Pourquoi Jovenel Moïse est-il obligé de faire une tournée des médias?

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Publié le 2020-11-16 | Le Nouvelliste

Radio Télé Métropole entre 8h15 et 10h, Radio Télé Éclair à compter de 10h30, c’était pour la journée du lundi 9 novembre 2020. Le lendemain, le périple a continué à 14h à Radio Télé Scoop et à 20 h à Radio Méga. Le jeudi 12 novembre, c’était au tour du journal Le Nouvelliste d’être reçu en exclusivité au Palais national. Le président Jovenel Moïse a effectué une tournée inédite des médias au cours de la semaine dernière. Une initiative qui soulève plusieurs interrogations. La première : pourquoi un président de la République est-il obligé d’effectuer une tournée médiatique, arpentant plusieurs médias par jour, s'il n'est pas en pleine campagne? En principe, une seule intervention aux médias d’État devait suffire et les médias devaient  raffoler des messages importants.

Quand le président de la République parle, l’annonce devrait faire le tour des médias et attirer la grande foule.  D’autant plus qu’aujourd’hui, avec les médias sociaux, l’intervention du président demeure largement accessible à celui qui n’avait pas pu y assister en temps réel. C’est d’ailleurs pourquoi il avait l’habitude d’intervenir uniquement à la Radio télévision nationale d’Haïti (RTNH). Et les autres médias y puisaient les messages les plus importants à rediffuser et/ou à analyser.

Serait-ce une façon d’avouer que la RTNH n’est plus à la hauteur d’un tel exercice ? Le Palais national voudrait-il une parole plus libre avec des journalistes plus indépendants? Dans ce cas, il aurait pu simplement inviter d’autres journalistes à rejoindre ceux de la RTNH. Sur l’hypothèse d’un exercice plus libre par rapport aux médias d’État, plusieurs observateurs se plaignent de la mise à l’écart de tout un pan de médias locaux. On ne sait pas sur quels critères le président a choisi les médias à visiter. Ce qui est sûr, c’est qu’ignorer une catégorie de médias n’améliore pas son image. Cela renforce la perception que le président Moïse fait peu de cas des idées contradictoires ou des opinions de l’opposition.

Cette façon de faire ne joue pas non plus en faveur des émissions ou des médias visités qui se voient attribuer l’étiquette pro-Jovenel Moïse sur les médias sociaux. D’ailleurs, notre confrère Luckner Garreau, dans ses propos d’introduction, avait jugé nécessaire de préciser que la précédente réception du président Jovenel Moïse a été préjudiciable à Radio Télé Métropole. Celle-ci avait été malheureusement prise à partie par des manifestants anti-Jovenel Moïse. Visiter seulement une catégorie de médias les rend plus exposés à ce type d’attaques et démontre que le président n’est pas encore prêt à planer au-dessus de la mêlée. S’il n’est pas disposé à le faire pour la presse, pourquoi le ferait-il au niveau de l’opposition? C’est donc un signal contreproductif pour le dialogue qu’il prône.

La question demeure très simple : après les deux premières émissions, que reste-t-il d’important au président Moïse à communiquer comme message à la population? Pourquoi un citoyen devrait-il écouter la énième intervention ? Pour l’image de marque de la présidence, ce n’est nullement éloquent non plus. C’est comme si le Palais national admet que les citoyens ne sont pas vraiment disposés à écouter le président Jovenel Moïse, et que ce dernier, pour faire passer un message, est obligé de rester jusqu’à 10h20 du soir dans les locaux d’une station de radio à la recherche d’auditeurs. Alors qu’en principe, quand le président intervient, tous les médias, tous les analystes, tous les citoyens devraient se mettre à l’écoute.

Imaginez une adresse à la nation où le président de la République présenterait un plan précis de lutte contre l’insécurité et le kidnapping, un pacte conclu avec l’opposition pour les prochaines élections, un programme clair pour le reste de son mandat,  qui ne serait pas intéressé à l’écouter ? Aurait-il vraiment besoin d’une tournée dans les médias? Non. Tout le monde n’aurait qu’à attendre la mise en œuvre des mesures avancées. Évidemment, à ce niveau, la valse des promesses non tenues ne jouerait pas en faveur du président Moïse. En clair, s’il y avait un message précis ou encore des résultats probants à faire valoir, une tournée médiatique deviendrait non pertinente pour le président. Les porte-paroles de la présidence auraient pu s’en charger.  

Mais cela fait longtemps que personne n’intervient à titre de porte-parole de la présidence. Notre confrère Valéry Numa, dans son émission Vision 2000 à l’écoute du mercredi 11 novembre, a confirmé que le président Jovenel Moïse n’était pas satisfait de la performance de ses porte-paroles. C’est pourquoi il a choisi de s’en passer et d’intervenir lui-même dans les médias. Alors qu’au début, la présidence estimait que ce travail était tellement important et délicat qu’il fallait quatre personnes attitrées pour le réaliser. Le hic, c’est que quand le président intervient lui-même, quand il commet une gaffe, il n’y a pas moyen de la réparer.

 Et pour preuve, sur la mort de Me Monferrier Dorval, M. Moïse a fait une déclaration qui fait tache d’huile quand il avoue que le bâtonnier a été assassiné à 10h13 et deux minutes plus tard, à 10h15, sa femme lui avait déjà montré une vidéo où ses détracteurs le tenaient pour responsable du crime. Une déclaration qui crée des remous et des suspicions. S’il s’agissait d’un porte-parole, une simple rectification de la présidence aurait suffi. Mais quand c’est le président qui parle et quand on considère d’autres indices du crime odieux, notamment des inculpés qui travaillaient au Palais national, la déclaration prend une ampleur considérable. Qui pis est, il n’y a plus de fusible à sauter.

La ronde des médias du président Moïse soulève une autre préoccupation quand on se souvient des déclarations du Premier ministre Joseph Jouthe. Ce dernier avait péremptoirement affirmé à la presse : « Nou pat tande m paske djaz la t ap byen mache». Cela sous-entend que quand tout va bien,  les autorités haïtiennes ne sont pas enclines à intervenir dans les médias. En ce sens, la tournée médiatique du président peut indiquer qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond qu’il tente d’arrondir. Certains observateurs soupçonnent la panique créée par l’élection de Joe Biden aux États-Unis. D’autres tournent la tournée en dérision, prétextant que le président vient de sortir un nouvel album. D’autres estiment qu’il ne devait pas trouver tout ce temps pour se promener dans les médias s’il ne  négligeait pas les grands défis de l’heure.

Le président Moïse dit promouvoir des changements en profondeur qui porteront les citoyens à payer convenablement leurs impôts et la diaspora à jouir intégralement de ses droits politiques à travers la nouvelle constitution. Il affirme également que la révision des contrats qui ne concourent pas à l’intérêt collectif le tient particulièrement à cœur. Mais sur le terrain, certains signaux le contredisent. C’est le cas du décret fixant les conditions dans lesquelles la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif donne un avis consultatif sollicité sur les questions relatives à la législation sur les finances publiques ainsi que sur les projets de contrats, accords et conventions à caractère financier ou commercial auxquels l’État est partie, pour reprendre le libellé du décret.

Concernant les grandes préoccupations de l’heure, la tournée du président Moïse n’a pas rassuré grand monde. Puisque sur l’insupportable insécurité qui bat son plein sur l’ensemble du territoire national, le président a demandé que les journalistes interrogent plutôt le directeur général de la Police nationale d’Haïti (PNH), M. Normil Rameau. Il a également fait référence à la Commission nationale de désarmement, démantèlement et réinsertion (CNDDR) quand la question des  gangs armés est évoquée. Sur la question des élections, il réfère au Conseil électoral provisoire contesté mis sur pied, alors qu’il s’agit de grands enjeux nationaux qui dépassent les compétences d’une institution prise isolément.

Quel était donc l’objectif de la tournée des médias du président Jovenel Moïse si pour ces grands enjeux, il demande à interroger d’autres responsables subalternes? Quelqu’un qui a entendu l’ensemble des interviews tire quoi comme profit ou informations suplémentaires? Autant de questions auxquelles le président et ses conseillers devraient répondre.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

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