Chefs d’œuvre du roman

Relire « La modification » de Michel Butor

(Prix Théophraste Renaudot 1957)

Publié le 2020-09-11 | Le Nouvelliste

Roland Léonard

Il ne faut jamais dire : « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau». Surtout quand cette eau s’appelle la psychologie dans le cas du roman. C’est elle, en effet, qui triomphe et qui donne vie et consistance au personnage principal de «  La modification », œuvre de Michel Butor, lauréat du prix Théophraste Renaudot 1957. Michel Butor, écrivain, appartient officiellement à la mouvance du «Nouveau roman».

 «… Le Nouveau roman a été  un phénomène-brasier, une tentative de transformation du roman qui a défrayé la chronique littéraire dans le troisième quart du XXe siècle», nous dit  Francine Dugast- Portes. Le Nouveau roman, affirme encore l’auteure, est une césure dans l’histoire du récit, une tentative de subversion radicale du genre romanesque, une «révolution» littéraire, une autre vision du monde et de ses représentations.

…« Le Nouveau roman est un mouvement littéraire qui atteignit son apogée dans les années 1950-1960. On regroupe sous l’étiquette Nouveau Roman des écrivains aussi différents que Nathalie Sarraute, Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Robert Pinget, Samuel Beckett, Marguerite Duras, Jean Ricardou et … Michel Butor qui nous concerne ici par son roman La modification» - (G.P.)

… « Dans l’esprit de ses adversaires et opposants et du grand public, le Nouveau roman est moins défini par un ensemble de choix esthétiques positifs que par le rejet des préoccupations majeures du roman français hérité du XIXe siècle, comme le personnage, l’intrigue, les idées, le réalisme, la psychologie et la peinture des mœurs… Les nouveaux romanciers, à la vérité, ont en commun le désir de renforcer l’aptitude des textes littéraires à rendre pleinement compte de la réalité…» (G.P.)

Ce préambule, une fois établi, nous pouvons parler avec enthousiasme de ce roman de Michel Butor qui nous fascine par sa construction, son audace, son écriture dans sa virtuosité et ses acrobaties, et surtout le comportement et la crise de conscience du protagoniste principal, pris dans un conflit sentimental, déchiré entre ses habitudes familiales et son désir de liberté, de briser ses chaînes, de rajeunissement et de repartir à zéro dans un nouvel amour. C’est l’histoire commune d’un bourgeois ou de tout homme ordinaire, faible et lâche dans ses convictions. Que ce soit en 1955, année de l’intrigue ou en 2020 aujourd’hui.

C’est une pathétique et classique histoire d’adultère. Le prétexte et motif étant, comme toujours chez l’homme, l’usure du temps et la flétrissure ou sclérose des rapports sentimentaux du couple.

Instances narratives

Une voix à la deuxième personne, un «vous» de politesse raconte l’histoire, contrairement aux récits habituels en première personne (Je) ou en troisième personne (il). C’est une espèce de dédoublement de la conscience qui établit un rapport de distance entre le héros et ses pensées. « Le personnage devient ainsi le témoin et le juge de sa vie, comme s’il s’agissait de celle d’un autre», nous apprend-on.

On pourrait également voir dans l’usage de «vous», une manière de signaler le côté commun de l’histoire, d’identifier le héros à n’importe quel homme de sa condition ou pas, avec les mêmes problèmes, dans la même situation conflictuelle et sentimentale. Ce vous est une originalité dans l’histoire du roman et du récit.

Espace et chronologie

Le héros prend le train pour se rendre à Rome, dans un compartiment de troisième classe. On est en 1955, il n’y a pas encore de TGV. Le voyage est long et dure plusieurs heures. Pendant ce temps, il voyage par la pensée, tantôt à Paris ou à Rome, où il se retrouve avec sa maîtresse ou sa femme et ses quatre enfants, dans un passé assez récent, tantôt, il anticipe des scènes futures qu’il appréhende : mises au point avec sa femme qu’il veut quitter ; rencontres avec son amante objet de son voyage, à qui il va annoncer sa rupture conjugale et son choix de vivre avec elle, à Paris, où il lui a trouvé une situation, un poste et un appartement. C’est un va-et-vient mental tout au cours de ce long trajet où les gares et les paysages se succèdent, comme les passagers, objets de ses conjectures psychosociales et identitaires.

Niveaux de narration : mise en abyme

Pour supporter ce long voyage, occuper son esprit, échapper à l’ennui ou l’angoisse, Léon Delmont, le héros, achète un roman de gare, qu’il n’ouvre pas et ne lit pas au cours du trajet. L’auteur, ou plutôt le narrateur, adroitement nous signale que dans le bouquin, il y a probablement l’histoire d’un homme semblable à la sienne, mais d’une manière symbolique, perdu dans la brousse ou une forêt, sans pouvoir retourner sur ses pas. Les rêves et hallucinations, les fantasmes du héros sont aussi révélateurs, au cours de son sommeil.

L’intrigue ou mieux l’histoire

Léon Delmont, quadragénaire avancé, dirige en France la grande succursale des machines à écrire Scabelli. C’est un bourgeois, marié à Henriette depuis plus d’une vingtaine d’années, en compagnie de laquelle il vit avec leurs quatre enfants : 2 filles et 2 garçons. Ils habitent à Paris dans un appartement luxueux, 15, place du Panthéon.

Les relations affectives entre les époux se sont refroidies et engulées dans la routine l’ennui, au fil des ans et des préoccupations professionnelles du mari, soucieux du confort et du bien-être de sa famille.

Léon Delmont, se rend souvent en train pour des réunions d’affaires et des comptes rendus à la maison mère Scabelli, à Rome. Voyages aux frais de cette dernière le plus souvent. Au cours de l’un d’entre eux, il rencontre Cécile, française installée à Rome travaillant au palais Farnèse, dans la diplomatie. C’est le coup de foudre ; c’est un nouvel amour bouleversant; une passion.

Il partage des affinités culturelles avec elle, découvre et visite des musées, des vestiges et monuments antiques. Ils déjeunent souvent dans des restaurants et des pizzerias. Léon Delmont renaît à la vie. Au bout de deux ans, cette liaison veut s’officialiser ; Cécile est entière et veut davantage appartenir à son amant Léon Delmont qui pense à quitter sa femme et à divorcer. Il part cette fois en voyage pour Rome, incognito, à l’insu de la maison mère Scabelli; à ses frais, pour annoncer sa décision à Cécile : Il lui a trouvé un poste et un appartement à Paris ; il veut vivre définitivement avec elle.

Il est donc dans ce train de troisième classe pour un voyage long de plusieurs heures, durant lesquelles il se débat avec des pensées contradictoires. C’est une longue introspection, une auto-analyse, même une «autolyse», psychologique, au bout de laquelle la lumière se fait en lui et s’effritent ses convictions et sa décision. La situation est absurde et sans issue : il ne peut quitter Henriette et ses enfants.

Une fois arrivé à Rome, sans revoir Cécile, sans même bien se reposer, il décide de rebrousser chemin, de regagner Paris et rejoindre Henriette et sa famille. Il a modifié son trajet et ses projets. Il a lui-même subi dans son esprit une Modification. Lutte psychologique qui l’a vaincu.

Le style

Très recherché, selon les manies des nouveaux romanciers : descriptions minutieuses des objets dans leurs petits détails, enchâssement des propositions, l’une à l’intérieur de l’autre ; longues parenthèses et inclusions. Envahissement du descriptif en général.

Psychologie

Malgré l’hostilité des «nouveaux romanciers», à ce mot, il faut bien l’admettre : La «Modification» est un grand roman psychologique, une introspection. On traite de phénomènes psychologiques et de phénoménologie. C’est l’exposition d’une conscience en crise avec ses luttes, ses mécanismes de défense, ses tentatives de dérobades, ses évasions, et la capitulation finale devant l’évidence de la vérité. Conflits. On n’échappe pas à la psychologie : elle nous rattrape ou nous échappe.

On savoure ce grand roman d’une situation assez fréquente, assez commune aux hommes et aux femmes.

«La modification », roman _ Michel Butor, « les Editions de Minuit» - Octobre 1957 – Prix Théophraste Renaudot 1957 – Finaliste du prix Goncourt 1957, attribué à Roger  Vailland pour «La loi».

Roland Léonard Auteur

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