Joseph Harold Pierre analyse le poids des Haïtiens dans les élections aux États-Unis

Le Nouvelliste publie l’analyse de l’économiste et politologue Joseph Harold Pierre qui a placé la participation de la diaspora haïtienne aux prochaines élections dans la perspective des minorités ethniques aux États-Unis, spécialement les Latinos. Expert en économie et politique de l’Amérique latine, l’auteur livre ses réflexions en commentant un article de Jacqueline Charles et de David Smiley de Miami Herald.

Publié le 2020-09-16 | lenouvelliste.com

La visite de Kamala Harris, candidate à la vice-présidence du Parti Démocrate, aurait provoqué l’indignation chez la communauté haïtienne dans la Floride du sud, selon un article du Miami Herald du 11 septembre 2020 intitulé « C'est un manque de respect : pourquoi les Haïtiens se sont sentis rejetés lors de la visite de Kamala Harris à Miami » et signé par les journalistes Jacqueline Charles et David Smiley. La frustration des leaders haïtiens viendrait de ce que la colistière de Biden a rencontré des leaders noirs de la Floride du Sud sans tenir réellement compte des leaders haïtiens, alors que les démocrates ont reconnu que « le vote haïtien est critique, spécialement  en Floride».

À la demande de Le Nouvelliste, je produis ces réflexions, pour présenter ma compréhension de cet état de fait. Il s’agit d’expliquer pourquoi les démocrates cherchent agressivement les votes des Latinos, alors que la diaspora haïtienne de la Floride se sent négligée dans la campagne électorale. La réponse à cette question est multidimensionnelle. Elle comprend le très faible poids que représentent les Haïtiens dans l’électorat de la Floride, la traditionnelle sympathie des Haïtiens pour les démocrates et la politique étrangère de Trump par rapport à Haïti. De mon point de vue, ne s’agirait-il pas d’un rejet, ce qui semble n’avoir aucune explication rationnelle dans le cadre d’une campagne électorale, même si cette attitude pourrait coûter quelques votes aux démocrates ? L’argument de rejet serait valide dans d’autres contextes de l’intégration des Haïtiens aux Etats-Unis et pourrait s’expliquer par la longue tradition de l’institutionnalisme historique axé sur la dépendance au chantier (path-dependency).

Premièrement, du point de vue du nombre, les Latinos sont de très loin plus importants que les Haïtiens aux États-Unis, en général et dans la Floride en particulier où il y a la plus forte concentration des deux groupes ethniques. Les Latinos sont au nombre de 61 millions aux Etats-Unis dont 80% sont des citoyens américains, alors que les Haïtiens sont estimés à 1.2 million selon le Bureau du recensement des États-Unis avec presque la moitié vivant dans l’État de la Floride. L’électorat latino pour les élections de 2020 est estimé à 32 millions, dont 3.1 millions en Floride (ce qui représente 20% des votes de cet Etat) contre 115 000 votants haïtiens. Soulignons au passage que c’est la première fois que les Latinos constituent la plus grande minorité éthique de l’électorat avec ses 32 millions de votants potentiels. Cette prépondérance numérique vaut aussi pour les Afro-Américains ; voilà pourquoi Harris fait la cour à ce groupe ethnique suivant l’article de Miami Herald. De cette analyse découle une autre question relative au niveau auquel les Haïtiens des États-Unis en général et de la Floride sont politisés, c’est-à-dire ils participent à la vie politique du pays. Vu leur faible nombre par rapport aux groupes ethniques comme les Latinos, cette question n’a pas grande importance pour expliquer le peu de considération qui leur est accordée par les démocrates, mais se révèle pertinente pour leur intégration, la défense de leurs intérêts aux États-Unis et même une certaine influence dans la politique américaine en Haïti. 

Deuxièmement, le vote haïtien semble être un « vote dur » pour les démocrates. Cette assertion peut se comprendre à la lecture des commentaires des leaders de la communauté haïtiano-américaine, car ils laissent croire que les Haïtiens votent traditionnellement pour les démocrates. Mon affirmation est aussi confirmée par une étude du professeur Daniel Smith, directeur du département des sciences politiques de l’université de Florida. En effet, il a été trouvé que moins de 20% des 50 000 Haïtiano-américains qui ont participé aux élections de 2016 en Floride du Sud, spécialement à Palm Beach et à Broward County, avaient voté pour Trump. Sachant que la campagne électorale est devenue depuis quelque temps tout un champ d’étude en sciences politiques, il ne fait aucun doute que la campagne des démocrates est fondée sur des enquêtes et l’identité politique des électeurs suivant diverses caractéristiques sociodémographiques (sexe, ethnie, classe, profession, etc.). Aussi l’importance accordée aux Latinos aux dépens des Haïtiens répondrait-elle à une logique ancrée sur les théories des campagnes électorales, de l’identité politique et des clivages.  

Troisièmement, un autre prisme d’analyse du peu d’importance accordée à la communauté haïtienne de la Floride du Sud est la politique étrangère des États-Unis par rapport Haïti et à l’Amérique latine. La politique de Trump par rapport à Haïti renforcerait la tradition des Haïtiens de voter pour les démocrates. En effet, alors qu’Haïti n’a jamais été aussi ingouvernable dans un contexte dit « démocratique » que sous la présidence de Jovenel Moïse, ce dernier reçoit tout le support de Trump dont le gouvernement a aussi mis fin au TPS rendant expulsables des milliers d’Haïtiens tout comme des ressortissants du Nicaragua, du Soudan et du Salvador à partir de janvier 2021. Dans ces conditions, la diaspora haïtienne, l’une des plus attachées à son pays d’origine, tendrait à voter si non pour les démocrates mais contre Trump. Dans cette même logique, on comprend bien pourquoi le candidat républicain fait la cour aux Haïtiens comme en 2016. Il est bon de noter que la visibilité qu’ont eue les Haïtiens lors des dernières élections résultait non pas d’une quelconque considération de Trump pour les Haïtiens mais de l’importance électoraliste d’Haïti axée sur l’implication des Clinton dans la reconstruction post-séisme ; ce qui, suivant les opinions, pouvait créer une aversion pour Hillary non seulement de la communauté haïtienne, mais aussi de la part d’autres votants. En ce sens, 2016 serait le revers de la médaille de 2020.

Cependant, la réalité latino-américaine n’est pas aussi nette par rapport à la politique étrangère des Etats-Unis. Le clivage gauche/droite observé dans la région est aussi présent parmi les Latinos aux États-Unis ; ce qui revient à dire ni Trump ni Biden ne peuvent crier victoire sans un travail ardu pour gagner la sympathie des Latinos. Voilà pourquoi, après Harris le samedi 11 septembre, c’est Biden lui-même qui s’est rendu en Floride à la conquête de l’électorat latino-américain. Par ailleurs, vu que le vote latino n’est pas homogène car étant intimement lié à la politique étrangère des États-Unis aux pays de la région, la communauté haïtienne pourrait s’allier avec les ressortissants des pays qui partagent ses intérêts. Toutefois cette idée est très peu réaliste, compte tenu du clivage existant entre les différentes minorités ethniques aux États-Unis comme celui séparant les Noirs (Haïtiens et autres) des Latinos.

Ces réflexions se donnaient pour objectif d’analyser le rôle de la diaspora haïtienne dans la politique américaine. Le manque de considération des démocrates à l’égard de la communauté haïtienne de la Floride du Sud au bénéfice des Latinos, attitude qui peut être généralisée à d’autres États avec une forte concentration haïtienne comme New York et Massachussetts, ne serait pas dû à un manque de respect, sinon qu’il répond à une logique électoraliste expliquée par le très faible poids que représentent les Haïtiens dans l’électorat de la Floride, leur traditionnelle sympathie pour les démocrates et la politique étrangère de Trump par rapport à Haïti. N’empêche que ce peu d’attention porté aux Haïtiens durant la campagne électorale puisse coûter des votes aux démocrates, mais c’est un manque qui peut être facilement compensé par les électeurs latinos.

S’il est vrai que certains Haïtiens ont atteint un haut niveau dans la politique américaine comme Karine Jean-Pierre, conseillère principale de Joe Biden pour les prochaines élections, et Mia Love, devenue première congressiste américaine d’origine haïtienne, il n’en demeure pas moins que ces succès ne suffisent pas pour que la communauté haïtienne joue un plus grand rôle dans la politique américaine. La stratégie à adopter par les Haïtiens est de consolider davantage leur communauté et surtout avec le support des élus d’origine haïtienne pour mieux se positionner, même s’ils ne pourront pas rivaliser avec les Latinos à cause de leur infériorité numérique. Ce sera une manière intelligente d’influer, même à un faible niveau, sur la politique étrangère américaine en Haïti.

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