Roman Immortel

En relisant « La princesse de Clèves » de Madame de Lafayette

Publié le 2020-11-17 | Le Nouvelliste

Roland Léonard

Même épris de nouveauté ou de modernité, il n’y a pas de honte à relire ses classiques. Pourquoi se priver de la joie de goûter à ce qui a servi de modèle à toute une lignée d’œuvres romanesques de sa catégorie, et qui a résisté aux affres, à l’épreuve du temps ? Classique : on devrait réfléchir deux fois plutôt qu’une, à toute la richesse et aux résonnances de ce mot, au lieu de s’en moquer.

Genre

Le roman psychologique, suivi du roman de mœurs, a marqué durablement de son empreinte le visage et le paysage de la littérature française, au moins pendant trois siècles et demi. Avec le roman de mœurs, il a été  l’un des deux pôles principaux d’attraction de l’univers romanesque, faisant de l’ombre aux autres qu’on a toujours eu tendance à sous-estimer, à mesurer à leurs aunes respectives. La fusion de ces deux grands genres devait constituer l’essence du réalisme de Stendhal, de Balzac principalement, et avec la crudité et la violence naturalistes, celui de Zola, écrivain qui fait notre admiration sans réserve.

Aléas et avatars

Mais le temps amène la lassitude, la désuétude, la révolte et le besoin de renouveau : le roman psychologique, le roman de mœurs, le réalisme balzacien, ou sous-balzacien ont été ébranlés par l’esthétique dite du « Nouveau Roman ». La psychologie, l’analyse psychologique, la peinture des mœurs ont fait l’objet de reniement et de dérision, depuis une bonne moitié du XXe siècle. Ingratitude ? Inadaptation de ces vieilleries à l’homme moderne et au monde nouveau ? Peut-être. Mais, la psychologie, sous des formes nouvelles, malicieuses et insidieuses survit et nous rattrape toujours. Mais tout cela, tout ce débat magistral n’est pas l’objet de nos propos. Nous ne pouvons nous empêcher de jouir d’une œuvre qui, par la justesse de la peinture des sentiments, du comportement amoureux, de la passion, a fait partie de la sainte trinité du roman psychologique : « La princesse de Clèves » de Madame de Lafayette, avec « Adolphe » de Benjamin Constant, et « Dominique » d’Eugène From entin constituent des dates pivots dans l’histoire de ce genre.

L’intrigue

L’histoire se passe au 16e siècle, à la cour de Henri II de France, fils de François 1er  et de Claude de France, ayant régné de 1547 à 1559 et vécu jusqu'à quarante ans (1519-1559). Henri II épousa Catherine de Médicis qui eut peu d’influence sur lui, au contraire de sa maîtresse et favorite, Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois. Les deux rivales fréquentaient la même cour. En parlant de la reine, le narrateur ou la narratrice dit ceci : « … Il semblait qu’elle souffrit sans peine l’attachement du roi pour la duchesse de Valentinois, et elle n’en témoignait aucune jalousie ; mais elle avait une si profonde dissimulation qu’il était difficile de  juger  de ses sentiments, et la politique l’obligeait d’approcher cette duchesse de sa personne, afin d’en approcher aussi le roi… »

« … Ce prince était galant, bien fait et amoureux… » . « Ce prince aimait le commerce des femmes, même de celles dont il n’était pas amoureux… »

On dit plus loin : « …Jamais cour n’a eu tant de belles personnes et d’hommes admirablement bien faits ; et il semblait que la nature eut pris plaisir à placer ce qu’elle donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et les plus grands princes… »

Citons parmi les grandes dames ; Elisabeth de France, Marie Stuart, Catherine de Médicis, Diane de Poitiers, Madame, sœur du roi, aimant les vers, la comédie et la musique.

On remarque parmi les grands hommes : le roi de Navarre, le duc de Guise, le cardinal de Lorraine, le chevalier de Guise, le prince de Condé, le duc de Nevers, le prince de Clèves- qui devient dans cette histoire le mari de mademoiselle de Chartres, bientôt princesse de Clèves- le vidame de Chartres (oncle de la princesse) et le séducteur absolu de cette galerie, le jeune duc de Nemours, faisant chavirer les cœurs, chef-d’œuvre de la nature : « .. ce qu’il avait de moins admirable, c’était d’être l’homme du monde le mieux fait et le plus beau », dit le narrateur ou la narratrice.

C’est dans cet univers, un peu trop parfait et superficiel, où la beauté des femmes et leur conquête sont l’enjeu, où les hommes rivalisent de valeur guerrière, d’habileté aux exercices du corps, de l’esprit et de la danse, où la politique, les intrigues et les alliances utilisent  ces hommes et ces femmes comme pions pour la paix  ou la guerre, l’ambition  en général, c’est dans cet univers de galerie, de soirées d’élégance, de réceptions, de soupers fins, de chasses et de jeux, de bals, que parait la jolie mademoiselle de Chartres, nièce du vidame de Chartres, orpheline de père, élevée avec les conseils et la vigilance de sa mère, avertie de la frivolité des hommes, des princes de la cour en particulier. « Sa mère lui enseigna la tranquillité suivant la vie d’une honnête femme, et combien la vertu donnait d’éclat et d’élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance… »… «  Le bonheur d’une femme est d’aimer son mari, de lui être fidèle et d’en être aimée » En somme, le devoir conjugal.

Le prince de Clèves tombe éperdument amoureux d’elle, de cette jeune fille de 16 ans. Il demande sa main et l’obtient de sa mère et de son oncle. On ne lui demande pas son avis à la demoiselle : c’est un bon parti, elle obéit  et se marie sans amour vrai, selon les convenances de l’époque.

Dès son arrivée à la cour du roi, la princesse de Clèves en devient l’attraction principale, la vedette par sa grâce, sa beauté, son esprit et sa modestie. Elle s’attire tous les suffrages, toutes les amitiés et les faveurs du roi, de la reine, des princesses et princes. Lors d’un bal, elle danse avec le duc de Nemours. Une attraction fatale nait entre ces deux êtres, s’égalant en perfection. Mais, vertueuse, voulant rester fidèle à son mari, la princesse de Clèves résiste à cet amour, et veut fuir le duc de Nemours et la cour qu’il fréquente, pour ne pas tomber dans les pièges de la passion et dans les bras de cet homme qu’elle aime. La conduite de sa femme, intrigue le prince de Clèves qui ne comprend pas son désir soudain de retraite. Courageusement, elle avoue les raisons de son trouble et de sa décision à son mari ( ce qui apparait aujourd’hui invraisemblable). Monsieur de Clèves est partagé entre la foi en sa femme et le doute, la jalousie. Sa femme se réfugie à la campagne. Monsieur de Clèves fait prendre en filature le duc de Nemours par un de ses proches. Le duc, obstiné, poursuit  la princesse de Clèves de ses assiduités : il est fou d’amour, obsédé, et pénètre la nuit dans sa propriété, dans ses jardins, espérant en vain rencontrer Madame de Clèves. Celle-ci s’abrite, se protège et se défend.

On rapporte cette vérité, incomplètement au malheureux prince de Clèves qui tombe malade, fébrile de congestion et de jalousie, croyant en l’infidélité de sa femme, malgré ses larmes, et ses  serments à son chevet. Il en meurt.

La princesse de Clèves, folle de douleur et désespérée, malgré cette liberté nouvelle, reste digne et ferme. En dépit de l’amour sincère et de la passion de Nemours, elle renonce à se remarier, elle renonce au monde, et se retire dans un couvent d’abord, ensuite sur ses terres lointaines, dans les Pyrénées  où elle finit ses jours et meurt à son tour. Pauvre duc de Nemours ! Mais il  l’a bien cherché par son insistance inconvenante ; il est à l’origine de ce malheur et de son infortune.

La narration, l’ordre dans la temporalité et le style

Récit de chronologie linéaire et d’omniscience, comme on s’y attend pour l’époque, avec un ou deux « lodyans » ou récits emboités, enchâssés. Cela nous importe peu et ne nous gêne pas du tout au regard des procédés actuels. Le style contient des tournures grammaticales précieuses et vieillies du style classique du 17e siècle (conversations au passé simple et à l’imparfait du subjonctif ; concordances pointues) ; vocabulaire d’époque, connotations anciennes et perdues de mots actuels.

Pour nous résumer, un grand et beau roman psychologique. Signes avant-coureurs du behaviorisme. Tropismes précurseurs de la manière de Nathalie Sarraute.

Roland Léonard

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