Appréciation de la gourde, augmentation de salaire, instabilité politique : le cocktail qui menace les 54 000 emplois du textile

Publié le 2020-09-25 | Le Nouvelliste

Mardi 22 septembre 2020, la Chambre des représentants des États-Unis votait le renouvellement de la loi américaine sur le Partenariat commercial avec le Bassin des Caraïbes (CBTPA). Pris isolément, le vote du CBTPA représente une bonne nouvelle pour l'emploi et les exportations en Haïti. Cependant, à regarder de plus près, le vote de l’extension de cette législation vitale pour l’économie de la région, en particulier celle d’Haïti, s’apparente à une victoire à la Pyrrhus tant les 54 000 emplois directs du secteur de l’assemblage textile sont soumis à rude épreuve et menacés de disparation si des mesures de redressement ne sont pas prises illico pour maintenir la stabilité du change notamment.

Plusieurs responsables dans le secteur textile avec qui la rédaction de Le Nouvelliste s’est entretenue n’ont pas caché leur préoccupation face à la situation inédite d’appréciation de la gourde face au dollar américain.

Interpellé sur les perspectives pour le secteur avec l’actuelle appréciation de la gourde face au dollar, Wilhelm Lemke, président du conseil de l’Association des industries d’Haïti (ADIH), n’y va pas par quatre chemins pour qualifier ces perspectives de désastreuses.

« Perspectives désastreuses, hélas, comme ce fut le cas en République dominicaine en 2004-2005 où plus de 100 000 emplois ont disparu suite à la soudaine forte appréciation du peso », a commenté laconiquement le nouveau président ayant pris les rênes de l’association patronale le 23 juillet de cette année.

Les sentiments d’inquiétude et de préoccupation sont les mêmes chez Fernando Capellan, un investisseur étranger important avec 18 années d’investissement au compteur en Haïti et pesant à lui seul 14 000 emplois dans le secteur textile. Face à la situation de change décrite plus haut, le patron du Grupo M, propriétaire de CODEVI, a exprimé ses craintes de ne pas pouvoir maintenir les emplois actuels de ses usines ni de les faire croître comme prévu.

 L’actuelle appréciation de la gourde face au dollar peut entrainer une perte de la compétitivité et la faillite généralisée de beaucoup d’entreprises, a poursuivi Capellan, alertant les autorités haïtiennes sur cette situation dangereuse mettant en péril une quantité importante d’emplois dans le secteur.

« Depuis une semaine, notre principal souci est l’appréciation soudaine de la gourde avec une telle rapidité […] Le message aujourd’hui est clair : il faut dire au gouvernement d'arrêter d’injecter des dollars », a tranché l’ancien président de l’ADIH, Georges Sassine.

« Dans notre cas, nous avons fait un budget et fixé nos prix avec un taux de change projeté de HTG98.00 x 1USD pour l’année fiscale 2019-2020.  À mesure que la dévaluation se poursuit, des ajustements de lieu sont naturellement apportés aux salaires de nos employés, en particulier ceux qui travaillent pour la production. Cependant nous avons vu comment au cours de cette semaine la devise a atteint HTG70.00 X 1USD, ce qui est financièrement insoutenable, devenant un coup mortel pour nos entreprises et notre secteur. Cela se traduira par une réduction rapide et drastique de nos effectifs compte tenu de l'impossibilité de payer pour nos opérations et l'achat d'intrants de production, sans parler de l'impact négatif que cela aura sur la chaîne d'approvisionnement en raison de la baisse de l'activité économique dans le secteur », a longuement exposé Fernando Capellan dans une lettre adressée au président Jovenel Moïse, au Premier ministre Joseph Jouthe, au ministre du Commerce Jonas Coffy et au gouverneur de la banque centrale Jean-Baden Dubois.

Après avoir attiré l’attention des autorités haïtiennes sur sa « grande inquiétude au sujet de l'appréciation de la monnaie nationale (gourdes) par rapport au dollar, et des conséquences terribles et irréversibles que cela pourrait entraîner au niveau économique, productif, politique et diplomatique, et au niveau de la population en général si les actions correctives ne sont pas prises de toute urgence », le président de CODEVI, Fernando A. Capellán, signataire de cette correspondance, s’est fait un devoir de leur rappeler l'expérience vécue en République dominicaine en 2004 et 2005, où dans ce même scénario 115 000 emplois formels ont été perdus, uniquement dans le secteur du textile.

« 15 ans plus tard, ces emplois n'ont toujours pas été totalement récupérés, générant un effet multiplicateur négatif dans tous les autres secteurs économiques compte tenu de la perte de la capacité d'achat et de paiement desdits salariés », a averti l’homme d’affaires dominicain dans sa correspondance tout en faisant remarquer que les produits de première nécessité n'ont pas connu de diminution proportionnelle à l'appréciation de la monnaie.

La différence avec la République dominicaine pendant ces années, a renchéri Capellan, le secteur touristique et d'autres secteurs de l’économie n’ont pas souffert autant que les usines textiles. Par contre, en Haïti, la génération de devises provient presque exclusivement des transferts de la diaspora et de l’exportation des usines textiles, a-t-il souligné.  

« Le capital est très frileux », a cru bon de rappeler Georges Sassine, soulignant comment il est extrêmement difficile de fonctionner en ne sachant pas à quoi s’attendre le mois prochain.  Avec la hausse de l’inflation conjuguée avec la baisse du dollar et les ouvriers qui dès le premier octobre vont vouloir placer leurs mots, car la loi nous oblige à ajuster leur salaire une fois l’inflation dépasse les 10%,  l’ancien président de l’ADIH n’hésite pas à parler de cocktail explosif.  Le plus préoccupant, dit-il, c’est l’instabilité, l’imprédictibilité que crée cette situation.

Au-delà de la perte des 5 000 emplois à cause du « peyi lòk »,  le secteur textile vient d’affronter des mois difficiles à cause de la Covid-19, a signalé M. Sassine, expliquant que le premier coup porté au secteur a été la fermeture des usines en mars dernier, décrétée dans le cadre de l’état d’urgence.

La commande de masques de l’État s’était révélée une bouée de sauvetage pour certaines compagnies qui, à partir du mois d’avril, ont commencé à recevoir des annulations de commandes. « La fabrication des masques pour l’État nous a permis de voir au sein de l’ADIH comment nous pouvons faire un virage dans la fabrication des équipements de protection personnelle », a déclaré Georges Sassine, confiant que l’ADIH envisage de continuer à fabriquer non seulement des masques, mais aussi la gamme des équipements de protection personnelle.

« Nous travaillons sur tous les fronts », a indiqué Georges Sassine, qui nous a fait part haut et fort de son soulagement pour le consentement unanime exprimé à la Chambre des représentants pour le renouvellement du CBTPA et de ce que ce vote représente pour les 54 000 emplois du secteur. À l’en croire, le renouvellement est à 90% dans la poche puisque le CBTPA passera tel quel au Sénat. Ses prochaines échéances sont respectivement la deuxième semaine du mois d’octobre prochain, quand le Congrès votera le financement pour ce programme, et dès l’année prochaine car il prévoit déjà de recommencer son  plaidoyer à Washington pour le vote de renouvellement de la loi HOPE qui prend fin en 2025.

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