Journée mondiale de la santé mentale

Les « fous » de ma ville (Anse-à-Galets)

Publié le 2020-10-12 | Le Nouvelliste

Je parierais gros que dans la tête des gens de ma génération trottent, par moments, certaines scènes de vie dans lesquelles sont impliqués des « fous »que l’on retrouvait dans cette petite ville durant les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. A cette époque, la physionomie de la cité était des plus simples. Tout le monde connaissait tout le monde. Et tout le monde connaissait les « fous » qui habitaient la ville ou qui y étaient de passage pendant quelques heures ou quelques jours.

Certains de ces malades mentaux ont mené une vie presque retirée dans leurs familles. Ils sortaient très peu ou ne quittaient rarement les limites de leurs quartiers résidentiels. D’autres traversaient inlassablement – donc continuellement – les sections communales avec des pauses plus ou moins longues ici et là dans les villages côtiers ou intra montagneux. Ils étaient toujours en chemin. C’étaient des « pieds poudrés » infatigables.D’autres, enfin, plus extravagants, semblaient mener une vie normale au point de devenir railleurs et divertissants. Ils prenaient plaisir à ridiculiser les gens dits « normaux». Ils sortaient carrément de leur enclos psychosocial pour s’en prendre à d’autres gens. Le « fou » que l’on taquinait, taquinait à son tour ! Mais, quelle qu’ait été leur attitude, ils sont tous mémorables, les « fous » de ma ville. Et tout se joue dans les détails.

1.-Laurent Cadeau

Pendant longtemps et jusqu’à sa mort, Laurent était le plus populaire des « fous » de La Gonâve. Cet homme de taille supérieure à la moyenne aurait sillonné l’île du nord au sud et de l’est à l’ouest. Laurent avait une démarche lente, mais assurée. Il parlait très peu. À peine il sollicitait les autres et ne s’occupait presque entièrement de son mégot qu’il plaçait, après un temps répit avec la fumée, derrière ses oreilles. Laurent était un grand marcheur, un grand timide. Mais, le plus frappant, il n’était pas agressif ni malveillant. Certaine fois, il faisait rire beaucoup surtout quand il grattait sa guitare artisanale et fredonnait ces paroles sur un rythme entrainant :

« Au clair de la lune, limen limyè nan peyi a

Pa gen anyen ki pi gran pase Bon Dye

Au clair de la lune, limen limyè nan peyi a.»

2.- Zégue

Elégante, excessive, la tête étouffée de longues tresses, les bras couverts de bracelets multicolores, Zégué était très connue dans la ville. Elle aimait chanter, danser et savait élever le ton en parlant avec une arrière-voix enrouée. Elle ne se laissait pas faire. Une forte personnalité habitait ce corps svelte. Malheureusement, un matin lugubre, elle a été retrouvée face contre les eaux dans la mer de Vieux-Magasin.Elle avait poussé trop loin son impertinence en tentant de dénoncer des escamoteurs qui s’amusaient à soustraire nuitamment des sacs de charbon de bois parmi les piles que les braves paysans arrangeaient sur le rivage en attendant de les jeter dans des voiliers à destination de Port-au-Prince, Saint-Marc ou Arcahaie. Zégué a payé pour le peu de lucidité qui lui restait.

3.- Christian

Christian Généus faisait partie de cette espèce de « fous » inoubliables. Il se mettait rapidement en colère quand on lui lançait : « Christian grenn flach » ou« Christian grenn elektrik ! ».Injures, jets de pierres s’en suivaient automatiquement. Les plus malins devaient se cacher pour se protéger de son excitation.

Christian a été la base d’un évènement malheureux. Il était soupçonné d’avoir blessé mortellement un garçon qui le taquinait alors que ce dernier se trouvait sur l’appontement de Vieux-Magasin. L’émoi soulevé, le saisissement provoqué faisaient déchaîner les parents de la jeune victime,Tyaly Larose, dit Ti-Lento, un camarade de classe. Devant l’impossibilité de mettre la main sur Christian, Roland Lafontant, alias Djo, son beau-frère, allait payer de sa vie lors des représailles. Roland Lafontant, l’un des fils de Stephen Lafonfant,a été tué bêtement et sauvagement pour un fait attribué à Christian le « fou ». Une application sans appel et par procuration de la loi du talion.

4.- « Fòk-nan-syèl »

Romain Jaccy, alias « Fòk-nan-syèl » affectionnait énormément les femmes. Sans aucune formalité, il leur balançait des phrases hypocoristiques macérées de mots sexuels. Mais, il avait un œil particulier pour les infirmières et les auxiliaires-infirmières de l’Hôpital wesléyen.Il était le mari fantasmagorique de toutes ces femmes. Beaucoup d’entre elles ont soigné régulièrement la plaie ulcérée qu’il avait à l’une de ses jambes.

5.- Dokoy

Dokoy, de son vrai nom Mario Félix, s’imposait par son physique. Il avait une démarche de cheval de bois et la force pour soulever des montagnes. C’était un « Gros-Courage », selon l’expression de la malice populaire. Il était dur, vigoureux, frénétique et furieux. Dokoy, qui s’y frotte s’y pique. Il était le premier-né d’une fratrie de quatre garçons (Dickens, Berthony et Smith Félix).

6.- Gros-Marie

Originaire de Gros-Mangles, Marie ou Gros-Marie allait et venait dans les quartiers de la ville. Replète et bedonnante, Marie ne passait pas inaperçue. À la fontaine publique, elle savait sortir de ses gonds quand elle éprouvait des difficultés à remplir son « bucket », mot qui est traduit de l’anglais au créole par « bokit ». Certains lui donnaient de l’argent pour aller remplir ces seaux d’eau. Elle gagnait ainsi un peu d’argent.

7.- Jornéus Bazile, alias « Pastè »

La lucidité de Pastè est cyclique et s’étend sur des périodes plus ou moins longues. Ce natif de Nan-Café est un causeur. Quelquefois, il vous sort de bonnes blagues. Sa manie d’aligner quelques phrases françaises lors d’une conversation attestent qu’il avait déjà atteint le secondaire. Pastè s’accroche à son « bandjo » et fait montre de la capacité à fabriquer des réchauds à charbon de bois, une fois le matériau métallique trouvé. Par contre, il ne travaillait pas gratis.

8.- Silaurian Cadeu

Le nommé Silaurian, grand-frère de Laurent, a ses fanatiques dans la ville. Curieusement, il ne se considérait pas comme un « fou ». Plutôt, il estimait être mentalement contrarié. Quand il abordait une personne, c’était pour lui demander une « résistance », c’est-à-dire de quoi manger. Il pouvait tout accepter sauf le maïs moulu. Si les relations sont fixées avec un bienfaiteur, en signe de reconnaissance, il lui apportait quelques lots de citrons verts.

9.- Absent

Je m’en voudrais de ne pas mentionner Absent, ce « fou » qui en 1973 a pu identifier l’une des personnes impliquées dans l’assassinat de Julien ainsi connu, un natif de Bainet qui habitait Vieux-Magasin. Absent avait silencieusement assisté au meurtre sans soulever le soupçon des malfaiteurs. L’un des tueurs identifié a avoué  le crime, ce qui a permis aux forces de l’ordre de mettre la main au collet des autres égorgeurs qui ont découpé certaines parties du corps de la victime aux fins de pratiques cabalistiques.

D’autres noms moins célèbres méritent d’être mentionnés dans la liste de ces originaux de l’Anse-à-Galets. À juste titre, on peut citer Vernis [amoureux de Mireille Dorisca au point de dire à tout venant et à tout bout de champ : « Mireille se pa m (traduction : Mireille est à moi) »], Marie et Lavigeur (sœur et frère de Vernis), Marie Dimanche, Fenick (joueur de vaccine et qui se présente comme un grand propriétaire terrien),Tiza de Morne-Chandelle,Abilijou, Ti-Marie des Frégates, Sòsò de Nan-Baré, Moïse Joly, alias Tchoko de Bois-Brûlé, Mélita Charles, Akilora de Bois-Crédit et tant d’autres.

Tous, à travers leur extravagance, leur excentricité, leur manie et leur inconduite, ont laissé quelques paragraphes ineffaçables dans le livre d’histoire de chacun de nous. Leur sort nous attristait, pourtant, par moments, ils nous faisaient pousser des éclats de rire. Leur mémoire est saluée ici et aujourd’hui. Leur dérèglement mental, leur manque de jugement ne les ont pas soustraits à notre affection ni à la sollicitude de notre raison. La plupart étaient des Gonâviens comme nous, à part entière. Des frères et sœurs dans cette humanité universelle qui transcende géographie, sexe, âge, connaissance, richesse et origine sociale.

Idson Saint-Fleur saintfleuri14@yahoo.fr Auteur

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