Le rôle de la communauté internationale dans le royaume de l'impunité d'Haïti

Publié le 2020-09-24 | Le Nouvelliste

Par Michael Deibert

Pendant que Haïti implose sous le regard vigilant du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH) et de l’ambassade des États-Unis, il est difficile pour les observateurs, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, de ne pas se demander quel a été le résultat de la longue présence internationale dans le pays et de son implication intense dans ses combats politiques.

En à peine plus de 25 ans, Haïti a reçu la Mission civile internationale en Haïti (MICIVIH), la Mission des Nations unies en Haïti (MINUAH), l’intervention militaire «Operation Uphold Democracy» menée par les États-Unis en 1994, et pour la plus longue période, de 2004 à 2017, la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), grâce à laquelle BINUH a trouvé sa place.

Pendant ce temps, les Haïtiens ont enduré plusieurs chocs systémiques. Certaines catastrophes naturelles (plusieurs ouragans dévastateurs, dont l’ouragan Jeanne en 2004 et le tremblement de terre en janvier 2010) et d’autres des affaires d’hommes. Les élections - toujours contestées - ont eu lieu de manière régulière, mais les défaillances structurelles du système politique d’Haïti sont restées obstinément intactes. En effet, l’organisation des élections a souvent eu comme coût de maintenir l’avantage d’impunité pour ceux disposés à y participer.

Plutôt que d’atténuer ce problème, l’implication de la communauté internationale l’a souvent intensifié, même ses politiques économiques, en particulier celles des États-Unis, ont contribué à faire sombrer Haïti dans cette mer d’instabilité.

Aussi récemment que dans les années 80, Haïti produisait plus de 80% de ses denrées alimentaires ; mais en 1995, dans le cadre d’un ajustement structurel sponsorisé par la Banque mondiale (World Bank) et le Fonds monétaire international (FMI) avec le support du président des États-Unis Bill Clinton, Haïti a réduit les taxes d’importation sur le riz de 50% à 3%, et est rapidement devenu le 5e importateur mondial de riz des États-Unis et l’un des piliers de son économie a disparu. Ceux qui ont quitté la campagne pour la ville ont constaté que l’embargo des Etats-Unis du début des années 90 qui a aidé le régime militaire de Raoul Cédras a également ruiné l’industrie manufacturière d’Haïti, réduisant les emplois d’usine de la région de Port-au-Prince de 100,000 à 20,000 en un peu plus de 10 ans.

Le manque d’emplois rémunérés dans les campagnes aussi bien que dans les villes ait entrainé un grand nombre de jeunes hommes inactifs – les baz – dont les politiciens de la nation utilisèrent les muscles pour assurer des voix au moment des élections. Quasiment chaque élection de ces deux dernières décennies a été contestée par le parti perdant et la politique est vue comme une voie vers la richesse, le pouvoir et l’impunité. Les «baz» n’ont jamais manqué de travail.

En dépit d’être les descendants, d’une certaine façon, d’autres forces paramilitaires irrégulières de l’histoire d’Haïti – des Zinglin de Faustin Soulouque à l’armée souffrante de Louis-Jean-Jacques Acaau aux Tontons Macoutes de François Duvalier – le modèle baz était l’œuvre pionnière de Jean-Bertrand Aristide et du Parti Fanmi Lavalas à la fin du siècle dernier et depuis, s’est avéré une irrésistible tentation pour les politiciens haïtiens de toutes orientations. Le modèle baz s’est métastasé dans tout le corps politique, et quasi aucun parti n’est irréprochable, y compris le parti au pouvoir, le Parti haïtien Tèt Kale (PHTK), qui l’a adopté avec enthousiasme.

Rétrospectivement la communauté internationale a eu l’opportunité, à un moment précis, de suggérer une façon différente d’avancer.

Dans le cas du massacre d’au moins 27 personnes dans le quartier de Saint-Marc de la Scierie en février 2004 - survenant seulement quatre mois avant que la MINUSTAH débute son mandat - commenté par des organisations haïtiennes de défense des droits humains, par des journalistes locaux et des correspondants internationaux (dont moi) et par des chercheurs de l’organisation Human Rights Watch ; il fut décidé que poursuivre en justice serait trop incommode politiquement. Les auteurs présumés (ceux encore en vie) ont quitté la prison un à un, avec la bénédiction de la communauté internationale. Le cas de la Scierie n’a jamais fait l’objet d’une enquête complète et les atrocités commises restent impunies comme l’a noté Human Rights Watch en 2007. Les survivants d’un des plus importants massacres politiques des Amériques du 21e siècle n’auront pas - et n’ont pas - vu de justice. La politique a éclipsé la responsabilité historique. Ce message a été reçu clairement par les dirigeants politiques du pays.

Entre la justice et la « stabilité », la communauté internationale et les autorités haïtiennes ont choisi la stabilité et depuis, connaissent non seulement l’injustice mais aussi l’instabilité. Les meurtres de la Scierie étaient un « kafou danjere » et les acteurs du moment mal choisis.

Depuis, le tambour des crimes – leurs actes impunis et leurs victimes non vengées – est devenu une réalité de la vie. Le kidnapping et meurtre du journaliste Jacques Roche en juillet 2005 ; le meurtre de Bruner Esterne, pilier de la communauté du quartier de Grand-Ravine, en septembre 2006 ; la disparition du directeur général de la Commission nationale des marchés publics (CNMP), Robert Marcello, en janvier 2009 ; l’assassinat du précèdent gouverneur de la Banque République d’Haïti, Joseph Venel, en mars 2012 ; le meurtre d’Oriel Jean, ancien chef de la sécurité du Palais national en mars 2015 ; la disparition du journaliste Vladjimir Legagneur en mars 2018... la liste n’en finit pas. Haïti est vraiment devenu un royaume d’impunité.

Les troupes de MINUSTAH ont souvent agit bravement pour empêcher l’effondrement. Si ce n’était pour MINUSTAH, la présidence de René Préval aurait bien pu finir durant les émeutes d’avril 2008 contre le « lavi chè ». Et personne ne peut ignorer que dans le tremblement de terre de janvier 2010, ce sont 96 soldats de l’ONU, en plus des dizaines de milliers d'Haïtiens, qui ont péri, beaucoup loin de chez eux. Mais ils étaient mal servis par leurs dirigeants politiques.

Même si les Nations unies ont visiblement travaillé à accomplir leur mission de renfort sur les structures d’état de droit de Haïti, y compris dans la Police nationale d’Haïti (PNH), pendant plusieurs gouvernements successifs ; ceux qui osaient envisager la PNH comme quelque chose de plus qu’une matraque politique à disposition de ceux qui ont l’avantage du pouvoir - comme le policier Walky Calixte -, ont souvent payer de leur vie pour leurs convictions.

Dans les zones marginalisées du pays, la force des armes n’est pas mise en œuvre par l’application des lois officielles ou par le gouvernement, mais par les légions de baz employées par tel ou tel acteur politique. Depuis le milieu des années 90, Haïti s’est dégradé en un système balkanisé qui en vient à ressembler de plus en plus à la République centrafricaine, où un chef de guerre différent règne tous les quelques kilomètres (ou tous les quelques pâtés de maison). Comme nous l’avons vu avec l’arrivée du groupe de policiers dissidents du Fantôme 509, cet effilochage du contrat social a maintenant pris racine au sein de la police elle-même.

La démocratie n’est pas simplement l’organisation d’élections. C’est le peuple qui ressent un intérêt dans le processus politique, et qui souhaite que ce système politique réponde à ses besoins. Au moment où Haïti se prépare pour de nouvelles élections – avec un Conseil électoral provisoire, et un scrutin d’ores et déjà rejeté par de multiples organisations avant même que le vote n’ait eu lieu – y-a-t-il encore un moyen d’avancer ? Peut-être.

Un exemple qui peut être instructif dans le contexte haïtien est celui de la Commission internationale contre l'impunité au Guatemala (Comisión Internacional contra la Impunidad en Guatemala, CICIG), qui existait entre 2006 et 2019 ; son mandat malheureusement tronqué par la connivence du Président des États-Unis Donald Trump. Pendant son existence, la CICIG – avec une hybride de personnel local et international – a poursuivi avec succès un certain nombre de figures politiques et économiques, allant même jusqu’à l’arrestation et l’emprisonnement du président alors en place Otto Pérez Molina. Des factions au firmament politique avec une sincère détermination à renforcer l’État de droit là où elles étaient appuyées et encouragées. Une telle entité pourrait accomplir beaucoup à Haïti pour traduire en justice une litanie de crimes encore impunis. Guatemala, une nation elle aussi ayant une histoire de violence politique et un dur noyau d’impunité, a démontré que cela était possible dans une certaine mesure. Ses méthodes pourraient fonctionner à Haïti également.

Si la communauté internationale souhaite sincèrement réparer ses faux pas à Haïti au fil des années, et si le gouvernement haïtien et ses opposants souhaitent vraiment créer pour les jeunes du pays un futur autre que le combat sanglant pour un pouvoir misérable dont on a été témoin ces 20 dernières années, la création d’une entité haïtienne basée sur le modèle de la CICIG serait un bon point de départ.

Michael Deibert est un professeur invité de l’Instituto de Ciências Sociais da Universidade de Lisboa. Il est l’auteur de deux ouvrages sur Haiti : Haiti Will Not Perish: A Recent History (Zed Books, 2017) Notes from the Last Testament: The Struggle for Haiti (Seven Stories Press, 2005)

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