliorer leur autonomie, leur communication, leurs compétences ainsi que la qualité de leurs relations avec les autres. D’autant que, comme il a été démontré, les enfants n’ont pas de préjugés. En évoluant ensemble, Mirlaina qui n’a pas de déficience ne verra pas en son camarade Jean qui est aveugle un enfant handicapé. Elle le verra comme un enfant différent qui, placé dans des conditions inadaptées à sa particularité peut, comme tout individu, devenir handicapé. Quant aux enseignants, ils seront en permanence dans une posture de questionnement, de dynamisation et de redynamisation de leur méthodologie d’enseignement.

Pour aller vers l’inclusion scolaire, les lois du pays tracent déjà la voie. Non seulement elles garantissent le droit de ces enfants à l’éducation, mais elles indiquent également clairement comment s’y prendre pour le matérialiser concrètement. Dans son article 32-8, la loi mère du pays fait de l’éducation des enfants handicapés un devoir d’État en précisant que « l’État garantit aux handicapés et aux surdoués des moyens pour assurer leur autonomie, leur éducation, leur indépendance »[2]. Pour renforcer cette prévision constitutionnelle et établir les autres droits des personnes handicapées, de 1994 à 2018, sous l’initiative et le leadership des institutions œuvrant dans le domaine du handicap, le pays s’est doté d’un riche cadre législatif de protection et de promotion des droits des personnes handicapées constitué à la fois de conventions internationales et d’instruments juridiques locaux. Citons entre autres la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant ratifiée par le pays en 1994 qui ne fait aucune différence entre un enfant handicapé et un enfant non handicapé, la Convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées et la Convention interaméricaine contre toute forme de discrimination à l’égard des personnes handicapées ratifiées toutes les deux par Haïti en 2009, la loi du 13 mars 2012 portant sur l’intégration des personnes handicapées, la loi de 2018 portant sur les normes d’accessibilité de l’environnement bâti ainsi que l’article 27 de la loi créant le Fonds national d’éducation (FNE). Ces textes de loi indiquent clairement et dans les détails ce qu’il convient de faire de manière pragmatique pour faciliter la scolarisation des enfants handicapés en toute dignité dans le système scolaire. Selon les desseins de ce cadre législatif spécifique, aucune école de la République (publique / non publique), qu’elle soit à Dame-Marie, à Port-au-Prince ou à Fort-Liberté, ne peut refuser de recevoir un enfant handicapé en raison de sa déficience. Pour établir cet important cadre juridique, il faut le souligner, les organisations et institutions de défense et de promotion des droits des personnes handicapées ont fait un travail formidable. Le chemin a été à la fois épineux et assez long. Mais elles ne doivent pas en rester là. Elles doivent continuer à se serrer les coudes et à se battre pour contraindre les autorités à passer, à travers les différentes politiques publiques notamment celles de l’éducation, de l’écrit aux actes. Elles doivent insister à la création, d’une part, d’une structure devant s’occuper de la coordination de l’application de ce qui est prévu dans le dit cadre législatif, et, d’autre part, d’une autre structure indépendante de l’État qui, elle, serait chargée de l’évaluation et de suivi de l’application dudit cadre législatif. Ces structures, si elles sont mises en place à la dimension de leurs missions respectives, seraient les premiers pas vers la matérialisation de cette vision progressiste et réparatrice que portent ces instruments juridiques.

En somme, l’inclusion scolaire trouve son fondement dans un ensemble de valeurs et de principes universels sur lesquels se base cette institution incontournable du corps social qu’est l’école qui « joue un rôle fondamental dans l’apprentissage des règles de la vie en société et dans le processus d’intégration sociale des individus »[3]. Scolariser les enfants handicapés en milieu scolaire ordinaire est l’une des premières étapes à franchir non seulement pour aller vers la réparation des injustices sociales dont les citoyennes et citoyens en situation de handicap sont victimes tous les jours dans la communauté sur la base de leur singularité, mais encore pour aller vers une autre Haïti. Car planifier pour les personnes handicapées, c’est planifier pour un meilleur cadre de vie pour tout le monde. Mais pour en arriver là, l’État, qui a la responsabilité du bien-être de tous et de chacun, doit, à travers les institutions concernées, en faire une priorité pour les années à venir et,de son côté, la société civile doit plus que jamais redoubler d’effort dans son rôle de vigile sur cette question.

Communicateur social, conseiller en accessibilité et accompagnement des publics à besoins particuliers

509 31 88 20 21/ 509 43 15 19 75

josephosue@yahoo.fr

[1] Le Nouvelliste.

[2] Ici, on se réfère à la Constitution de 1987 expressément pour éviter les ambiguïtés constatées dans la version amandée.

[3]Ducharme, 2008, p. 5.

Josué Joseph

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