Robenson Geffrard : « Un bon journaliste est avant tout un bon citoyen. »

PUBLIÉ 2020-10-27
Son vrai nom est Robenson Geffrard. Ti Ben, pour ses collègues et amis. Prix Rock Cadet, pour ceux ou celles qui veulent lui coller un nom par rapport à son actualité. Si son nom diffère d’une personne à une autre, ses principes, tout comme sa foi en Dieu, eux, ne chancellent pas. Parce que pour lui, cela va de soi : « Un bon journaliste est avant tout un bon citoyen. »


Comment faire passer un journaliste senior de l’autre côté de son micro ? Comment interviewer Robenson Geffrard, un journaliste dont les questions font souvent buter et balbutier les politiques haïtiens, tous les matins sur les ondes de Magik9 ? Combien de fois s’est-on retourné ces questions dans la tête avant de passer ce coup de fil à ce collègue du journal Le Nouvelliste fraîchement récipiendaire d’un prix le récompensant justement pour son travail dans la lutte contre l’impunité dans l’appareil judiciaire en Haïti. Réponses : deux ou trois blagues, des fous rires, des questions et des réponses bien élaborées. Ben oui, au-delà de ce personnage « embarrassant » pour nos chefs se cache un homme courtois, toujours prêt à vous servir des plaisanteries, à volonté.

Bien avant notre entrevue, on se doutait bien que ce Carrefouois n’est pas de ceux qui héritent de ce métier comme par enchantement ou entre deux songes. En effet, le journalisme l’a toujours habité et cette passion débordante relative à la presse l’a poussé à se former pour forger ce professionnel que vous connaissez aujourd’hui. On retourne donc à l’époque de son adolescence. Du temps de sa scolarisation au lycée Henri Christophe de Carrefour.

« Je nourris cet amour pour le journalisme depuis en classe de 3e. Depuis que je prenais un malin plaisir à écouter les aînés. A l’école, on était tout un staff (Louibert Meyer, Dieunel Fleury Jean, Nestor Désinor, Dave Masseyant, Josena Dalexis, entre autres) et chacun de nous avait ses journalistes préférés. Moi, j’adorais écouter Robert Philomé, Daly Valet, Valéry Numa, Liliane Pierre-Paul, Nancy Roc, Nahomie Calixte. C’était pour moi toute une source d’informations et de connaissances. Et je me suis dit que j'allais coûte que coûte devenir journaliste comme ces personnes à qui je témoigne beaucoup de respect », raconte l’un des présentateurs de Panel Magik, cette matinale diffusée sur la 100.9 FM.

Chose dite, chose faite. Ses études classiques bouclées, l’homme « Haïti, sa k ap kwit ? » intègre la faculté des sciences humaines pour une licence en communication sociale. De cette étude, il bénéficie, en 2007, d’un stage au quotidien Le Nouvelliste, tandis qu’il travaillait déjà comme jeune reporter pour le compte de Radio Kiskeya. Le journal centenaire l’embauche par la suite, d’où jusqu’à date le fruit d’une collaboration vieille de 13 ans. Depuis, Robenson Geffrard partage sa vie entre la presse parlée et écrite. De la 88.5, il passe à Magik9 en 2010 où il continue d’exercer son métier de cœur dans les normes que cela implique et sans manquer à ses principes.

« Je ne pense pas qu’il y a une formule toute faite pour être un bon journaliste. Un bon journaliste est avant tout un bon citoyen. Et un bon citoyen sait qu’il doit faire preuve d’honnêteté. Il doit être crédible. Des qualités qui ne sont pas automatiquement acquises avec un statut de journaliste. Ce sont des valeurs que l’on cultive dans la vie d’abord en tant que personne humaine et comme citoyen et qui vous suivent dans le métier. De fait, tout comme un bon citoyen, un bon journaliste est honnête, crédible et ne marchande pas sa conscience », fait remarquer le détenteur d’une maîtrise en journalisme suite à un partenariat mis sur pied par l’université Quisqueya avec le Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes (CFPJ).

Perché sur ses 13 ans dans le domaine, Ti Ben choisirait encore ce métier s’il avait à le faire. « J’ai fait ce choix par amour et je ne le regrette pas », précise-t-il. Toutefois, il procèderait bien à quelques changements, question de se débarrasser des mauvaises herbes. « Je le choisirais encore mais en opérant des changements. J’écarterais tous ceux qui s’improvisent journalistes de façon à rendre à ce domaine toute son honorabilité », précise le natif du Cancer, signalant que la presse n’est que le reflet du mode de fonctionnement du pays.

« Le secteur, à l’instar du pays, fait face à de nombreux problèmes. Parce qu’au fait, la presse n’est pas en dehors des problèmes du pays. Elle demeure donc à son image. Sektè a chaje dasomann ladan l. Des gens qui ne devraient même pas s’approcher d’un média professent dans le métier. Ce qui jette généralement des discrédits sur ceux qui sont formés, honnêtes et qui pratiquent dans les normes », lâche le journaliste de 39 ans, honorant dans la foulée tous ceux qui ont contribué dans son cheminement. Marvel Dandin, son mentor, qui lui a ouvert les portes de la radio Kiskeya, contrairement à d’autres qui le lui avaient tout carrément refusé. Pierre Manigat Junior, qu’il présente comme un journaliste intègre, droit et honnête et qui l’a inspiré à prendre son travail très au sérieux. Frantz Duval, qui le pousse à se dépasser à chaque fois et grâce à qui il peut s’enorgueillir d’avoir un très bon carnet d’adresses.

Durant son parcours, Robenson Geffrard a connu des moments de joie tout comme des moments de peine. Il associe sa joie à un fait survenu pendant la période de « peyi lòk ». « J’étais sur la 5e Avenue et je me suis retrouvé au milieu d’un concert de tirs. Je ne pouvais ni avancer ni bifurquer vers la droite. Les hommes armés m’ont reconnu en tant que présentateur de « Haïti, sa k ap kwit ? ». Ils ont libéré le passage pour me laisser partir. Cela m’a vraiment marqué parce qu’à cet instant j’ai vu des voitures avec des pneus crevés, des vitres cassées, et des gens qu’on forçait à descendre de leur véhicule pour que celui-ci soit utilisé comme barricade. Mon travail s’est quand même révélé payant dans ces circonstances où des armes étaient braquées sur moi. Je n’oublierai jamais ce moment », confie-t-il.

Quant à l’un de ses moments difficiles, celui qui s’est récemment formé en Chine (2019) sur le développement des médias fait allusion à l’émeute de la faim. On est alors en 2008. « J’étais jeune journaliste à radio Kiskeya. Devant le Palais national, où les gens affluaient, j’étais le premier journaliste à être sur place et j’étais en direct sur la radio. A un moment de la durée, je me trouvais à proximité de JJ, journaliste de Le Matin, qui avait reçu une balle en caoutchouc dans le dos. Je l’ai vu tomber et moi, j’ai dû ramper du Palais jusqu’à la statue du ‘’Marron inconnu’’ pour me réfugier », se souvient l’ancien correspondant permanent de France Antilles Martinique.

Robenson Geffrard : récipiendaire du Prix Rock Cadet

Le jeudi 22 octobre 2020, M. Geffrard a reçu officiellement le Prix Rock Cadet 2020 de l’organisme SOS Liberté. Pour lui, cette distinction s’amène avec beaucoup plus de responsabilités. « D’abord, jeune journaliste, j’ai toujours eu un profond respect pour l’ancien doyen du tribunal de première instance de Port-au-Prince. Me Rock Cadet imposait non seulement le respect, mais aussi l’admiration. Recevoir un prix qui porte le nom de ce grand homme de loi est un fardeau. Un fardeau, parce que désormais on sera mesuré à l’aune de cette immense personnalité », a prononcé Robenson Geffrard dans son discours de circonstance lors de la cérémonie tenue à l’École de la magistrature.

Il partage ce Prix avec Marvel Dandin. Son mentor. Pour lui, c’est pratiquement incroyable. « Moi partageant un podium avec l’immense Marvel Dandin ! Franchement, je ne trouve pas les mots pour l’expliquer. Je n’avais jamais imaginé qu’un jour j’aurais eu à partager un podium, à égalité, avec lui. Du haut de toute cette affection que je lui témoigne, pour ce qu’il représente dans ma carrière, je n’oublierai jamais ce moment. C’est un accomplissement personnel et les mots me manquent pour le décrire », avoue-t-il.

Ti Ben : un père, un passionné des films d’actions et un chrétien

Derrière cet homme avec un léger embonpoint se cache un père qui loin des micros et des caméras adore passer du temps avec sa femme et ses deux filles. « Qu’importe l’endroit, cela me procure un bien fou de me retrouver en leur compagnie. C’est l’une des choses que j’adore le plus. J’adore aussi regarder les films d’action, les séries sur les épopées », conte le fan de la série télévisée "Vikings". Toutefois, cet attachement particulier pour les films "de guerre" ne fait pas de Robenson Geffrard un homme violent. Pour ce chrétien protestant, ancien président de Fédération de l’association des jeunes de la Première Eglise baptiste de Port-au-Prince, ce serait d’ailleurs aux antipodes de sa foi. Lui, « enfant de la promesse ».



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