Julio Racine,1945-2020, un maestro

Publié le 2020-10-22 | lenouvelliste.com

C’est peu avant trois heures de l’après-midi que la nouvelle tomba sur mon téléphone le dimanche 11 octobre 2020 pour m’apprendre que le flûtiste compositeur et chef d’orchestre Julio Racine venait de quitter ce monde. J’ai cru entendre « Les Trois Cloches », un ancien succès des Compagnons de la Chanson résumant le passage de l’homme sur cette terre tandis que ma mémoire revisitait les pages d’histoire que nous avons écrites ensemble au cours de notre exaltante carrière de musiciens.

C’est au Conservatoire national de musique que nous nous sommes rencontrés en l’année académique 1960-1961. En effet, le célèbre flûtiste professeur Dépestre Salnave ayant sollicité les services d’un pianiste pour accompagner les étudiants de la classe des bois, le professeur Solon C. Verret, à ma plus grande joie, me désigna pour cette mission. J’étais loin d’être le major de sa classe, mais il disait déceler en moi un don certain pour l’accompagnement. Maître Salnave ne tarda pas à partager cet avis et j’ai beaucoup appris de lui sur les besoins du soliste : entre autres, savoir céder à son phrasé et, pas des moindres, respirer avec lui.

La complicité ne tarda pas à s’installer entre ces jeunes solistes et moi; et Julio Racine, à l’audition annuelle de juillet, eut un tel succès dans une sonatine de Mozart que nous continuâmes à jouer ensemble depuis cet été. On créait de temps à autres des occasions de se produire dans le cercle de nos relations personnelles où l’on pouvait trouver un bon piano.

Notre répertoire : les traditionnels de la musique classique que Julio trouvait dans un album de flute solos auxquels on ajoutait des hits saisonniers pour inviter le bel canto Rico Mazarin ;  quelques musiques populaires de chez nous et enfin quelques petits arrangements et compositions que j’écrivais pour flûte, clarinette et piano. Ce qui nous permit de nous adjoindre quelquefois Phiteau Delva Champagne, cousin de Julio, lui aussi élève de Maître Salnave, et qui sonnait bien sur sa clarinette. On eut bientôt à se produire dans le cadre plus large des récitals du Cénacle Musical du professeur Solon C. Verret (avec qui Julio a aussi étudié le piano), des cérémonies de mariage et, on aimait bien ça, les cérémonies de graduation de l’Ecole nationale des infirmières.

Julio Racine laisse le souvenir d’un esprit déterminé. Si, après les premières leçons de flûte de son oncle le Révérend-Père Ulrick Delva, il eut la chance d’étudier avec le célèbre professeur Dépestre Salnave, ce mentor dut rejoindre sa famille à Paris avant le terme du cycle d’études. Mais Julio suivit à la lettre le syllabus de l’éminent professeur en s’aidant de la discographie des meilleurs flûtistes du monde.

Son idole, je m’en souviens bien, c’était Jean-Pierre Rampal chez qui il trouva la sonorité idéale aussi bien que la fantaisie d’interprétations jazzy d’œuvres baroques. Et, comme on s’était dit qu’il fallait progresser sans arrêt, notre répertoire s’affranchit petit à petit de l’album de flûte solos pour attaquer des pièces plus sérieuses : des sonates de Telemann, Bach, Haendel, Haydn et autres. C’est ainsi que Ti Jul (surnom de Julio) reçut de son oncle le docteur Hubert Delva les partitions d’un concerto de Mozart pour flûte et piano. Cette réduction d’orchestre me fit voir de toutes les couleurs. C’était trop ambitieux pour nous, mais «rien que pour l’ordre», nous en travaillâmes la première exposition du premier mouvement qui nous valut de chaleureuses félicitations dans les salons des époux Gérard Philippi un dimanche après-midi.

C’est à ce niveau que Julio Racine rencontra le trompettiste et professeur d’instruments à vent Hector Lominy à l’Ecole Ste Trinité de l’Eglise épiscopale d’Haïti, au moment où Sister Anne-Marie, S.S.M. jetait les bases de l’Orchestre philharmonique Ste-Trinité (OPST). C’est là que commença la carrière d’enseignant du flûtiste et c’est aussi là que j’ai eu le privilège d’accompagner, en attendant que le bébé grandisse, le trompettiste Hector Lominy dans le Concerto en mi bémol majeur de Haydn, puis le trompettiste Hughes Leroy dans plus d’un récital, sans compter l’immense plaisir de soutenir au clavier les jeunes espoirs de l’orchestre : Orthon Drouillard (trompette) et Yves Massénat (clarinette, puis violon), pour ne citer que ceux-là.

Hector, bientôt boursier à l’Université de Louisville, Kentucky, laissa la baguette à Julio pour aller suivre un cours d’orchestration et de direction d’orchestre.  C’était en janvier 1971 si je ne me trompe. Et en juillet, invité à un concert de l’OPST sous la direction d’Hector Lominy à l’Auditorium de Ste-Trinité, je suis resté ébahi devant les progrès réalisés en si peu de temps. J’en déduisis que la relève assurée par Julio en l’absence d’Hector était efficace, et que l’apport des volontaires américains était inestimable. En fin de compte, je suis rentré chez moi vraiment sous le charme après la prestation du timbalier Guy Bélizaire (récemment décédé, «Paix à son âme !»). C’est pour la première fois que l’orchestre performait avec les timbales.

Puis vint le tour de Julio d’aller à la même université pour compléter sa formation de flûtiste et étudier la composition, l’orchestration et, naturellement, la direction d’orchestre. Au terme de ces brillantes études il revint continuer à enseigner la flûte à l’école, mettre ses talents de soliste, d’arrangeur, de compositeur et, au besoin, de conducteur au service de l’orchestre. A ce titre, je me souviens encore de sa magnifique prestation dans la direction de la «Valse Triste de Sibélius». Je me souviens aussi de l’enchantement qui accueillit sa «Tangente au Yanvalou» au cours d’un récital qu’il donna avec Micheline Dalencour.

La direction que sa formation d’électronicien lui permit d’assumer pendant plus de vingt ans à l’école professionnelle Ste-Trinité ne l’éloigna jamais de l’OPST où il accéda au poste de chef d’orchestre à la démission d’Hector Lominy.  Et les vingt-quatre années qu’il y a passées m’ont permis de réaliser des prestations remarquables avec l’OPST et le Chœur Voix & Harmonie. Citons entre autres la commémoration du centenaire de l’institution St-Louis de Gonzague avec la participation des chorales de St-Louis et du Sacré-Cœur ; l’interprétation de « Choral Fantasia » de Beethoven avec Micheline Laudun Denis au piano et enfin « Le Beau Danube Bleu » de Strauss. Ces deux dernières œuvres ont été performées à la Salle Ste Cécile sous la direction de Julio Racine en trois concerts à Noel 1999 où Voix & Harmonie et l’OPST s’étaient mutuellement invités. C’était une apothéose à la veille du millénaire.

Maintenant qu’il est parti en laissant à notre patrimoine des œuvres d’une si belle facture avec plusieurs générations de musiciens pour les faire connaitre, nous bénissons Dieu pour tout ce qu’il a su mettre en Julio au besoin d’un monde toujours en quête du beau.

Nos condoléances s’adressent à chaque membre de sa si aimable famille : Nina (son épouse) à qui la musique haïtienne doit tant, Cynthia et son époux, Marie Sue et son époux, de même qu’à James et sa femme, et aux six petits-enfants qui pleurent leur bien-aimé « Abi ». Nos condoléances s’adressent également à sa sœur Adeline et son époux ; ses nombreux cousins et cousines, et tous les autres parents et alliés que ce départ afflige.

Nos condoléances s’adressent enfin à l’OPST, la grande famille de la musique haïtienne et, en particulier, à tous ceux qui ont su apprécier à Ste-Trinité l’amitié de Maitre Racine et son esprit de franche collaboration à la promotion d’un monde meilleur.

Emile Desamours

Emile Desamours
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