Bukowsky

Contes de la folie ordinaire

Publié le 2020-11-06 | lenouvelliste.com

« De ses cinq sœurs, Cass était la plus jolie. Cass était la plus jeune et la plus jolie. D’ailleurs, Cass était la plus jolie fille de la ville. Cinquante pour cent de sang indien dans les veines de ce corps étonnant, vif et sauvage comme un serpent, avec des yeux assortis. Cass était une flamme mouvante, un elfe coincé dans une forme incapable de la retenir. Longs, noirs, soyeux, ses cheveux tournoyaient autour de son corps; tantôt déprimée, tantôt en pleine forme, avec Cass c’était tout ou rien. On la disait cinglée. On : les moroses, les moroses qui ne comprendront jamais Cass. Pour les mecs, elle n’était plus qu’une machine baiseuse. Cinglée ou pas, embrasser les hommes, mais sauf pour deux ou trois, au moment où les types allaient se la faire, Cass leur avait toujours filé entre les pattes, salut les mecs. »

L’incipit de « Contes de la folie ordinaire » de Charles Bukowski m’a séduit. Dès les premiers mots, je suis entraînée par cette prose. L’écriture est simple, claire et proche de la réalité. J’ai comme l’impression que l’auteur me parle. Je continue ma lecture que j’ai toujours voulu partager avec d’autres lecteurs qui brûlent de la même passion que moi pour les ouvrages bien écrits. Pour tirer toute la saveur de ce livre paru en 1981 aux éditions Grasset et Fasquelle, il a aussi fallu le génie des traducteurs français, Jean-François Bizot et Léon Mercadet. On sent chez ces traducteurs la passion pour leur métier.

« Ses sœurs lui reprochaient de mal utiliser sa beauté et de ne pas se servir assez de sa tête. Pourtant, Cass était intelligente, et elle avait une âme. Elle aimait la peinture, la danse, le chant, la poterie, et quand les gens souffraient, allaient mal, Cass avait vraiment de la peine pour eux. C’est bien simple : Cass ne ressemblait à personne ; Cass n’avait pas l’esprit pratique. Ses sœurs étaient jalouses parce qu’elle séduisait leurs bonhommes, et puis elles lui en voulaient de ne pas mieux les exploiter. C’est avec les laids qu’elle se montrait plus gentille, les soi-disant beaux mâles lui répugnaient : « Rien dans le ventre, rien dans la tête, disait-elle. Un joli petit nez, des petites oreilles, bien ourlées, et ils commencent à rouler. Tout en surface, rien à l’intérieur. Telle qu’elle était, Cass frôlait la folie ; telle qu’elle était, on la traitait de folle. »

Quand on s’installe dans les lignes de cet écrivain américain d'origine allemande, auteur de romans, de nouvelles et de poésie, on veut continuer l’histoire. Emmenez-moi, Charles, jusqu’au bout de ce conte de la folie ordinaire. Qu’est-ce qui peut bien se passer avec un écrivain qui carbure nuit et jour à la bière et la plus jolie fille d’une ville américaine ? Poursuivons le récit.

« L’alcool avait tué son père et la mère avait disparu en abandonnant ses filles. Les filles avaient été voir un oncle, qui les mit au couvent. Là, plus encore que ses sœurs, Cass avait été malheureuse. Toutes les filles étaient jalouses de Cass, et Cass avait dû se battre avec la plupart d'entre elles. Elle était marquée au rasoir sur le bras gauche, en souvenir de deux bagarres. Une cicatrice lui barrait la joue, mais cette cicatrice, loin de l’enlaidir, rehaussait sa beauté.

J’ai connu Cass au West End Bar quelques nuits après sa sortie du couvent. Plus jeune que ses sœurs, elle avait été relâchée la dernière. Elle est venue s’asseoir à côté de moi, sans façon. J’étais sûrement l’homme le plus laid de la ville, ça a peut-être un rapport.

Je lui ai demandé :

« Tu bois quelque chose ».

-Pourquoi pas ?

Je ne crois pas que nous ayons dit des choses extraordinaires cette nuit-là. Mais avec Cass tout changeait. Elle m’avait choisi, c’était aussi simple que ça. Rien ne la pressait. Son verre lui a paru bon et elle en a repris d’autres. Cass avait l’air d’une gamine, mais on la servait quand même. Elle devait montrer de faux papiers au barman, je ne sais pas.

Bref, à chaque fois qu’elle revenait des W-C et qu’elle s’asseyait à côté de moi, je me sentais très fier. Cass était la plus jolie fille de la ville et aussi une des plus jolies filles que j’ai jamais connues. Je l’ai prise par la taille et je l’ai embrassée.

« Tu me trouves jolie ?

-  Oui bien sûr, mais il y a autre chose… il y a plus que ton visage…

-  Tout le monde me reproche d’être jolie. Je suis vraiment jolie ?

-  Jolie n’est pas le mot, c’est même impoli. »

Cass a  plongé la main dans son sac et j’ai cru qu’elle cherchait un mouchoir. Elle a ressorti une longue aiguille à chapeau. Je n’ai rien pu faire, elle s’est plongé l’aiguille dans le nez juste au-dessus des narines. J’ai été dégoûté et horrifié. Cass m’a regardé en riant :

« Alors, je suis toujours jolie ? J’attends ton avis, mec ! »

J’ai lu « La plus jolie fille de la ville » avec plaisir. C’est un livre merveilleux. " Les contes de la folie ordinaire " a été portés à l’écran par Marco Ferreri avec Ben Gazzara et Ornella Muti.

BUKOWSY, Charles, Contes de la folie ordinaire, éditions Grasset et Fasquelle, Paris,1981.

Thatessiana Thomas Thassy2010@yahoo.fr
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