Stigmatisation et discrimination dans la Covid-19 : le ver est dans le fruit

Publié le 2020-10-06 | Le Nouvelliste

Par Dr Érold Joseph

« On peut être un brillant scientifique et intellectuel, mais dépourvu de jugement et de sens pratique »

De l’Antiquité à nos jours, les réactions de l’être humain aux menaces collectives n’ont pas changé en dépit des progrès scientifiques et médicaux. En ce sens, la stigmatisation/discrimination représente l’épidémie l’une des  plus anciennes au monde. Elle accompagne régulièrement toutes les autres, jouant ainsi le rôle d’accélérateur, de booster. Durant l’actuelle pandémie de Covid-19, elle frappait, dans un premier temps, exclusivement les Chinois, considérés comme les responsables de l’apparition et de la propagation de la maladie. Elle s’est étendue par la suite, aux étrangers en général et,  à tous ceux qui en sont infectés, supposés  l’être, ou encore qui ont une  prédisposition réelle ou supposée  à la maladie.

Qu’entend-on par stigmatisation ?

La stigmatisation, du latin « stigmata = tache) consiste, au sens propre, à marquer  le corps de quelqu’un afin de lui donner une cicatrice distinctive, indélébile, comme cela se pratiquait dans l’Antiquité, à l’égard des grands criminels .

 Au sens figuré, elle vise  à discréditer, à dévaloriser une personne ou un groupe de personnes, en fonction d’une ou de plusieurs caractéristique(s) donnée(s) jugé(es) négative(s). La caractéristique en question peut être physique (couleur de la peau), psychologique, sociale, économique, géographique, ethnique, sanitaire...

La stigmatisation constitue la première étape d’un processus, dont la seconde est la discrimination. Il s’agit d’un couple fusionnel.

Qu’est-ce que la discrimination ?

La discrimination, c’est l’action intellectuelle de discerner, de distinguer un concept, une chose (ou une personne) d’un (e) autre en fonction de certains critères. En ce sens, elle constitue une action intellectuelle neutre, plus ou moins objective. Elle peut être éminemment positive comme le fait d’honorer, de récompenser  quelqu’un (ou un groupe) qui a rendu service à la communauté.

La discrimination consécutive à une stigmatisation est par contre, toujours négative. Elle consiste à isoler, mettre à l’écart, la personne ou même  le groupe supposément  porteur de la tare.On parle alors de stigmatisation/discrimination.Elle comporte le plus souvent une forte charge de pensées et d’émotions négatives basées généralement sur de fausses perceptions et interprétations. Elle est donc source de rejet, de  conflit, de violence et de souffrance.

Existe-t-il différentes formes de stigmatisation/discrimination ?

La stigmatisation peut se présenter sous différentes  formes etdans des domaines divers. Il y a la discrimination physique ou psychologique qui s’exerce à l’encontre de personnes présentant une déficience ou malformation physique ou mentale. Il y a aussi la discrimination d’ordre socioéconomique à l’endroit des couches défavorisées. Il existe aussi la discrimination raciale ou de couleur, celle liée au genre, dont les femmes ont  longtemps été victimes. Mais elle peut également être en rapport avec l’orientation sexuelle, la forme extrême étant l’homophobie ou haine des homosexuels(les).

Quelles sont les causes de la stigmatisation ?

Il existe généralement trois grandes causes de la stigmatisation/discrimination : la peur, l’ignorance et l’égoïsme. Elles s’influencent et se renforcent  l’une l’autre et sont courantes lors de l’apparition d’une nouvelle épidémie. Dans le cas de la Covid-19, il s’agit de la peur d’être infecté, de tomber malade, de transmettre le microbe et aussi de mourir. Cette peur est alimentée en bonne partie, par l’ignorance. L’on ignore encore beaucoup de choses de ce nouveau virus : son origine exacte, ses modes de transmission, les moyens de le combattre, le traitement qui devrait permettre son élimination dans l’organisme et dans l’environnement. L’absence d’une antibiothérapie efficace et faisant l’unanimité dans une  communauté scientifique divisée, renforce cette  peur qui se généralise, devient collective, se transformant en panique avec un effet dévastateur sur l’immunité. Tout cela est favorisé par les médias sociaux et traditionnels qui disséminent quotidiennement des chiffres alarmants de mortalité ainsi que  des  informations fausses ou inexactes: c’est l’infodémie. À quelques jours d’intervalle, l’on dit à la fois tout, et son contraire. Qui croire ? Que croire ? Que faire ? C’est la  cacophonie... On se barricade chez soi. L’on maintient la distance, l’on se protège  même de ses proches. L’on ne secourt plus une personne en danger. L’on oublie que face à certaines souffrances, certaines urgences, il faut penser d’abord  à autrui est un impératif. L’égoïsme s’est mis de la partie.  L’on s’en prend même aux personnes prétendument infectées ou qui ne respectent pas  certaines mesures : elles deviennent des boucs émissaires. L’égoisme franchit un pas de plus: il devient violence, car il faut éliminer physiquement ou socialement l’être humain qui  héberge le virus.

Quelles sont les conséquences de la stigmatisation/discrimination ?

La toute première conséquence de la stigmatisation/discrimination, c’est la violence verbale ou physique à l’encontre des personnes infectées ou potentiellement susceptibles de transmettre l’infection. Elle peut aller jusqu’à l’exclusion sociale. La deuxième, c’est le déni de la maladie par ceux qui en sont frappés. Lors même que l’on présenterait tous les symptômes évocateurs du mal, que le test aura été positif, l’on refuse d’accepter la réalité et de se faire prendre en charge dans une structure de soin par crainte de discrimination. La personne  prétendra souffrir d’une grippe banale tout en pratiquant l’automédication et en ayant recours à la pharmacopée traditionnelle. Ce déni devient collectif quand la population accuse les autorités de propager l’idée d’une maladie, d’une épidémie fictive en vue de soutirer l’aide internationale. Le refus de se faire diagnostiquer ou soigner, du moins par les structures officielles, représente donc une troisième conséquence négative de la stigmatisation. L’individu risque alors non seulement de contaminer son entourage, de propager l’épidémie, mais aussi d’évoluer vers l’insuffisance respiratoire et même la mort. Une quatrième conséquence corollaire, c’est l’automédication avec le risque d’utiliser, sans surveillance, des drogues dangereuses ou inappropriées avec toutes les conséquences possibles. Par ailleurs, l’individu peut dans certains cas, se blâmer d’avoir contracté l’infection et d’avoir mis ainsi en danger son entourage. C’est l’auto-stigmatisation, l’autoculpabilisation déjà connue avec le VIH et qui entraîne la dépression, voire le suicide. Par ailleurs, la stigmatisation, en plus de la peur, explique la désertion  des structures de soins par le personnel de santé ou le refus de ce dernier, de prendre en charge une personne suspecte d’avoir contracté l’infection. Cette attitude peut être renforcée par le manque de matériel de protection destiné aux soignants.

Les mesures de lutte contre le coronavirus ne sont-elles pas stigmatisantes en soi ?

La majorité des mesures de santé publique utilisées pour combattre les épidémies en général, et celle-ci en particulier, renferment déjà les germes de la stigmatisation/discrimination, quand elles ne sont pas elles-mêmes stigmatisantes. Il ne s’agit point  d’un jugement de valeur, ni d’une totale remise en cause de leur efficacité, mais d’un constat. Ainsi, la vieille stratégie médiévale de la quarantaine, rebaptisée aujourd’hui « quatorzaine », consiste à isoler les personnes infectées (donc dangereuses), ou supposées l’être, de la population générale présumée saine. Il s’agit là  d’un  acte discriminatoire. Le stigmate, en pareil cas, s’avère soit  un test postif au Covid-19, soit une histoire de contact étroit avec une personne infectée, ou encore le séjour dans un pays fortement frappé par l’épidémie. La conséquence peut être le refus de pénétrer sur un territoire, l’incarcération durant 14 jours dans un centre de dépistage ou encore la résidence surveillée durant cette période. Le confinement domiciliaire, variante récente de la quarantaine, est un auto-emprisonnement volontaire ou imposé et visant à protéger une  population  d’un individu considéré comme potentiellement porteur du stigmate viral.  Même confiné chez soi, l’on est exhorté à s’isoler de sa famille, par le port du masque, la distanciation physique et en évitant soigneusement tout geste affectueux comme le câlin, l’accolade…

Les mesures préventives peuvent-elles avoir  des répercussions psychologiques et   contribuer à aggraver l’épidémie ?

L’être humain comporte plusieurs dimensions : physique, psychologique, sociale et spirituelle. Chacune d’entre elles comporte ses règles et besoins propres. Certaines méthodes préventives visant le maintien de la santé physique, rentrent en contradiction directe avec les besoins psychologiques et sociaux. Ainsi le confinement, le port du masque, la distanciation physique, surtout d’application stricte, empêchent les manifestations de tendresse, d’affection. Ils entravent ou éliminent le loisir, le sport, les activités culturelles, les relations sexuelles. Ceci peut entraîner des comportements déviants, la dissociation du couple, la violence familiale etmême des comportements antisociaux. Tout cela est favorisé par la crise économique majeure engendrée par l’arrêt des activités et affectant terriblement les foyers. L’exacerbation de la peur, alliée à l’égoïsme du sauve-qui-peut,  affaiblit par ailleurs l’immunité, entretenant ainsi l’épidémie. Le remède  perpétue donc le mal.

Que faire pour contrecarrer l’impact négatif des mesures préventives?

Si lors des premières phases d’introduction de la pandémie dans une communauté (phases 1 à 3), les mesures sont très strictes, elles doivent néanmoins s’assouplir progressivement en fonction de l’évolution de la maladie et aussi du contexte local, voire régional et culturel. Le bon dosage de ces mesures s’avère d’une importance capitale. Il s’agit de trouver le juste milieu, ou plutôt le milieu juste lequel n’est point statique. D’autre part, l’accent devrait davantage être mis dans les messages de santé publique, sur  la compassion et l’entraide en lieu et place de l’individualisme forcené, du sauve-qui-peut. Du point de vue individuel, toute personne présentant des symptômes fortement évocateurs de la maladie comme la perte de l’odorat (anosmie) ou du goût (agueusie) devrait subir un test diagnostic et être placée immédiatement sous un  traitement domiciliaire à base d’anciennes molécules potentiellement  peu dangereuses et avec une évidence d’efficacité. Elle doit parallèlement  être rassurée psychologiquement (assistance-conseil) ainsi que  ses proches, lesquels devraient être encouragés à la soutenir moralement tout en se protégeant. Parallèlement, un accent particulier sera mis sur la nutrition, le renforcement de l’immunité. Ne pas traiter sous prétexte de rigueur méthodologique ou scientifique, se contenter d’un simple traitement symptomatique et supportif dans l’attente d’un nouveau médicament ou vaccin, tout cela constitue une non-assistance à personne et à population en danger. Dans ce cas, le patient en question contaminera son entourage, développera des complications respiratoires  en lien avec une coagulation intravasculaire due à l’hyperréaction immunitaire elle-même  provoquée par  ce qui a été baptisé « tempête de cytokines ». Elle aboutira en salle de réanimation et décèdera, particulièrement s’il est âgé ou porteur d’une comorbidité. C’est le tableau constaté actuellement dans les pays développés où l’accès aux médicaments est strictement contrôlé, ceci contrairement aux pays pauvres où l’automédication et la médecine traditionnelle  demeurent la règle.

Ces réflexions expliqueraient  pour une bonne part, le fait qu’Haiti, avec un système de soin totalement défaillant, soit paradoxalement, l’un des pays les moins frappés du point de vue de la létalité  par le nouveau coronavirus : moins de 250 décès au total. Seule la recherche clinique, quasi inexistante chez nous, peut corroborer ou infirmer ces hypothèses explicatives. Le débat est ouvert…..

Dr Erold Joseph

Courriels : eroldjoseph2002@yahoo.fr et eroldjoseph2002@gmail.com

PETITE BIBLIOGRAPHIE

1.Philippe Adam et Claudine Herzlich, « Sociologie de la maladie et de la médecine », Paris, Armand Collin, coll 128,2007

2.Raymond Massé, « Culture et santé publique », Paris, Gaetan Morin,1995

3. Katherine Frolich, Maria de Koninch, « les inégalités sociales de santé au Québec », Presses de l’Université de Montréal, 2008

4.Matthieu Ricard, « Plaidoyer pour l’altruisme », NiL éditions, Paris, 2013

5. Le Dalai Lama, entretien avec Paul Ekman, « la voie des émotions », City Editions, 2008

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