Je n’irai pas à l’enterrement de Monferrier Dorval

Publié le 2020-09-15 | Le Nouvelliste

Nous étions amis. Pas des amis d’anniversaire.

Des amis réunis par l’amour du verbe. L’éloquence de la toge certes mais aussi la recherche du mot qu’il faut à la place qu’il faut, de la formule qui touche, du mot juste au service de l’idée qui se veut juste. Ne reculant pas devant le jeu de mot. Pas le mot qui cache, qui trompe, qui ment.

Des amis en liberté. Dans un pays en quête d’unanimité, où la différence est vécue comme agression ou, pire, la volonté de rabaisser l’autre, il faut le courage d’assumer d’avoir parfois raison contre la majorité. Le dissensus plutôt que le consensus. Le refus de bêler avec le troupeau. Le refus de se laisser enfermer dans une culture étanche, intangible, tournant le dos au temps et au monde. Et qui a oublié son histoire et sa diversité, et prend peu à peu la rigidité d’un cadavre. Mais essayer de retrouver l’universel quand il respecte les hommes et leur histoire dans ce qu’ils ont de singulier.

L’État. Nous venons tous les deux d’une famille de serviteurs de l’État, de service public. Un père instituteur, un père officier d’État civil. Nous avons vécu notre enfance dans l’encre et le papier. Le respect des procédures et des consignes en ce qu’elles permettent la vie en société et aident à maitriser la bête qui est en chacun de nous.

Nous n’avons jamais parlé de Grande-Saline. C’est là que l’Artibonite rejoint la mer. Une rive pimpante et boisée. L’autre rive qui n’est guère qu’un bras de sable amené par la mer, qui ronge peu à peu un cimetière marin que nous envierait Brassens. On lit souvent ces derniers temps des injonctions à l’élite en lorgnant du côté de ceux qui semblent gâtés par la fortune. Mais l’élite, c’est Monferrier venu des sables de Grande-Saline à Aix-en-Provence structurer une thèse de doctorat en droit public, construisant désespérément, jour après jour, de jeunes têtes pour faire vivre l’État et la nation, le civisme et la pensée organisée, pour permettre aux jeunes esprits de passer des loas à la loi.

Nous sommes tous les deux de la génération qui avait trente ans en 1986. Dès 1987, nous savions qu’il n’y aurait probablement pas de passage de témoin trente ans plus tard. Que le fil tissé par l’histoire risquait de casser. Ce fil qui permet, génération après génération, de transmettre savoir et savoir-faire. Nous savions qu’il n’y aurait pas de retraite pour nous : la génération d’après avait appris le goût du sang, avait grandi dans l’anomie.

La présomption, c’est pour un intellectuel l’orgueil qui pense pouvoir changer les choses et qui prend des risques. Devenir bâtonnier, c’était certes renouer avec la tradition des bâtonniers de grand prestige et de formation de haut niveau. Mais devenir bâtonnier aujourd’hui c’est comme devenir député, sénateur, président : il faut faire campagne, il faut une équipe électorale, il faut un budget de campagne. Bref, il faut des compromis. C’est peut-être à ce carrefour qu’un ami peut changer de chemin.

La tentation, c’est espérer refaire 1803 et reconstruire l’État comme on l’a construit deux cents ans plus tôt. Et créer avec un nouveau texte fondateur l’espoir de remettre Haïti au rang des grandes nations. Un homme de parole surestime la force de la pensée et de la conviction. Nos aïeux avaient des demi-brigades et des canons. Ils avaient en face d’eux une menace claire de génocide. Cette menace est plus difficile à lire aujourd’hui, surtout quand la liberté de parole est devenue invective et faux-semblant. Mais la menace est réelle quand le génocide prend la forme de la migration, de l’exil, du silence, de l’assassinat…

Je n’irai pas à l’enterrement de Monferrier Dorval.

J’aurais souhaité accompagner les derniers pas de mon ami sur terre. Mais je n’oserai pas. J’ai des allergies respiratoires et je ne suis pas sûres qu’elles soient compatibles avec les ga lacrymogène. Et je n’ai pas l’intrépidité qui était encore la mienne il y a seulement dix ans. Je n’ai que des mots jetés sur le papier à la lueur de mes bougies. Pas d’inverter ou de génératrice pour cet adieu. Ecrire ces mots me fait pleurer enfin. Enfin commencer mon deuil.

J’aurais pourtant aimé effacer de mes yeux l’image qui a envahi les réseaux sociaux d’un corps puissant mis en scène par l’assassin : bras ouverts, jambes croisées, tête penchée et braguette ouverte.  Et revoir une dernière fois un sourire que j’ai connu malicieux, assuré, confiant. Il y a tant de haines dans ce crime. La haine du savoir ? La haine d’un modèle fait d’étude et de dignité ? La haine du clerc qui ne cherchait pas l’argent facile ?

Comment continuer le chemin ? Avec qui ?

Michèle Oriol

15 septembre 2020

Michèle Oriol Auteur

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