Dessalines, son rêve et son patriotisme révolutionnaire

Publié le 2020-10-14 | Le Nouvelliste

Par Jean-Marie Beaudouin

Dessalines, victime des imputations imaginaires

Dessalines est dépeint par les premiers historiens sous les traits d’un sanguinaire toujours inassouvi, mais aussi comme le prédateur des habitants du Sud en particulier. On rapporte que le jour du 17 octobre 1806 où il allait être sacrifié sur l’autel de la trahison, il aurait annoncé l’apocalypse-Sud: « Je veux que mon cheval marche dans le sang jusqu’à Tiburon. Bientôt le département du Sud serait une telle solitude qu’on n’y entendrait même plus le chant du Coq » dans Histoire d’Haïti – Tome 3, pages 322 – 323, de l’auteur Thomas Madiou. Le département du Sud est aussi présenté comme le foyer originel de la résistance, de la rébellion ou de l’insurrection contre le gouvernement central. Parmi les évènements du Sud à l’époque coloniale et à l’époque de l’indépendance nationale, nous en sélectionnons trois (3) qui peuvent expliquer le caractère antipathique des historiens officiels qui manifestement n’aiment pas Dessalines.

Entre juin 1799 et mars 1800, une guerre éclata sous le nom de guerre civile du Sud, ou guerre du Sud, ou encore Guerre des couteaux. Elle opposa Toussaint Louverture, général en chef de l’armée, à André Rigaud, général brigadier et commandant en chef du département du Sud. N’ayant pas reconnu l’autorité de son chef hiérarchique, Rigaud commit par là un acte d’insubordination. Et cela explique toutes les conséquences encourues: le général Rigaud s’échappa à la cloche de bois, laissant derrière lui des morts, des blessés et une armée débandée.

Entre 5 – 6 juillet 1802, eut lieu la rencontre historique du Camp-Gérard dans la Plaine des Cayes. Dessalines y rencontra Geffard ainsi que tous les officiers supérieurs du département du Sud, dans le but essentiel de sceller les accords et l’Union qui présidèrent au Congrès de l’Arcahaie ayant eu lieu deux mois plutôt (18 mai 1803). Ce fut un bon présage, ce fut aussi l’œuvre particulière de Pétion. Reconquête des territoires occupés par les Français dans le Sud, dans la Grand-Anse, dans l’Ouest jusqu’à la bataille suprême de Vertières (18 novembre 1803), ont été les suites heureuses de ladite rencontre du Camp-Gérard. L’indépendance nationale ayant été proclamée, un nouvel État libre s’étant formé, et un gouvernement national s’étant constitué dans les conditions de la liberté et de l’égalité humaine conquises.

Entre début août et début septembre 1806, l’Empereur Dessalines et chef de l’État se rendit dans le Sud dans le cadre d’une visite d’inspection. Il resta dans la ville des Cayes environ un mois. Des prévarications, des malversations/concussions et des dilapidations de fonds y ont été commises sous le rapport de son ministre des Finances, en l’occurrence général Vernet. Assainir l’administration du Sud et freiner l’hémorragie des deniers de l’État ont été l’objectif principal de la visite de Dessalines aux Cayes. Il en avait profité pour vérifier la valeur des soupçons que les flatteurs et espions à Marchand avaient fait peser sur la tête du général divisionnaire Geffrard qui meurt le 31 mai 1806, trois mois plutôt avant la visite. Il fut victime d’un abcès intra-abdominal, dit-on. Dessalines n’avait absolument rien trouvé de compromettant au sujet de Geffrard. Il est reparti des Cayes pour Marchand; il chargea l’adjudant-général Inginac de conduire avec une main ferme le processus d’épuration de l’état des comptes.

L’apocalypse-Sud, disions-nous, ne se vérifie pas. Aucune pièce à conviction n’est venue prouver que Dessalines avait commis des exactions pendant sa visite d’inspection dans le Midi du pays national. Ses détracteurs anciens et modernes ont mis dans sa bouche une déclaration lapidaire qui laisse à penser que des crimes auraient été commis sous ordre de Dessalines. On rapporte que, lorsqu’il quitta la ville des Cayes le 9 septembre 1806, il se serait arrêté à Petit-Goâve pour y voir le colonel Bruno Lamarre à qui il aurait dit ceci:

« Lamarre, mon fils, lui dit-il, tiens prête la 24e demi-brigade ; car avant longtemps j’aurai besoin de toi et de ce corps pour descendre dans le Sud. Après ce que je viens d’y faire, si les citoyens ne se soulèvent pas contre moi, c’est qu’ils ne sont pas hommes. » Dans Études sur l’histoire d’Haïti. Tome VI, chapitre VIII, page 285, par Beaubrun Ardouin.

Si cette adresse elliptique, empreinte de menace ou de vengeance, est authentique, elle ne se situe pas moins dans le futur. Un futur qui peut être proche ou lointain, ou encore un non futur. De fait, Dessalines ne reverra jamais plus les gens du Sud; il sera assassiné par la classe parricide au Pont-Rouge trente-huit jours après son départ des Cayes. Il est une constante dans l’histoire écrite des esclaves haïtiens que la première école s’est plu à insérer dans ses épreuves un ensemble de « choses et gens entendus », conférant ainsi une forte assise à la tradition orale.

Mais comment en est-on arrivé là,c’est-à-dire des Haïtiens lettrés qui ont commencé l’écriture de l’histoire d’Haïti, qui, sous leur plume, ont assassiné Dessalines une deuxième fois? N’est-ce pas là une insulte à l’intelligence moderne des Haïtiennes et des Haïtiens qui, sans le rôle courageux et déterminant de Dessalines, eussent été sans cordon ombilical, ou rayés de la carte de l’île d’Haïti. Dessalines n’est pas seulement un libérateur dans la mémoire collective, un révolutionnaire engagé d’envergure nationale et au-delà;mais il est lui-même l’histoire d’Haïti.

La réponse à la question présentement posée peut paraître difficile à énoncer, à articuler vie d’esclave et vie politique de Dessalines. Non pas parce que l’Haïtien moderne ne dispose pas de ressource intellectuelle pour appréhender l’Ancêtre dans ses facultés transversales et étendues, mais parce qu’il est resté esclave de la tradition littéraire haïtienne dont il croit être infranchissable, semble-t-il. Or, quoique de caractère objectif et revêtue de l’autorité intellectuelle, la science elle-même est contrainte de s’adapter aux réalités nouvelles qui arrivent devant elle sans attendre. Aussi revisite-elle de temps à autre l’état des connaissances anciennes vis-à-vis de l’état des connaissances actuelles, exercice intellectuel qui apparaît comme une loi pour elle. Mais il semble que la population universitaire haïtienne ne soit pas encore arrivée à ce chapitre de la connaissance scientifique, qui, a priori et a postériori, exige de lui du recul pour pouvoir mieux apprécier les objets qui sont présentés devant elle. Ne pas obéir à cette forme d’examen de soi, alors on court le risque de sombrer dans son estime de soi. Les états d’âme comme les passions ne rendent pas service au développement de la conscience.

En son temps ou de son époque, Dessalines représente l’avant-garde populaire telle que la population haïtienne postcoloniale l’avait vécue. Dans un langage marxiste contemporain, il représentait l’avant-garde populaire communiste. Certes, il ne s’était pas déclaré comme tel, mais tous ses faits et gestes concouraient vers cette perspective révolutionnaire. On ne peut pas lui reprocher d’avoir exercé la violence révolutionnaire pour enfin mettre fin à trois (3) siècles de colonialisme français qui enfanta l’esclavage des Nègres dans la colonie française de Saint-Domingue. On ne peut pas lui reprocher d’avoir libéré son peuple de la servitude séculaire à laquelle Dieu et son Église prirent parti à son établissement sous le Code Noir, dont les divines entités morales n’avaient nullement souhaité que l’esclavagisme cessât.

On ne peut pas lui reprocher d’avoir solennellement proclamé la fin irréversible de l’esclavage, et d’en avoir fait d’Haïti une terre d’asile, de paix et de tranquillité. Pouvaient y venir des gens dont la liberté était menacée, de quelque ethnie qu’ils pussent être.On ne peut pas lui reprocher d’avoir concentré tant de mains dans la stratégie de défense nationale; l’armée fut réformée aussi bien dans ses structures vitales que dans son effectif en nombre. Le chef révolutionnaire avait été bien imbu de l’importance d’une bonne et forte armée nationale quant à la sauvegarde d’un État libre, souverain et indépendant. Cette loi de l’inamovibilité de l’armée en tant qu’institution devient plus cruciale dans le monde actuel.

Pourvus de trois (3) cycles d’étude supérieure (des études doctorales), des Haïtiennes et des Haïtiens bannissent pourtant l’institution militaire et, au nom de leur estime de soi, affirment qu’ils n’en ont plus besoin. Ils sont pourtant confrontés chaque jour à la dure réalité de l’insécurité qui s’installe dans le pays national depuis environ vingt longues années. Loin de se soumettre à un examen de conscience qui leur procurerait de bonnes dispositions de l’esprit, ils ont préféré recourir à la main secourable de la Pax Americana. Les États-Unis, un pays raciste d’âme et d’esprit, leur ont foutu deux occupations militaires en un siècle (1915 & 1994); puis, ils délèguent leur pouvoir d’ingérence au système des Nations Unies pour les autres occupations que l’on sait. Pourtant, ils sont capables de maintenir Dessalines dans les affres d’une condamnation à mort sans que sa famille et ses proches puissent enfin faire son deuil. Ayant perdu sa puissance publique, l’État d’Haïti s’attarde dans un état de corps sans tête. Ainsi l’orage de l’insécurité récurrente n’épargne personne dans ses débordements aveugles, pour le moins criminels. L’élite bourgeoise se fatigue de son attitude réactionnaire traditionnelle; elle est rendue et frappée d’inertie intellectuelle, pour finalement s’incliner dans l’inaction.

Nous disions tantôt qu’on ne peut pas reprocher au révolutionnaire Dessalines d’avoir concentré tant de mains dans l’agriculture, base de l’existence du peuple haïtien car sans alimentation on est exposé aux maladies jusqu’à sa mort clinique. Il initia une politique agraire objective dans la perspective de régler une fois pour toute la production agricole conformément aux buts qu’il s’était fixés. On ne peut pas lui reprocher d’avoir créé des écoles populaires auxquelles s’ajoutent celles de Toussaint; il les avait mises à la disposition de la paysannerie pauvre et des soldats de l’armée. Peut-être qu’il en viendrait à structurer l’armée paysanne locale existante depuis la révolution victorieuse de 1804; il aurait ainsi pu passer du local au régional et du régional au national. On sentait venir chez lui la stratégie des APL.

On ne peut pas reprocher à Dessalines lorsqu’il dota le pays tout neuf d’une loi constitutionnelle révolutionnaire, servant de référence juridique pour les tribunaux comme pour la magistrature assise et debout. Il innova quand il introduit dans le texte fondamental: désormais l’Haïtien à teint noir et l’Haïtien à teint clair sont nègres (Article 14). Il avait une haute conscience de la question de couleur au temps de la colonie; il avait voulu prévenir de malheureux conflits qui pourraient survenir dans la nouvelle société dont il était en train de construire sur des bases nouvelles, conformes à ses idéaux de progrès et de démocratie populaire. En ce temps-là, le citoyen paysan était reconnu dans ses droits.

Dans le même texte fondamental, il prit également ses distances avec l’Église (Articles 50 @ 52) avec raison, puisque l’institution religieuse porte en elle le racisme et l’esclavagisme. Dessalines avait vécu en direct absolu les funestes exploits des pères bretons, racistes au pire d’eux-mêmes. Encore qu’il savait également que l’Église canonisa le souverain de France, le roi Louis IX, pour sa prise d’armes contre les Musulmans d’Égypte lors des croisades en terre sainte. (Canonisation:  août 1297, sous le pontificat du pape Boniface VIII).  La déraison comme l’immoralité sont beaucoup plus présentes dans l’Église que la raison et la morale. Dieu dort dans son sommeil éternel. Amen!

Enfin, on ne peut pas reprocher à Dessalines d’avoir manifestement exercé son internationalisme à l’égard des peuples colonisés de l’Amérique du Sud et des Antilles. Au Cap-Haïtien, le 28 avril 1804, Dessalines tint un discours officiel dans lequel il manifesta sa fraternité et sa solidarité humaine avec le peuple de la Martinique qui était encore retenu sous le joug du colonialisme et de l’esclavagisme français, dont voici un extrait:

« Enfin, le despotisme effroyable, précurseur de la mort, exercé à la Martinique. Infortunés Martiniquais! Que ne puis-je voler à votre secours et briser vos fers?  Hélas ! Un obstacle invincible nous sépare… Mais peut-être une étincelle du feu qui nous embrase jaillira dans votre âme; au bruit de cette commotion, réveillés en sursaut de votre léthargie, revendiquerez-vous, les armes à la main, vos droits sacrés et imprescriptibles! »

Voilà, en condensé, le programme de gouvernement de Dessalines, dont la pertinence de la méthode transcende l’idéologie dominante et son ordre social caractérisé par l’exclusion, l’apartheid social et ethnique. Contrairement à la politique traditionnelle de l’État depuis son apparition dans la société humaine, la nouvelle méthode de gouvernement comprend l’intégration systémique dans laquelle la personne humaine s’incorpore dans le nouvel ordre social et, avec lui, ses pratiques nouvelles, ses habitudes et mœurs nouvelles. Y compris l’inclusion et la cohésion sociales qui garantissent la nouvelle expérience dessalinienne et la durée de vie du nouveau système de gouvernement.

Jean-Marie Beaudouin

Octobre 2020; coifopcha@yahoo.fr

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