Hommage à Me Dorval !

Publié le 2020-10-06 | Le Nouvelliste

Les données statistiques indiquent que les Haïtiens ont une espérance de vie à la naissance inférieure à 65 ans. Dr. Monferrier Dorval ne pouvait pas imaginer qu’il avait une espérance de vie de descente de voiture après son cri de détresse sur Magik 9. Oui, il l’avait dit lors de l’interview, il était venu pousser un cri. Était-il menacé ? On ne le saura sans doute jamais. Il vouait un culte à la vie privée. Il gardait sa douleur comme un secret. Il ne se dévoilait que pour affirmer son indépendance vis-à-vis de tout pouvoir ou déclarer son amour pour son pays.

Ma première réaction à la nouvelle de la mort tragique de Me Dorval était celle du déni. Je me suis dit que c’était sans doute une infox. Alors que je passais la nuit à ruminer la nouvelle dans mes pensées, je fus soudain pris d’une forte émotion en imaginant le geste lâche des assassins et le moment atroce de la découverte du corps. La nouvelle a été confirmée le lendemain, je ne pouvais plus nier l’évidence. 

Me Dorval parlait fort et avec autorité.  « Il avait une voix qui servait volontiers d’écho à ses pensées ; sa franchise était aussi rude que ses convictions étaient fortes. » Mais il avait aussi la capacité de baisser la voix pour la mettre sous mode confidentiel en devisant avec ses amis.

Comme la plupart des gens honnêtes, il n’avait rien à cacher. Sa parole était d’une hardiesse de vérité sans concession, dénonçant sans attaquer, avec la conviction nécessaire pour se faire écouter.

Le regard perçant, le ton cassant, prompt à en découdre, tout le prédisposait au métier d’avocat. Sa force de conviction et son honnêteté le rendaient à la fois crédible et percutant dans ses interventions. Me Dorval était fier de son savoir et conscient du statut qu’il avait dans notre société. Il se savait écouté et il voulait changer l’État sans se compromettre. Face à la corruption, c’était un homme seul avec un grand dessein. Son idéal éthique ne souffrait d'aucun compromis avec les hommes politiques, quels qu’ils eussent été.

Ce qu’on ne dit pas assez de Me Dorval, c’est qu’il aimait ses amis. Son franc-parler le portait à dire ses quatre vérités à un collègue pour esquisser ensuite un grand sourire lors de la prochaine rencontre. Il fallait bien le connaître pour le comprendre. Fort en thème et volubile, il ne se lassait jamais des conversations intellectuelles et politiques avec un ami au détour d’une rencontre dans un supermarché. Il avait le souci de creuser les questions difficiles sans prétendre à l’exhaustivité. Son fameux « te m pale w »  est un exemple parfait d’une prise de parole jouissive et de son appétit pour le débat contradictoire. Il aimait les mots, surtout lorsque ceux-ci pouvaient avoir une portée scientifique. C’est l’homme du « dissensus », de la « procédure impossible ». Il travaillait son discours pour en faire quelque chose d’audible et de percutant.

Ma rencontre avec lui fut tout à fait fortuite. Il avait répondu à une invitation au Collège Saint-Pierre pour réunir une masse critique d’anciens boursiers du gouvernement français en 1996. Avec l’humilité d’un soldat et le sérieux d’un professionnel, il nous proposa de travailler sur les statuts de l’Association avec Me Boni Silaire. Nous avions alors eu la chance de faire travailler gratuitement un ancien stagiaire du Cabinet Lamarre (Me Dorval) et un autre du Cabinet Salès (Me Silaire). Il nous demanda aussi de faire enregistrer l’Association au ministère des Affaires sociales. Ce qui fut fait. J’avais compris que c’était un homme de parole qui ne mettait pas en avant son doctorat, mais son équation personnelle. Dans le domaine du droit, il voulait faire progresser l’état des connaissances, les partager et aussi les faire comprendre. Il avait une vraie passion pour la science du droit. Il a construit sa notoriété sur du solide.

Lorsqu’il fut par la suite élu vice-président de l’Amicale des anciens boursiers du gouvernement français (ABGF), il mit son talent au service de la production de l’Association. Il avait contribué au rayonnement culturel de ladite association en publiant un texte sur la Constitution de 1987 dans le premier numéro de la revue de l’ABGF : « Le fil d’Ariane ». Me Dorval avait aussi fait une présentation sur le même sujet à l’Institut français en Haïti. Je l’appelais souvent au téléphone lorsque j’avais un doute sur une question épineuse dans le domaine du droit. Il était toujours disponible pour partager son expertise.

Il fut aussi mon avocat lorsqu’un propriétaire essaya de me déloger brutalement d’un appartement. Je fus surpris par sa générosité. Il paya de sa personne à chaque séance pour éviter de perdre le procès par défaut. Il me demanda de payer uniquement les frais d’huissier. Il s’interposa lorsque l’un de ses stagiaires voulut aller plus loin. Il m’expliqua qu’il préférait perdre un procès plutôt que de perdre son âme.

C’était aussi un vrai démocrate et un homme de principe. Convaincu de l’inapplicabilité de l’actuelle Constitution, il voulait aider son pays à s’en doter d’une nouvelle. Comme beaucoup d’entre nous, il avait la naïveté de penser et la faiblesse de croire qu’il était en sécurité à côté de ses compatriotes. Mais le verbe a échoué et la violence a gagné. 

L’assassinat d’un tel fleuron de notre intelligentsia est révoltant. Pas seulement parce qu’il enlève Monferrier à notre affection, mais parce qu’il donne des arguments à ceux qui veulent réduire notre peuple à des instincts violents et parfois même à des attributs culturels violents. Mais nous savons que l’ensauvagement actuel ne trouve pas sa source dans la partie saine de notre jeunesse.

Me Dorval avait une vie pleine de projets. C’était un juriste de combat. Il avait encore beaucoup de luttes à porter, beaucoup de personnalités à bousculer dans leur confort, beaucoup de principes à promouvoir et beaucoup d’espoir à donner aux jeunes universitaires. Les assassins en ont décidé autrement. Toutefois, en lui ôtant la vie de façon si odieuse, ils n’ont ni réussi à mettre la lumière sous le boisseau, ni à détruire ce que nous avons de plus précieux : le courage et la liberté.

Le départ de Me Dorval nous rappelle qu’il n’y a pas de liberté sans sécurité. Il nous remet aussi en mémoire que « ceux qui sont prêts à abandonner une liberté fondamentale pour obtenir temporairement un peu de sécurité, ne méritent ni la liberté ni la sécurité.»

Je termine sur cette citation de Louis Blanc,  historien et homme politique français: « Lorsque dans une société, la force organisée n’est nulle part, le despotisme est partout. »

Carlo Janvier Auteur

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