Une décennie gâchée - La responsabilité des Nations unies dans l'épidémie de choléra en Haïti

Publié le 2020-11-12 | lenouvelliste.com

Il y a 10 ans, le 12 octobre 2010, le premier cas de choléra était signalé en Haïti, un pays frappé par la pauvreté mais sans antécédents connus d'infection au choléra depuis plus d'un siècle. L'épidémie a finalement tué près de 10 000 personnes et en a touché plus de 820 000.  Des preuves scientifiques ont ensuite été apportées, montrant de façon incontestable que les soldats de la paix des Nations unies avaient introduit le choléra dans le pays.  

Drapées dans le voile de l'immunité, l'organisation des Nations unies (ONU) a longtemps nié toute responsabilité dans l'épidémie. En 2016, le secrétaire général de l'ONU à l'époque, M. Ban Ki-moon, a reconnu pour la première fois la "responsabilité morale" de l'ONU envers les victimes du choléra et s'est engagé à leur fournir une "aide et un soutien matériel". Si importante symboliquement soit-elle, cette reconnaissance a pourtant soigneusement évité d'assumer toute responsabilité juridique pour l'épidémie: elle a en réalité écarté toute demande de compensation pour le préjudice subi par les victimes.  

Les victimes et leurs partisans ont déploré que le déni de l'ONU compromette dangereusement sa crédibilité et sa légitimité. Mais le tollé général suscité par l'absence de reconnaissance de sa responsabilité par l'ONU n'a pas changé la donne.  Au début de l'année 2011, l'ONU a refusé d'examiner les demandes d'indemnisation d'environ 600 membres de familles roms, ashkali et égyptiennes du Kosovo, qui étaient logés dans des camps construits par la Mission des Nations unies au Kosovo (MINUK) sur des terrains vagues contaminés par le plomb. La MINUK a en fait ignoré les conclusions de son propre Groupe consultatif sur les droits de l'homme selon lesquelles la MINUK avait violé les droits fondamentaux des victimes et qu'elle devait présenter des excuses publiques et verser une indemnisation adéquate aux victimes.

Dans les deux cas, l'organisation des Nations unies a rejeté les demandes individuelles d'indemnisation, et a plutôt émis un écran de fumée fait d'expression de regrets et de projets d'assistance communautaire financés par des fonds d'affectation spéciale volontaires. Faute d'avoir exercé une pression significative sur les États membres pour qu'ils versent des contributions volontaires, le Fonds d'affectation spéciale pour les victimes d’intoxication au plomb au Kosovo n'a reçu qu'une contribution initiale de 10 000 dollars en 2019, et le Fonds d'affectation spéciale multipartenaire pour les victimes du choléra en Haïti a recueilli 20,7 millions de dollars US, soit 5 % du budget initial de 400 millions de dollars US, ce qui est grossièrement insuffisant.  Il aurait dû être évident dès le départ, cependant, que sans l'acceptation par l'organisation de sa responsabilité juridique, il y avait très peu de chances de collecter des fonds pour quoi que ce soit, et encore moins pour l'indemnisation des victimes.  Au début de cette année, des anciens conseillers du Secrétaire général actuel des Nations unies ont exprimé leur incompréhension face au refus de l'organisation d'accepter sa responsabilité juridique dans l'épidémie de choléra en Haïti et la contamination au plomb au Kosovo, et sa soumission aux pressions politiques des puissants États membres au détriment du respect des droits de l'homme. 

L'ONU, pour sa part, souligne que les investissements importants qu'elle a réalisés au cours de la dernière décennie pour améliorer les infrastructures et les services de santé, d'eau et d'assainissement sont une preuve concrète de son engagement envers les victimes. En Haïti, le choléra est maintenant proche de l'éradication, grâce aux efforts conjoints et concertés du gouvernement haïtien et des Nations unies dans la lutte contre le choléra. Ce résultat est évidemment remarquable. Mais chaque Haïtien, en tant que détenteur de droits, a le droit de demander au gouvernement et à la communauté internationale de garantir ses droits fondamentaux à la santé, à un environnement sain et à un niveau de vie adéquat, y compris en matière de logement, d'eau et d'assainissement. En confondant le droit des victimes à l'indemnisation avec des projets de développement génériques visant le bien-être de la population en général, les Nations unies ont en fait passé par pertes et profits leur responsabilité dans l'épidémie et ont relégué les droits de l'homme aux activités caritatives.

En réponse à une lettre critique des experts indépendants de l'ONU, le Secrétaire général António Guterres s'est dit confiant qu'en investissant davantage dans les efforts de l'ONU pour arrêter la transmission du choléra, "nous pouvons chercher à clore ce terrible chapitre avec dignité". Mais il n'y aura pas de clôture dans le respect de la dignité pour les victimes tant que leurs pertes et leurs souffrances ne seront pas dûment reconnues, que les responsables de l'épidémie ne sont pas tenus pour responsables et que les victimes n'ont pas accès à des recours appropriés conformément aux principes et aux normes des droits de l'homme. Clôturer cet épisode tragique de l'épidémie sans ces éléments équivaudrait à étouffer la voix des victimes et à maintenir une double standard en matière de droits de l'homme. C'est un prix que les Nations unies ne peuvent pas se permettre, dans un environnement où le multilatéralisme est déjà menacé. 

Olivier De Schutter

Rapporteur spécial des Nations unies sur l'extrême pauvreté et les droits de l'homme

Olivier De Schutter
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