Taux de change : les expériences latino-américaines et Haïti

Joseph Harold PIERRE est expert en économie et politique de l’Amérique latine. Il travaille comme consultant de gouvernements et d’organisations internationales dans la région. Il a présenté ses recherches dans des colloques tenus dans des universités comme Oxford, Cambridge et Columbia et des organisations internationales comme Partenariat régional de gouvernement ouvert en Amérique latine et l’Organisation des Etats Américains. Il écrit actuellement sa thèse de doctorat en science politique à la Nottingham Trent University en Angleterre sur la « démocratisation et l’anti-politique en Amérique latine ».

Publié le 2020-10-16 | Le Nouvelliste

1 - Que pouvez-vous nous dire de l’appréciation des monnaies en Amérique latine au cours des dernières années. De quels ordres sont les variations des monnaies de la région vis-à-vis du dollar américain ?

D’entrée de jeu, il faut dire que l’appréciation des monnaies n’est pas la préoccupation de l’Amérique latine sinon leur dévaluation. D’ailleurs, au cours des 30 derniers années, aucune des monnaies régionales n’a connu une appréciation annuelle de 30%.  Les plus fortes appréciations ont eu lieu entre 2003 et en 2007 et se situent entre 5% (Argentine en 2003) et 28% (la République dominicaine en 2005). D’autres pays comme le Brésil, le Chili et la Colombie ont connu des appréciations se situant à  l’intérieur de cette fourchette. Quant à la gourde, elle s’est appréciée en 2004 et 2007 de 9% les deux fois. Ainsi donc, la forte appréciation de la gourde, soit de 50%, entre août et début d’octobre ne saurait être un gage au regard de l’expérience régionale. Ce qui doit retenir notre attention, ce sont les fortes dévaluations et les mécanismes pour les juguler.

Les crises de change ou de dévaluation sont très communes en Amérique latine. Depuis la décennie des années 90, la région en a constamment enregistrées. À la seconde moitié des années 90, certains pays (Argentine, Brésil, Colombie, Equateur, Pérou, Venezuela)  ont assisté à une très forte dévaluation de leur monnaie  variant entre 2000% et 7000%. D’autres pays sud-américains tels que l’Equateur, la Colombie et le Chili, et le Mexique ont connu une dévaluation beaucoup plus faible oscillant entre 14% et 47%. Haïti et la République dominicaine ont participé aussi à cette vague de dépréciation des années 90. En 1992, la gourde s’est dévaluée à hauteur de 62%, alors que le peso dominicain a perdu 48% de sa valeur en 1991 face au dollar américain (voir graphique I).

La région a connu la même expérience dans les années 2000 et 2010 mais à des degrés moins sévères et affectant moins de pays. Le peso argentin s’est dévalué de 206% en 2002, le real brésilien s’est déprécié de 56% en 1999, alors que la gourde et le peso dominicain ont connu en 2003 des dévaluations de l’ordre de 45% et 67% respectivement (voir graphique II).

Finalement, depuis 2015, on a vu une nouvelle vague de dépréciation des monnaies au niveau régional. En Argentine, sous le gouvernement de Macri, le peso argentin s’est déprécié de 70% et le gouvernement actuel n’a pas su contenir cette dévaluation qui se situe actuellement à 77%. En 2015, le real brésilien et le peso mexicain se sont dévalués en 41% et 19%, respectivement. La gourde, pour sa part, a connu une dépréciation de 40% en août 2020 par rapport à l’année précédent en se changeant à 124 pour un dollar. Cette dépréciation est de 96% si on compare 2020 à 2017 quand le président Jovenel Moise a pris le pouvoir. Cependant, à la grande surprise de tout le monde, la gourde s’est appréciée au 7 octobre de 2020 de 49% si on la compare avec sa valeur d’août. C’est la compréhension de cette grande surprise qui justifie cette interview.

 2 - Qu'est-ce qui avait été à la base de ces situations dans ces différents pays et au cours de ces différentes périodes ?

Bien que les économies de la région diffèrent les unes des autres, on va essayer de dégager les caractéristiques communes des crises de change, tout en considérant les particularités de chaque pays.

Décennie des années 90

Les crises des années 90 s’expliquent par le commerce international et avaient pour épicentre les marchés émergents comme l’Amérique latine.  Le vieux modèle d’exportation de biens primaires et d’importations de produits manufacturés détériorait les termes d’échange, dans la mesure où le secteur primaire de la région n’avait pas le niveau de productivité des manufactures des pays développés. De plus, la demande externe avait réduit son rythme. Il en a résulté une réduction de presque la moitié des exportations des pays de l’Amérique latine, spécialement de  ceux de l’Amérique du Sud.

En Argentine, par exemple, les prix des exportations ont connu une réduction de 12.3% au cours de la période 1998-2002 en comparaison avec la période 1991-1997. Ajouté à cela, les autorités argentines ont mené une politique fiscale pro-cyclique qui a réduit leur marge de manœuvre quand survint la crise. Les argentins n’ont pas su non plus réorganiser la structure de production et ont laissé un conflit entre le capital et le travail, qui a provoqué la fuite des capitaux. Quant aux dévaluations du peso dominicain et de la gourde en 1991 et 1992, elles s’expliquent par les crises politiques qui sévissaient dans ces pays là : la crise électorale de 1990 en République dominicaine et l’embargo sur Haïti suite au coup d’Etat de 1991. Dans les deux cas, ces facteurs ont réduit les investissements directs étrangers et sapé la confiance des agents économiques qui veulent se libérer de la gourde ou du peso pour le billet vert. Il existe, sans aucun doute, d’autres facteurs économiques expliquant ces fortes dévaluations, que nous nous gardons d’expliciter pas ici.

Décennie des années 2000

De la décennie des années 2000, retient notre attention la crise de la République dominicaine. En 2003, le peso dominicain a perdu 60% de sa valeur par rapport au dollar américain. Cette dépréciation résultait d’une fraude de 55 milliards de pesos, soit de 3.1 milliards de dollar de la Banque intercontinentale (BANINTER), provoquant une fuite importante de capitaux et une grande réduction des réserves de la banque centrale dominicaine totalisant plus de 1.5 milliards de dollars. Au total, la crise a porté trois banques à la faillite : Baninter, Bancredito Mercantil.  La spéculation, tout comme dans les autres cas, a hautement contribué à la dévaluation du peso.

Situation actuelle (depuis 2016)

Actuellement trois pays de la région connaissent une crise de taux de change: le Venezuela, l’Argentine et Haïti. Par manque de données et vu la situation du Venezuela, je m’attèle à analyser les cas de l’Argentine et d’Haïti. La crise actuelle de l’Argentine peut être considérée comme un cas d’école, car son analyse permet de faire appel à presque toutes les théories économiques liées au taux de change et à la balance de paiement.

Argentine

Quand le président Macri a pris le pouvoir en 2015, il avait adopté de nouvelles politiques macroéconomiques fondées sur la réduction graduelle du déficit fiscal et l’établissement du renforcement du régime de ciblage d’inflation (Inflation targeting) dans l’objectif de limiter à un chiffre, dans l’espace de trois ans, la montée des  prix qui étaient en moyenne de 35%. On pensait que ces mesures allaient attirer des investisseurs étrangers. Tout au contraire, on a assisté à une fuite de capitaux. Plusieurs facteurs expliquent cette situation. Premièrement, le contexte des marchés des capitaux internationaux a changé. En effet, la Réserve fédérale (banque centrale des Etats-Unis) et le Trésor (Ministère des Finances américain) ont augmenté les taux d’intérêt, alors que l’économie américaine avançait vers le plein-emploi. Il résulté que les créanciers de l’Argentine se sont tournés vers les bonds de la Fed. De plus, les Argentins ont aussi encouragé la fuite des capitaux par l'entrée en vigueur de l'impôt sur les revenus financiers des bons de la banque centrale (Lebac), car cette mesure a provoqué non seulement l’annulation accélérée de ces bons mais aussi et surtout la course à l’achat de dollars.

Deuxièmement, la rentrée de devises a diminué, car l’Argentine a connu sa pire sécheresse en 50 ans, ce qui a eu un impact néfaste sur les céréales et les huiles destinées à l’exportation.

Troisièmement, l’Etat argentin s’était donné des objectifs trop ambitieux qu’il ne pouvait pas atteindre. Le déficit budgétaire n'a pas diminué (il a terminé l'année 2017 à 6% du PIB), le déficit du compte courant a augmenté (il a atteint 4,8% du PIB contre 2,7% observé en 2016) et l’inflation n’avait pas baissé à un chiffre comme il a été voulu.  Il en a résulté la perte de confiance dans les autorités argentine et la spéculation s’est donc raffermie.

Quatrièmement, en observant un taux de change qui progressait sans freins, les épargnants ont eu peur et  veulent changer leurs pesos pour des dollars. Cette situation a accéléré davantage la dévaluation du peso argentin dans un contexte où l'offre de dollars était déjà insuffisante.

Haïti

La crise de taux de change est aussi appelée crise de la balance de paiement et la politique monétaire de la banque centrale. Dans le cas de la balance des paiements, il faudrait analyser la balance commerciale, car le service de la dette externe d’Haïti en termes de devises est négligeable. On verra l’évolution du déficit de la balance commerciale et les sources permettant de le compenser. Ces sources sont par ordre d’importance les transferts de la diaspora, l’aide internationale, les investissements directs étrangers et le tourisme.

La crise de dévaluation du début de 1992 – quand la gourde a perdu 62% de sa valeur en 1992 face au dollar qui se changeait à 9.80 gourdes contre 6.03 gourdes l’année antérieure, s’explique très clairement par le déficit de la balance commerciale. En effet, entre 1991 y 1992,  le déficit de la balance commerciale est passée de 278 millions de dollars à 524 pour une augmentation de 89%. La même explication tient pour 2003. L’augmentation du déficit commercial de 96% en 2002 (le niveau plus élevé au cours des 30 dernières années) était accompagnée d’une perte de la valeur de la gourde de presque de moitié en passant de 17.6 gourdes pour un dollar en 2002 à 29.40 en 2003. Il faut rappeler que dans les deux cas, le pays faisait face à de graves crises (le coup d’Etat de 1991 et l’embargo qui s’en est suivi, d’un côté, et la crise du début des années 2000 conduisant à l’éviction du président Aristide, de l’autre). Dans ces conjonctures, à part les transferts de la diaspora sont les seules sources de devises, car l’aide internationale, les investissements directs étrangers et le tourisme font défaut.  

Maintenant, il revient d’analyser à la lumière des deux cas antérieurs l’objet de notre étude, c’est-à-dire la grande dévaluation qu’a connue la gourde en 2019 et 2020. Il convient de dire que cette dépréciation n’était pas due exclusivement à une augmentation du déficit de la balance commerciale ni non plus, comme je l’ai déjà souligné, à une augmentation du service de la dette qui est pratiquement négligeable au regard de sa force de pression sur la gourde.

La  magnitude de la dévaluation de la gourde n’est pas justifiée au regard de l’analyse de la balance commerciale. Le déficit commercial a connu une augmentation de 27% et 18%, respectivement en 2017 et 2018 correspondant à une facture de 3,225 millions et 3,818 millions de dollar, respectivement. En effet, si l'on compare 2003 et 2019, une augmentation de 19% du déficit commercial correspondait à une dévaluation de 45% de la gourde. Rappelons aussi d’autres facteurs tels que les problèmes politiques ont aussi exercé une forte pression sur la gourde. Cependant, en 2019, à une augmentation de 18% de la gourde en 2019 correspondait une dépréciation de 31% de la monnaie locale et une dépréciation de 40% à août 2019. Rappelons que les exportations et les transferts de fonds étaient pratiquement les seules sources de devises en 2003, lesquelles devaient se réduire à cause de la crise politique. Actuellement, les transferts de fonds ont gardé leur tendance positive bien que faible. Il faut considérer aussi les autres sources de devises comme l’aide internationale. En résumé, le déficit commercial ne suffit pas à lui seul d’expliquer la forte dévaluation de la gourde en 2019 et 2020. 

3 - Quels ont été les avantages et les conséquences pour les économies de ces pays ?

Une forte appréciation des monnaies locales peut affecter la production des biens destinés à l’exportation et donc une augmentation de la balance commerciale. Inversement, les crises des taux de change en Amérique latine ont provoqué une augmentation des déficits du compte courant par la balance commerciale et des déficits de la balance primaire par l’augmentation des dépenses publiques. Le graphique illustre clairement l’augmentation des déficits de compte courant au cours des débuts des années 90 et 2000. Il en est de même pour Haïti et l’Argentine au cours des deux dernières années (2018-2020). Il est bon de souligner le surplus de la balance commerciale de l’Argentine, du Pérou et du Brésil entre 2002 et 2008 provoquée aussi par une dévaluation de leur monnaie mais hautement compensée par les fortes exportations en biens primaires. Contrairement à ces pays, les déficits de la balance commerciale d’Haïti présentent une tendance baissière soutenue parce que, tout simplement, le pays ne produit pas. Ceci veut dire que, sans production nationale, la politique monétaire prise par la banque centrale ne peut pas améliorer de façon soutenue cette crise de taux de change. Elle ne peut que la retarder. 

Chômage Balance commerciale  comme % PIB

La République dominicaine illustre bien ce problème. En effet, l’injection de plus de l’équivalent de 5 milliards de dollars pour sauver l’économie de la crise de 2003 a créé un nouveau problème dénommé « déficit quasi fiscal » qui a engendré des inflexibilités à la politique monétaire et qui du même coup augmenté la dette interne. Cette dette, jusqu'à présent, n’est pas encore totalement épongée.

À part les coûts économiques, il faut aussi noter les coûts sociaux des fortes dévaluations. En Amérique latine, le chômage a augmenté de 4 points de pourcentage au cours de la période 1999-2003 en comparaison avec le niveau de 1997. Il a en donc résulté une augmentation de la pauvreté et des inégalités et le secteur informel a pris de l’essor. Rappelons aussi que le chômage a augmenté et le pouvoir d’achat s’est considérablement réduit à cause de l’inflation. La crise de 2008/2009 a eu l’effet contraire car la baisse des importations face à un niveau constant des exportations a provoqué l’appréciation des monnaies régionales.

Chômage Balance

En République dominicaine, la crise a causé une inflation d’environ 60% et le chômage augmente de 5 points de pourcentage passant de 14% à 19%. Il s’en est suivi  que plus de deux millions de personnes étaient devenues pauvres. Dans tous les cas, le pire  n’est pas quantifiable ; c’est le pessimisme qui enveloppe les populations dans ces temps de crises et souvent la perte d’espérance en un lendemain meilleur.

4 - Outre les emplois dans la sous-traitance, quels autres pans de l'économie été impactés?

L’économie de ces pays étant fortement exposée aux chocs extérieurs, spécialement venant des États-Unis, ce sont donc tous les secteurs qui ont été affectés. Il ne fait aucun doute que les secteurs liés au commerce extérieur comme les zones franches ont reçu de plus grandes frappes. Cependant tout dépend aussi de la matrice de production du pays. En République dominicaine, par exemple, le secteur de l’énergie (par la facture pétrolière) et la construction (pour les IED qu’elle reçoit) en étaient fortement affectés aussi.  La crise de 2003  a réduit de plus de 15 points de pourcentage la croissance du secteur de la construction en passant de 20% en moyenne à moins de 3%. Le secteur de l’énergie a vu se réduire sa croissance aussi en passant d’environ 10% à 7%. Dans le cas de pays sud-américains de producteurs de pétrole, on ne peut s’attendre au second effet.

5 - Quelles ont été les réponses des autorités latino-américaines pour remédier à cette situation ?

Ces crises se résolvent généralement par des mesures de politiques monétaires. Dans le cas de l'Amérique latine, ces dernières ont été heureusement accompagnées de mesures fiscales et de réformes (structurelles). L’intervention la plus commune est la modification de la masse monétaire ou des devises circulant sur le marché.

Argentine

En Argentine, Macri a adopté une politique restrictive afin de freiner la sortie de devises étrangères du pays et ainsi contrôler le capital. Avec cette nouvelle mesure, les entreprises et les institutions doivent être autorisées à acheter des devises étrangères ou réaliser des transferts vers l’extérieur. Quant aux individus, suivant la nouvelle donne, ils ne peuvent acheter qu’un maximum de 10 mille dollars le mois. Le gouvernement de Macri a aussi fait un prêt de 50 milliards de dollars du FMI, un record dans l’histoire de l’institution multilatérale. La banque centrale a augmenté son taux directeur annuel jusqu’à 40%  et, du même coup, appliqué un impôt aux rentes financières. Cette dernière mesure a provoqué l’effet contraire, en ce sens qu’elle a fait fuir les dollars.

D’autres mesures ont été le gel de certains prix de référence, le rééchelonnement des échéances de dettes plus courtes de 3 à 6 mois pour les institutionnels et certains êtres humains. Les mesures de politiques fiscales appliquées furent la reduction graduelle des depenses et l’augmentation des taxes sur les exportations pour reduire le déficit primaire. De plus, le gouvernement a changé la façon dont il mesure les incitations qu'il verse à Tecpetrol pour l'extraction du carburant du principal gisement du pays. Cela a généré des tensions et fait naître le spectre de «l'insécurité juridique". Quant aux reformes, elles n’ont pas eu lieu a cause d’un manque de consensus politique.  Cette situation s’était aussi produite apres la crise des annees 90 ou la faiblesse du système politique a conduit à la paralysie des réformes et à la séquence de contre-réformes qui a suivi au cours de la décennie suivante.

Brésil

La politique restrictive appliquée au Brésil pour juguler la crise de 2000 n’a pas porté ses fruits. En effet, les agents économiques (investisseurs et consommateurs)  avaient perçu que la dette publique et l'inflation étaient hors de contrôle et n’ont pas réagi à l’augmentation des taux d'intérêt  qui étaient déjà très élevés avant la dépréciation du taux de change. Il en a résulté une augmentation considérable des  dépenses publiques dans la plus large mesure possible sans aucune solution à la crise.

République dominicaine

Quant  à la République dominicaine, les mesures adoptées consistaient tout d’abord à sauver les trois banques en faillite, ce qui a valu l’augmentation de la masse monétaire de plus de 100% (soit 110 milliards de peso équivalant à 5.5 milliards de dollars) mais dont les deux tiers n’étaient pas d’émission de billets et de monnaie sinon de certificats d’investissement à des taux d’intérêt tres élevés. De plus, la réserve légale est passée à 20 % en monnaie locale et à 5 % supplémentaires pour les dépôts en devises étrangères. La banque centrale intervenait aussi sur le marché des changes pour empêcher la volatilité du taux de change.  Les mesures de politiques fiscales furent  l’augmentation de l’impôt sur la consommation de 12 à 16 %, l’indexation du prix de la gazoline à l’inflation et la réduction des dépenses publiques via la réduction de la masse salariale. De plus, le gouvernement a tenté de résoudre le problème de liquidités à court terme principalement par des mesures visant à restructurer la dette actuelle et à obtenir de nouveaux financements auprès des banques privées locales.

Quant aux mesures structurelles, on peut citer celles adoptées par la Superintendance des banques pour regagner la confiance des agents économiques dans le système financier. Ces mesures furent  la capitalisation des banques commerciales (dont le taux de solvabilité était de  8,4 %, tandis que le minimum réglementaire était de 10 %), l’exigence faite à ces banques d’avoir des provisions pour couvrir le 100% des prêts à haut risque, et le renforcement du cadre réglementaire du secteur financier par l’approbation de 20 nouveaux règlements dont la surveillance consolidée, les limites des crédits aux parties liées, les conditions des investissement dans des entités off-shore et les conditions pour l’ouverture et le fonctionnement des entités financières.

 6 - Combien de temps a-t-il fallu à ces pays pour que le change recouvre sa stabilité ?

Le temps pris par les différentes économies pour juguler les crises des changes varie d’un pays à un autre et  dépend de l’efficacité des mesures adoptée et de la diversité des économies. À part l’Argentine dont la monnaie a connu une  forte dépréciation depuis 2014 sous le gouvernement de Kirchner mais qui s’est davantage détériorée sous Macri, on a vu donc une plus grande capacité de contrôle des fortes dévaluations, car les périodes vont en se réduisant pour le Brésil, la Colombie et le Pérou. Dans le cas du Chili, la période de quatre ans des années 2000 (2005-2008) ne correspond pas à une dévaluation mais a une appréciation de la monnaie locale de 17% en 2005 jusqu’à descendre à 6% en 2008.

Haïti est le mauvais élève, car le pays n’a pas su éviter de fortes dépréciations de la gourde ni de résoudre non plus ces crises en des périodes courtes comme l’a fait la République dominicaine. Cela se comprend, car l’économie haïtienne, à la différence de la dominicaine, n’est pas diversifiée. Il est bon de rappeler que la crise actuelle des changes en Haïti semble ne pas être résolue, car le taux de change de moins de 63 gourdes pour un dollar actuellement ne correspond pas aux fondamentaux de l’économie. Cette affirmation est largement argumentée à la question 12 qui, d’ailleurs, lui est dédiée.  Il faut souligner au passage que la République dominicaine a été le meilleur élève du groupe présenté, car depuis 2008, la dépréciation du peso a toujours été  entre 3% ou 4% l’an, sauf en 2006 où elle a été de 6%.

7 - Actuellement l'inquiétude monte dans le secteur textile en Haïti où plus de 50 000 emplois sont en jeu. Cette inquiétude est-elle justifiée ? Si oui, qu'est-ce qui est possible pour renverser la vapeur ?

L’inquiétude est justifiée, car la forte appréciation de la gourde fait augmenter considérablement les coûts de production dudit secteur et en conséquence réduit sa productivité et, donc, sa compétitivité. Le commerce international est un marché très compétitif. Le salaire, bien qu’il soit plus élevé que  celui offert dans les industries destinées à la consommation locale, est peut-être l’élément qui rend compétitif le secteur textile, car la technologie, l’énergie,  le transport et d’autres facteurs lui sont défavorables comparativement avec l’extérieur. Ainsi donc, il pourrait arriver que ce secteur doive réduire les emplois.  Cependant cette analyse est fondé sur l’hypothèse que les coûts sont en gourdes, alors que les rentrées sont en dollars. De plus, il est bon de rappeler, dans ce contexte précis, que durant la forte dévaluation de la gourde au cours des mois derniers, les industries textiles n’ont pas utilisé toutes leurs capacités à cause des mesures adoptées, comme le confinement et la distance physique,pour réduire la propagation du virus.

Parmi les mesures que l’on pourrait adopter pour resoudre ce problème, on peut citer : couvrir une partie des salaires par l’Etat, éviter une intervention trop drastique sur le marché des changes, laquelle provoque de changements brusques et affecte grandement ces industries exportatrices, et, finalement, réduire les coûts de douane pour ces entreprises. Cependant toutes les mesures sont à soupeser. Il faudrait  analyser la magnitude de chacune d’elles et leur durée.  La forte appréciation est bénéfique pour la population en général. Mais il faut rappeler aussi que les industries exportatrices sont celles qui offrent les emplois les plus compétitifs, telles que le secteur textile. Ces industries sont aussi à renforcer en vue du développement du pays. Le commerce international bien pensé est positif non seulement du point de vue économique, mais aussi du point du renforcement démocratique et de la gouvernance. Quant à la réduction des frais de douane ou de la couverture d’une partie des salaires, ce sont deux mesures qui représentent des manques à gagner pour l’Etat dont les moyens sont déjà très maigres et dont les prévisions de recettes sont très peu réalistes au regard des fondamentaux économiques (voir question 12). 

8 - Cette situation de gourde forte combinée avec la hausse de l'inflation pose le problème de l'augmentation du salaire dans la sous-traitance textile. Des voix se sont élevées pour réclamer le paiement en dollars des ouvriers puisque les donneurs d'ordre passent leurs commandes en dollars. Votre avis sur ce point précis ?

Une gourde forte ne justifie pas que les employés reçoivent leur salaire en dollars ni non plus l’inflation. L’appréciation continue de la gourde dans la conjoncture actuelle augmente le salaire et donc le pouvoir d’achat de ceux qui sont payés en gourde. Cependant le salaire est en dollars se justifie par la forte dévaluation soutenue du taux de change. La conjoncture actuelle d’appréciation de la gourde constitue une exception et ne durera pas longtemps au regard des fondamentaux économiques (voir question 12). Ainsi donc, il serait bon que les salaires dans le secteur textile soient payés en dollars ou en gourdes mais indexés au taux de change. Le paiement en dollars constitue une sorte d’assurance ou de couverture contre la forte transmission la dévaluation de la gourde à l’inflation. Durant les années 90 et dans des pays latino-américains comme le Mexique et le Brésil, cette transmission arrivait jusqu’à 90% dans certains cas et était expliquée par la grande dépendance de ces pays du commerce extérieur. Haïti est encore plus dépendante. Toutefois il faut analyser aussi à quel niveau cette mesure réduirait la compétitivité du secteur textile, car les coûts du travail me paraissent ce dont dispose ce secteur pour compenser les coûts élevés en capitaux (taux d’intérêt) et d’autres comme le transport, l’énergie, etc. À première vue, la mesure est souhaitable, mais il faut l’analyser en profondeur pour voir les avantages et les conséquences pour l’économie et la société à court, à moyen et à long termes.

9 - Quelle est votre position d'économiste sur la question : vous êtes pour une gourde forte ou plutôt une gourde faible ?

Le professeur d’économie de Harvard, Dani Rodrik, a tweeté le 10 septembre 2017 que « …the answer to any question in economics is, it depends » et ajoute « But that doesn't mean anything goes in economics. We economists know what "it" depends on ». Cette affirmation de Rodrik est partagée par les économistes, car toute action économique dépend d’un ensemble de facteurs ou variables. Ce qui revient à dire que ma réponse à cette question dépend de la structure de l’économie haïtienne, laquelle diffère de celle d’autres économies de la région telles que  l’Argentine, la République dominicaine ou le Mexique.

Les deux hypothèses généralement utilisées pour étudier cette question sont la parité du pouvoir d’achat et l’avantage comparatif. Dans les deux cas, il s’agit de la compétitivité d’une économie dans le commerce international, son poids dans les échanges et ses rapports avec le pays détenteur de la devise. Dans le cas d’Haïti, nos différents problèmes liés à un très faible niveau de productivité (nous produisons à des coûts très élevés), une très faible capacité exportatrice contre des niveaux d’importation de plus en plus élevés au cours des ans, et notre grande dépendance des États-Unis (nos prêts sont en dollars) font qu’il nous convienne, de façon générale, que la gourde se renforce face au dollar. Avec une monnaie forte, l’inflation peut se situer a un niveau « acceptable » et ne lèsera pas trop les gens de faibles bourses. D’ailleurs, c’est la position générale de l’Amérique latine dont les pays s’endettent fortement en dollars. Cependant la magnitude de l’appréciation des monnaies locales ne saurait être uniforme. Tout dépend, pour revenir à Rodrik, de la structure de l’économie. Il est bon aussi de noter, dans le cas d’Haïti, qu’une appréciation trop brusque est tout aussi pernicieuse que la forte dévaluation. Autrement, il n’est pas nécessairement bon que le taux de change de la gourde face au dollar se réduise de moitié aussi vite, surtout du point de vue de la production. Dans la conjoncture actuelle, cela ne veut pas dire grand-chose comme on a peu d’investissements, mais une forte dépréciation aussi rapide du peso dominicain  aurait été catastrophique pour le pays voisin.  

10 - Gourde forte, qui sont les perdants et qui sont les gagnants?

Pour répondre à cette question, je verrai tout d’abord les effets de l’appréciation de la gourde dans la balance de paiement, spécialement la balance de compte courant et la balance des capitaux. Puis, j’analyserai les coûts sociaux.

Dans la balance du compte courant, il y a tout d’abord la balance commerciale (exportations-importations). Les importateurs gagnent, car il leur faut moins de gourdes pour acheter les biens et services. L’Etat haïtien qui achète, par exemple, des produits pétroliers de l’extérieur, est un grand bénéficiaire de la gourde forte. Il en est même pour des gens qui veulent voyager ou faire des affaires avec l’extérieur. Par exemple, une gourde forte à la fin d’un mois d’août aurait été tres bénéfique pour des étudiants haïtiens qui voyagent en masse vers la République dominicaine et qui peuvent payer le bus en gourdes ou en dollar. Cependant la gourde forte porte préjudice aux exportateurs qui voient se réduire leurs bénéfices ou peuvent même encourir en des pertes. Cela peut augmenter aussi le chômage quand les coûts sont devenus trop élevés pour ces entreprises exportatrices. C’est encore plus compliqué pour des entreprises endettées en dollars mais qui vendent leurs produits en gourdes sur le marché local. L’appréciation de la gourde affecte aussi cette section de la population qui reçoit des transferts de la diaspora. En effet, le montant reçu actuellement est diminué de moitié comparativement au moins d’août sans qu’il n’y ait une réduction équivalente dans les prix qui sont toujours rigides à la baisse.

Dans la balance des capitaux, le service de la dette de l’Etat et des entreprises endettées en dollars devient moins coûteux. Tout le contraire arrive si la gourde s’affaiblit. Dans le cadre de figure inverse, la situation peut s’empirer davantage par non seulement la dévaluation de la gourde mais aussi par la hausse des taux d’intérêt pour réduire le taux de change.

Pour ce qui est des coûts sociaux, l’appréciation de la gourde est très positive pour les petites bourses, car elles ne se verront pas affectées par l’inflation importée. Dans un pays comme Haïti ou presque tout est importé, la dévaluation de la gourde peut être transmise même à 90% à l’inflation, comme on l’a vu dans les années 90 dans des pays latino-américains comme le Mexique ou le Brésil. Cependant les individus qui travaillent dans des entreprises destinées à l’exportation peuvent se voir licenciés. Ceci dit, tout dépend de quel côté l’on se trouve et des politiques adoptées par l’Etat pour réduire les effets négatifs de toute crise de change (appréciation ou dépréciation).

En résumé, la gourde forte est bénéfique pour l’Etat haïtien, les importateurs et une grande partie des pauvres, alors qu’elle affecte négativement les industries exportatrices comme la sous-traitance et les gens qui reçoivent des transferts de la diaspora. La gourde faible produit les effets contraires.

11 - Gourde faible, qui sont les perdants et qui sont les gagnants?

Les industries exportatrices comme la sous-traitance et les gens qui reçoivent des transferts de la diaspora. Voir les détails dans la réponse à la question précédente.

12 – Quels sont les fondamentaux de l'économie permettant d'expliquer cette situation de gourde forte et pour combien de temps la gourde peut-elle rester forte?

Pour répondre a cette question, on va analyser la balance de paiement : les rentrées et les sorties de devises. Ensuite, on verra aussi la politique adoptée par la BRH relative à la crise des changes.

Pour les rentrées on va mettre l'accent uniquement sur les transferts de fonds de la diaspora qui représente plus de 90% du total des devises en 2019 si l'on exclut les exportations, alors que pour les sorties on analysera la balance commerciale (exportations-importations) qui équivaut à plus de 95% des sorties. La partie droite du graphique montre clairement une réduction soutenue du déficit commercial de 900 millions de dollars au second trimestre de 2019 à environ 445 millions entre le second et le dernier trimestre de 2020. Les données des trois derniers trimestres de 2020 sont estimées à partir des données de la BRH et de la CEPAL. Il faut noter aussi la réduction du déficit de 304 millions de dollars du premier au troisième trimestre de 2020. Comme la pression du déficit commercial qui explique la dévaluation de la gourde face au dollar, la réduction dudit déficit s’accompagne nécessairement d’une diminution de la dépréciation de la monnaie locale.

De plus, les transferts de fonds de la diaspora, contrairement aux prévisions, ont très peu baissé, surtout quand on les compare à d’autres pays de la région comme la République dominicaine, la Bolivie ou le Salvador.  Les transferts trimestriels se sont stabilisés autour de 800 millions dollars avec une augmentation en décembre 2019. La même tendance est prévue aussi pour décembre 2020. Dans ces conditions, les transferts de fonds contribuent largement à réduire la dévaluation de la gourde. Au regard de ces données, la forte dépréciation (20%) de la gourde de 99.94 en avril à plus de 119.64 en août ne peut s’expliquer par le déficit commercial, car ce dernier s’est réduit de 41% entre le premier et le troisième trimestre de 2020 en passant de 749 millions de dollars à 445 millions de dollars. Dans la même perspective, la forte dépréciation de la gourde au troisième trimestre de la gourde au troisième trimestre de 2019 ne correspond pas à la balance commerciale, car celle-ci s’est réduite de 37%, alors le taux de change est passé de 85 à 93 gourdes du deuxième au troisième trimestre de 2019, accusant une dépréciation d’environ 10%.

La question qu’il faut se poser et qui est de taille en économie est la magnitude de l’appréciation de la gourde. Au regard de la série temporelle (de surcroit trimestrielle) analysée, il ne fait aucun doute que cette forte dépréciation de la gourde ne peut s’expliquer uniquement par la réduction du déficit commercial à hauteur de 41% et la stabilité des transferts de fonds qui, on espère, devraient se situer à environ 760 et 840 millions aux 3e  et 4e  trimestres de 2020, respectivement. L’intervention de la BRH et d’autres facteurs tels que la spéculation tout comme pour la forte dévaluation doivent y jouer un rôle important.

L’autre partie de la question est pendant combien de temps la gourde peut rester forte. Ce « bonheur du peuple » devrait prendre fin au plus tard en mars. En effet, les dollars arrivés en décembre auront déjà tari, alors que les transferts du premier trimestre de l’année sont tendanciellement inferieurs à ceux du dernier trimestre, ce qui est expliqué par la période des fêtes de fin d’année. A part cette saisonnalité, on espère que le commerce international rependra considérablement son envol à partir de janvier. Rappelons que la réduction du déficit commercial ne s’explique pas par l’augmentation des exportations sinon par la réduction des importations, lesquelles devraient reprendre leur tendance haussière normale à partir de janvier. Il serait bon aussi d’analyser les réserves en dollars de la BRH pour intervenir au cas où une bande flottante du taux de change aurait été accordé implicitement entre les autorités, en vue de voir la faisabilité et surtout la durabilité d’une telle politique. Cela pourrait faire l’objet d’une autre étude beaucoup plus approfondie.

Ses derniers articles

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".