Hommage au Bâtonnier Monferrier Dorval

Publié le 2020-10-29 | Le Nouvelliste

Chers consœurs et confrères,

Comment porter une parole aujourd’hui autour du Bâtonnier Monferrier Dorval si ce n’est d’abord pour réclamer que justice soit rendue, sans considération de statut, de rang ou de fortune, contre tous ceux qui ont leurs mains impies trempées dans son sang ? Les interventions de deux de nos anciens bâtonniers, Me Stanley Gaston et Me Gervais Charles, en ont rappelé avec force l’exigence. Elles nous ont également éclairé sur les stratégies et mécanismes, qui avec la pugnacité tenace propre à l’avocat, nous permettront de nous dédouaner de notre créance envers notre Bâtonnier.  

Comment porter une parole autour de Me Monferrier Dorval si ce n’est ensuite sous le mode de l’hommage ? Il est de ces parcours qui ne peuvent s’accommoder que du genre de l’éloge. Il est de ces trajectoires à avoir à ce point marqué de leur empreinte des générations entières qu’elles ne cessent de nous éblouir de leur lumière, pareilles à ces étoiles éteintes depuis des millénaires mais qui continuent dans la distance d’illuminer notre ciel.

S’agit-il de son enseignement, délivré sous le signe de la rigueur scientifique, les étudiants sont là pour en attester de la qualité pédagogique. Ceux qui ont eu le privilège de suivre ses cours en mesurent le prix et peuvent en tirer plus que jamais une légitime fierté. 

S’agit-il de sa production théorique, ses nombreux articles et son dernier ouvrage sur la nationalité, qui prend maintenant valeur de testament intellectuel, révèlent le souci d’une écriture claire qui ne le cède pourtant jamais à la facilité. Mais, ce n’est pas devant un aréopage de juristes qu’il me faut évoquer ces travaux.

S’agit-il enfin de ses positions publiques, on se rappellera la puissance de conviction, sans concession aux pouvoirs constitués, qui les a animées et les séismes qu’elles ont pu provoquer jusqu’au dernier en date qui lui aura probablement été fatal. 

De toutes ces qualités, il en sera suffisamment fait état par d’autres que moi pour que je n’aie besoin de m’y appesantir, dans ce moment où nous pleurons un confrère qui nous manque tellement déjà, là, dans cette salle même où, côte à côte, nous avons participé, lui et moi, à la conférence organisée par l’Office de la protection du citoyen, quelques jours seulement auparavant. 

Dérogeant, en l’occurrence, au genre de l’hommage intellectuel, certes mérité, je voudrais plutôt, si vous le permettez, inscrire ma parole dans le registre existentiel car, au-delà des affinités de carrière intellectuelle qui nous ont unis par les hasards de la vie, nous aurons été tout simplement de vieux compagnons de route. Et c’est ce cheminement, ces morceaux d’images épars, ces fragments de voix dispersés, ces expressions de visage évanescentes, tout ce film décousu, sans auteur et sans metteur en scène, qui me remontent des profondeurs de la mémoire.


 

Monferrier et moi sommes devenus professeurs de droit constitutionnel la même année, lui enseignant l’après-midi, moi le matin. Nous avions régulièrement des échanges passionnés touchant les principaux auteurs dont la pensée alimente la matière, des discussions sur la conjoncture constitutionnelle. Mais, au-delà de nos sensibilités plus vives pour un courant doctrinal ou un autre ou de lectures différentes de la réalité, j’ose dire que nous avons été aussi des professeurs de vie auprès des étudiants. Son père ayant été enseignant et le mien ayant partagé un destin similaire, peut-être que cela nous conférait-il une sorte de parenté par défaut ? Mais peut-être aussi qu’après des études sur des continents différents, éprouvions-nous le même besoin d’un « cahier de retour au pays natal » ? C’est également dans cette filiation quasi charnelle au terroir que nous nous sommes découverts une proximité qui ne s’est jamais défaite. 

Et donc, je ne m’étonnais pas qu’il se plût à dire aux uns et aux autres que nous pensions de la même façon. Ce n’était pas tout à fait vrai mais… c’était loin d’être faux. Car, dans la dialectique complexe des choses de l’esprit, les nuances qui singularisent les interprétations et les opinions ne peuvent altérer la profondeur des accords de fond comme ceux de l’arbre et de l’écorce. 

Ce coup de tonnerre qui t’emporte dans un monde incertain m’arrache cruellement une part de moi-même. Il vient interrompre un dialogue vieux de vingt ans. Depuis la survenance de cet événement aux couleurs d’opprobre, je réalise avec un certain effroi combien il me sera difficile de penser sans toi, alors qu’il était si stimulant de penser avec toi ou contre toi. 

De notre première véritable coopération intellectuelle, le colloque international sur la place de la coutume en Haïti en 2002 aura scellé un rapprochement inévitable. Ce travail d’équipe débouchera sur la mise en place d’une cellule de recherche à la Faculté de droit, dont le destin, hélas, aura été de courte durée. Apparemment, les fonds du Ministère des finances avaient d’autres desseins et des priorités plus bassement terrestres.

Mais, plus tard, le sort nous liant encore, nous avons été amenés à œuvrer ensemble à la production normative et en matière de réingénierie institutionnelle au ministère de la Justice. Nous n’étions pas les seuls convaincus de la nécessité d’une réforme structurelle de la justice. C’est dans ce moment de transition politique en 2004 que nous avons construit un consensus autour de l’indépendance de la magistrature. 

Je me souviens que, dans cette même période, il nous arrivait des fois, à la fermeture des locaux du ministère de la Justice, parce que nous n’avions pas fini de rédiger un article ou une section, tant il nous fallait toujours trouver le mot juste, soupeser sa charge juridique, envisager ses moindres inflexions, jauger ses implications, nous nous rendions vers dix heures du soir à son cabinet, à la rue Monseigneur Guilloux, zone limitrophe des territoires de non-droit en 2004. Nous étions un peu fous, cela ne souffrait l’ombre d’un doute, mais la passion pour le droit ne contribuait pas peu à cette cécité têtue devant les dangers sans visage qui rodaient à chaque coin de rue. Un soir, nous nous sommes séparés sur un désaccord apparemment irrémédiable. A l’époque, il ne se référait pas encore la notion de dissensus dont l’usage allait devenir courant plus tard dans ses interventions. J’avais convenu finalement de faire concession pour avancer, car le temps, qui est toujours compté, et on s’en rend compte plus encore aujourd’hui, faisait la guerre. Le lendemain, un samedi, nous nous sommes rencontrés très tôt au ministère de la Justice. Et il m’a dit, avec la même passion qu’il avait déployée pour camper son argument de la veille : « Patrick, j’ai réfléchi durant la soirée, tu avais raison, on va faire comme tu le proposes, oui … on adopte ta formulation ». 

Bien que je n’aie jamais douté de son sens de l’équité intellectuelle, il pouvait malgré tout me surprendre. Un jour, sur la cour de la Faculté de droit, il mit toute son énergie à me convaincre de revendiquer la paternité de l’appellation de Conseil supérieur du pouvoir judiciaire. Et pourtant, on avait tellement travaillé ensemble sur ce projet de texte,  du début à la fin, en vue de doter le pouvoir judiciaire d’un organe d’administration propre, qu’il était difficile de faire le partage des eaux et de s’en attribuer une part ou une autre. C’est lui qui m’a rappelé les circonstances dans lesquelles j’avais proposé cette appellation.

D’y penser ce soir, mes yeux soudain se font soudain plus troubles, car comment ne pas saluer, en ces temps où la vile ignorance le dispute à la bête arrogance, la probité et l’humilité intellectuelles de l’homme ? 

Toujours est-il que nous nous sommes retrouvés à plusieurs reprises sur ce parcours étrange de combattants, guerroyant avec ardeur sur des questions liées à la Constitution. Mais, tout en connaissant nos désaccords, il tenait à ce que je participasse à ces joutes intellectuelles à ses côtés car c’est aussi dans une saine opposition substantielle qu’on conforte ses propres convictions. Et finalement, quand il s’est décide à briguer le poste de bâtonnier, il m’a simplement appelé pour m’informer, ce, sans requérir mon accord préalable, qu’il avait inscrit mon nom au titre de membre du Conseil de l’Ordre des Avocats de Port-au-Prince. 

Mon dernier périple avec lui sera sur la route menant à l’Hôtel Caliquot à l’occasion du congrès de la Fédération des barreaux. J’ai découvert alors ce jour là, avec un certain ahurissement, qu’il était d’une rare maladresse au volant, ce qui ne l’empêchait pas de faire un usage excessif de son téléphone pour donner des interviews ou même pour envoyer des messages écrits, cela sur la route nationale, par temps de « pays-lock ». Il n’hésitait pas à s’arrêter, le premier bar venu, pour qu’on se sustente un peu et ne reculait pas devant la tentation d’annoncer, avec fierté au vendeur interloqué, qu’il était le Bâtonnier de l’Ordre des avocats de Port-au-Prince. Aujourd’hui encore, je m’interroge et je ne sais toujours pas trop comment nous sommes arrivés à destination. Durant trois jours, nous avions beaucoup travaillé ensemble pour confectionner notamment les projets de résolution à mettre en discussion. Bien qu’absorbé par ces tâches, il ne m’en arrivait pas moins de penser au spectre du retour, car en dépit de l’absence totale de confiance dans le pilote, je ne pouvais me défiler et le laisser revenir seul. Avec tous les risques que cela comportait, je m’étais résigné à l’idée qu’il lui fallait un co-pilote.

Malheureusement, cette expérience amorcée dans l’optimisme de la volonté, a vite été court-circuitée par la banalité du mal, cette facilité qui devient presque coutumière aujourd’hui à faire du crime un acte ordinaire, perpétré par des gens ordinaires. 

Encore traversé de ces routes parcourues ensemble, je peux, en guise d’adieu, m’adresser à toi, dans le lointain présent et t’envoyer ce dernier message :

J’écris ton nom sur la page de nos accords 

notre passion irréductible pour l’Etat

notre saine obsession pour le droit

notre même folie du pays natal

J’écris ton nom sur la page de nos désaccords

notre inconciliable dissension sur les partis politiques

notre divergence assumée sur les régimes politiques

notre diagnostic différencié du problème constitutionnel

Et par ce double geste 

je te reconnais 

part indélébile de ma trajectoire juridique 

Monferrier 

mon ami fidèle 

mon permanent confrère 

mon fraternel adversaire

Tu ne deviendras jamais pierre car ton esprit vivra toujours en moi.



 

Patrick Pierre-Louis

Membre du Conseil de l’Ordre des avocats de Port-au-Prince

Professeur à l’université d’Etat d’Haïti


* Ce discours a été prononcé lors de la soirée d’hommage du Barreau de Port-au-Prince en l’honneur du Bâtonnier Me Monferrier Dorval

Hôtel Montana, le jeudi 17 septembre 2020

Patrick Pierre-Louis Auteur

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