Pour une politique d’exportation en Haïti en réponse au problème de change.

Publié le 2020-11-20 | Le Nouvelliste

Jean Daniel Elie

La détérioration chronique de la monnaie haïtienne par rapport aux monnaies étrangères représentées par le dollar des États-Unis d’Amérique, l’euro, etc., est une donnée réelle qui pose de sérieux problèmes à l’économie. Cette situation influe dramatiquement sur le commerce exérieur, en particulier sur la variable importation dont le niveau atteint des sommets incontrôlés. Les réserves nettes de change s’épuisent et ne se renouvellent pas de manière significative via l’afflux constant des recettes en devises fortes tirées des exportations, l’autre composante du commerce extérieur.

Cette situation qui impacte sérieusement l’économie nationale est particulièrement due à l’incapacité des pouvoirs publics à mettre en place des politiques publiques sous forme entre autres de politique commerciale avec une emphase particulière sur le développement et la promotion des exportations. Elle est aujourd’hui davantage exacerbée par la pandemic de Covid-19. 

La politique d’exportation, une donnée structurelle apparemment encore inconnue en Haïti.

Durant des décennies, aucune action sérieuse n’a jamais été entreprise en Haïti pour considérer le développement et la promotion des exportations comme une priorité nationale. Il s’agit particulièrement des exportations hors sous-traitance qui nécessitent la transformation de matières premières, demi-produits ou sous-produits pour aboutir à des biens capables d’être commercialisés sur le marché international et/ou régional.

L’objectif visé ici est l’obtention d’une valeur ajoutée nationale que ne garantitssent pas réellement les produits issus de la sous-traitance qui se caractérisent beaucoup plus par leur caractère extroverti[1].

Cependant, des tentatives infructueuses [2] lancées vers les années 80 sont restées lettre morte n’ayant pas été assorties au départ de la politique et de la stratégie nécessaires. Or, c’est là la démarche normale pour tout pays désireux de se lancer dans l’internationalisation de sa production autochtone. De plus, il y a lieu aussi de détenir une très bonne connaissance de la structure nationale de production afin de choisir les domaines à prioriser, ainsi que les stimulants à mettre en place pour faciliter un niveau acceptable de production destinée au marché extérieur.

D’autres types d’actions ont également été envisagés sur une base individuelle pour faciliter l’exportation de produits primaires comme le café, le cacao, etc., qui représentaient à ce moment-là les principaux créneaux faisant partie du panier d’exportation. Bien entendu, il s’agissait de produits traditionnels qui ont retenu toute l’attention des pouvoirs publics, lesquels n’ont engagé aucun effort pour mettre l’accent sur la recherche de produits nouveaux, non traditionnels.

En fait, tous les efforts ont surtout été concentrés sur la sous-traitance textile qui devait a priori conduire le pays vers un schéma de ‘’ production’’ plutôt extroverti avec pour seul objectif la réduction de la pauvreté via la création d’emplois. Mais l’expérience a prouvé que ce schéma a fait son temps, le secteur instigateur de ce modèle n’était pas ancré dans l’économie nationale. Les données statistiques sont utilisées à tort pour dire que les produits textiles issus de la sous-traitance constituent des exportations. Alors qu’il ne s’agit purement et simplement que de réexportation, leur commercialisation ne relevant pas de la compétence des entreprises qui les génèrent mais plutôt des firmes donneuses d’ordre.

Dans le même ordre d’idées, si l’on tient compte du mode de calcul établi par l’OCDE et l’OMC pour mesurer les échanges en valeur ajoutée[3], le montant d’un (1) milliard de dollars attribué aux exportations  de produits de la sous-traitance d’Haïti se situerait nettement très en dessous de ce chiffre. En d'autres termes, la valeur ajoutée drainée par la production issue de la sous-traitance textile diminuerait autant et représenterait tout simplement la valeur du travail traditionnellement fourni par l’ouvrier haïtien. Ainsi le produit textile final obtenu ne bénéficie-t-il pas désormais du label ‘’made in Haiti’’ mais plutôt de celui ‘’made in USA’’ , le pays de commercialisation final suivant le nouveau mode de calcul établi par les deux organisations susmentionnées[4].

Aller au-delà de la production traditionnelle

Bâtir un modèle de production nationale axé sur des biens non traditionnels est la réponse à donner à cette situation extrêmement difficile dans laquelle se débat actuellement le pays. La construction de ce modèle devrait reposer sur les quelques entreprises haïtiennes qui disposent d’une capacité installée non encore utilisée et capables de s’engager dans des activités de moyen et de long terme avec pour objectif principal l’exploitation des opportunités offertes sur le marché tant mondial que régional. Parmi ces opportunités, il y a lieu de citer le Système genéralisé des préférences (SGP) à travers les schémas traditionnels individuels de préférences appliqués par les pays développés tels que les États-Unis d’Amérique du Nord, le Japon, l’Union européenne, etc. Il est également nécessaire de mettre à profit la libéralisation commerciale engendrée par les accords commerciaux régionaux (ACR) auxquels participe Haïti, tels que le Marché et l’économie uniques de la Caraïbe (CSME) [5] et l’Accord de partenariat économique CARIFORUM-Communauté européenne[6].

Cependant, l’impulsion doit venir de la superstructure représentée par la présidence de la République et la Primature. Des signaux très clairs doivent être envoyés aux firmes désireuses de se lancer dans une telle initiative qui comporte certes des risques comme c’est le cas pour toutes activités visant l’exportation.

Mais le rôle de ces responsables consistera à formuler leur claire vision et intention d’engager le pays dans cette voie en fournissant toutes les garanties nécessaires que nécessite un tel engagement. Ce dernier devrait être assujetti à une enveloppe assortie de mesures à enclencher sous forme entre autres de définition et de stratégie, des avantages à donner en termes, par exemple, de stimulants à la production, en amont, et à la commercialisation, en aval, des produits qui en sont issus. Les principaux instruments à prendre en compte sont les instruments de change, tarifaires, fiscaux, financiers/monétaires, administratifs, diplomatiques (accords bilatéraux et multilatéraux)[7], etc.

Dans l’établissement d’un tel schéma, une attention particulière devrait être accordée au commerce des services via l’identification des secteurs et/ou sous-secteurs pour lesquels Haïti jouit d’un avantage comparatif et pouvant être exportés sur certains marchés cibles. Haïti pourrait alors exploiter les avantages offerts par les préférences accordées aux PMA dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)[8]. Il s’agira d’identifier ces préférences et d’engager ainsi les actions nécessaires pour permettre aux compagnies privées opérant dans ces secteurs et/ou sous-secteurs d’en tirer profit.

D’autres actions pourraient aussi être menées afin de favoriser le développement d’autres secteurs comme celui de la production de produits pharmaceutiques afin d’envisager la réduction progressive de la facture des importations qui a probablement connu un pic depuis la pandémie de Covid-19. La production de médicaments génériques pourrait être ainsi encouragée afin non seulement de faire baisser leur prix mais également de permettre à un plus grand nombre de personnes d’y avoir accès. Il s’agira là encore d’envisager le type d’appui à accorder au secteur national qui fabrique déjà des médicaments génériques afin d’en accroître la production et, à terme, l’exportation. Au nombre des retombées positives d’une tel choix figure entre autres une meilleure utilisation de la technologie à travers le cadre juridique de l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (l’Accord sur les ADPIC), en particulier des flexibilités dont jouissent les PMA[9] via l’exploitation des brevets d’invention à cette fin, etc.

Par ailleurs, en plus des deux domaines régis par l’OMC, à savoir, le commerce des marchandises[10] et le commerce des services[11], il existe aussi les droits de propriété intellectuelle (DPI) réglementés par l’Accord sur les ADPIC[12] qui peuvent aussi induire des effets bénéfiques et des avantages pécuniaires pour l’énonomie du pays moyennant une prise en charge responsable au niveau institutionnel. Il s’agit ici de tous les domaines visés par la propriété industrielle, en particulier, les marques de fabrique ou de commerce, les dessins et modèles industriels, les brevets d’invention,[13], etc. 

Les effets des exportations sur la récupération de recettes en devises fortes

La problématique de la dégradation de la gourde par rapport au dollar ou de l’euro ne constitue pas le problème de fonds constaté aujourd’hui en Haïti. En fait, la variable à prendre en considération est l’exiguité de l’offre d’exportation exacerbée par des carences chroniques en matière de production de marchandises et/ou de services tournée vers l’exportation. 

Ce constat permet, en effet, de noter que durant ces dernières décennies, l’économie haïtienne est davantage tributaire des importations, la production locale dénotant son incapacité à mettre des biens et services à la disposition de la population.  D’autant plus qu’une frange non négligeable des acteurs privés privilégie davantage le commerce d’importation qui présente, selon eux, moins de risques et génère plus de profits, par opposition au commerce d’exportation.

Mais, il convient d’indiquer que les importations de marchandises et de services nécessitent l’utilisation de fonds assortis de devises en dollars ou en euros pour les financer. Ce qui a pour effet d’éroder les ressources nationales disponibles et d’affecter fortement la balance des paiements particulièrement au niveau du poste ‘’transactions courantes’’.

Par conséquent, le pays qui exporte très peu n’accumule pas de recettes en devises suffisantes pour financer les importations dans des postes représentés notamment par les produits de consommation courante (sucre, riz, farine, huile, etc.), les carburants, etc. Il est vrai que les transferts de la diaspora ont pour effet de contrebalancer les déficits en devises qui devaient normalement provenir des activités d’exportation. Il y va de même de l’aide bilatérale lorsqu’elle est disponible.

Les éléments susmentionnés mettent l’emphase sur l’importance des exportations dont le développement et la promotion peuvent permettre de trouver les solutions les plus adaptées à la résolution des problèmess rencontrés en matière de devises. Par delà ces considérations, une telle approche devrait permettre à Haïti de s’approprier une fonction fondamentale souveraine sur laquelle repose la plupart des pays du monde entier désireux d’assurer une meilleure participation aux échanges commerciaux mondiaux. En ce sens, le niveau de représentativité d’un pays dans les discussions tenues dans les enceintes internationales et régionales peut découler de l’importance et du poids de son secteur exportateur[14].

Dans le même ordre d’idées, le choix des exportations comporte aussi des avantages en termes de création d’emplois durables que peuvent générer les entreprises participant au processus, d’appropriation de technologies nouvelles pour la production de produits nouveaux[15], dont les médicaments[16], etc.

La mise en branle d’actions réfléchies pour faciliter l’engagement du pays dans le développement du secteur externe a pour objectif principal de le mener vers un processus accru de prise en charge responsable des exportations avec un accent particulier sur le développement, en amont, des activités de production (hors sous-traitance), particulièrement celle tournées vers les marchés extérieurs et, en aval, de leur commercialisation internationale. A un accroissement significatif des exportations en volume et en valeur pourront correspondre, selon le cas, des effets non négligeables sur le taux de change de la gourde par rapport au dollar. Il est toutefois souhaitable pour le moment d’aller vers la stabilisation de ce taux à un niveau capable de contenir les prix des produits, en particulier ceux de consommation courante, les carburants, etc.,  également à un niveau acceptable pour le consommateur.

En conclusion, la situation actuelle, caractérisée par l’escalade inconsidérée de la monnaie nationale par rapport entre autres au dollar américain, est très inquiétante et traduit un climat délétère à la conduite des affaires en Haïti, notamment des activités d’exportation. Elle est aussi tributaire de l’instabilité politique et économique qui n’induit pas la communauté entrepreunariale nationale et internationale à se lancer dans des investissements productifs visant la production de biens destinés au marché extérieur. Aussi est-il difficile d’implanter un programme de développement des exportations dans un tel environnement capable d’inciter les agents économiques à consacrer des ressources financières à des projets d’exportation qui ont généralement un retour effectif à moyen et long terme[17]

Des corrections doivent donc être apportées à cette situation afin de mettre en confiance les milieux d’affaires tant nationaux qu’internationaux intéressés à conduire des activités d’exportation en Haïti. C’est là l’une des conditions essentielles pour la réussite de tout programme intégré de développement et de promotion des exportations hors sous-traitance et non traditionnelles.

[1] Le secteur de la sous-traitance textile n’a pas fait le saut qualitatif et technologique qu’on attendait de lui, en enchaînant un mouvement devant faciliterr son intégration verticale. Ce qu’ont fait certains pays comme le Bangladesh qui disposent aujourd’hui d’un véritable secteur textile et vêtement, lequel tire profit de son intégration depuis 2005 au commerce international sous l’impulsion de l’Accord sur les textiles et les vêtements (l’accord ATV) de l’OMC. Cet accord est arrivé à expiration le 1er janvier 2005, l’assujettissement du secteur aux règles et principes du système commercial multilatéral ayant été réalisé.

[2] Il s’agit de l’exemple de la PROMINEX comme structure devant faciliter la promotion des exportations haïtiennes. Cependant, la mise en place de cette entité a précédé la politique et la stratégie, ce qui a sans aucun doute précipité sa disparition.

[3] Les biens et services que l'on achète sont composés d'intrants provenant de divers pays dans le monde. Toutefois, les échanges extérieurs, lorsqu'ils sont mesurés de façon conventionnelle, ne reflètent pas toujours les flux de ces biens et services qui circulent dans les chaines de production mondiales. Les données du commerce mesuré en valeur ajoutée (TiVA) permettent de répondre à un certain nombre de questions, car elles tiennent compte de la valeur que chaque pays ajoute au cours de la production de biens et services devant être consommés à l'échelle mondiale. Les indicateurs TiVA sont établis afin de mieux renseigner les responsables politiques et leur fournir un nouvel angle d'approche sur les relations commerciales entre les nations, mesurer les échanges en valeur ajoutée, Organisation de coopération et de développement en Europe (OCDE).

[4] L’IHSI doit impérativement s’accomoder à cette méthode de calcul dans le cadre de l’établissement des données statistiques du commerce en valeur ajoutée en ce qui concerne les produits issus de la sous-traitance.

[5] Haïti a d’abord signé et ratifié le Traité de Chaguaramas de 1973 (Réf. Le Moniteur, Spécial No 1 du jeudi 20 juin 2002), puis la version révisée de cet instrument (Réf. Le Moniteur, Spécial No 11 du jeudi 28 décembre 2007).

[6] L’APE a été signé par Haïti le 10 décembre 2009. Il n’est pas encore ratifié par le Parlement.

[7] Exportacion, Comercializacion y Administracion Internacional, Juan Luiz Colaiacovo, page 30, 3 a Edicion, CBICIRI EDITORIAL LTDA, Ph.D. EDITORIA.

[8] À la Conférence ministérielle de Nairobi tenue en décembre 2015, les ministres ont prorogé une décision adoptée en 2011 qui permet aux membres de l’OMC d’accorder aux services et fournisseurs de services des PMA un accès préférentiel à leurs marchés pendant 15 ans. La “Dérogation concernant les services pour les PMA” a été prorogée en vertu de la Décision ministérielle de Nairobi T/MIN(15)/48 pour quatre années supplémentaires, jusqu’au 31 décembre 2030. La dérogation, qui a été initialement adoptée à la huitième Conférence ministérielle de l’OMC en 2011, autorise les membres à déroger à l’obligation du traitement de la nation la plus favorisée qui leur incombe en vertu de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS). Son objectif est de renforcer la participation des PMA au commerce mondial des services. Note d’information : Pays les moins avancés, Organisation mondiale du commerce.

[9] Ces flexibilités concernent les licences obligatoires, les importations parallèles et du ‘’marché gris’’, etc.

[10] Annexe 1 A de l’Accord sur l’OMC.

[11] Annexe 1 B de l’Accord sur l’OMC.

[12] Annexe 1 C de l’Accord sur l’OMC.

[13] À noter que la Chine est actuellemnt le plus grand dépositaire de brevets d’invention dans le monde. Selon l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI),  les cinq principaux utilisateurs du PCT en 2019 sont  la Chine en tête  avec 58 990, suivie des Etats-Unis d’Amérique avec 57 840, le Japon 52 660, l’Allemagne 19 353 et la République de Corée 19 085 brevets d’invention,  La Chine détrône les USA, le Maroc a la 60e place, Khadija KHETTOU, HESPRESS, 12 avril 2020.

[14] Notamment dans le cadre de l’OMC où c’est la part du commerce extérieur des pays membres par rapport au commerce mondial qui détermine leur poids dans les discussions et les décisions qui en sont issues. C’est le cas des grands ténors du commerce mondial comme les États-Unis d’Amérique, l’Union européenne, le Brésil, la Chine, l’Inde, pour ne citer que ceux-là. Il en est de même pour les pays participant à un accord commercial régional sous forme de zone de libre-échange (ZLE) ou d’union douanière (UD).

[15] D’où l’accent mis sur l’innovation en rapport avec les DPI.

[16] Sous l’effet de la Covid-19, la tendance aujourd’hui est de voir dans quelle mesure un pays peut s’engager dans la production de produits pharmaceutiques capable de lui permettre d’assurer la protection de sa population en mettant à sa disposition ces produits et à des coûts très bas.

[17] Op.cit., Exportacion, Comercialisacion y administracion Internacional, Juan Luis Colaiacovo

      Jean Daniel Elie

       Economiste/Juriste

danielelie1950@yahoo.fr

Auteur

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