Haïti: Terre d’esclaves

Publié le 2020-09-28 | Le Nouvelliste

1804, la révolte des esclaves. Si nous pouvons être fiers de notre histoire, qu’en avons-nous fait ? Que s’est-il passé pour que notre peuple, si brave sous le joug du colon, oublie sa dignité devant des dirigeant-es sans contenance, face à rêves qui ne sont pas les siens, pour des pacotilles « made in lòt bò ».

Nous nous sommes laissés berner par les sirènes de la « modernité ». Il fallait ressembler à l’Autre à tout prix ; s’habiller comme l’autre, manger comme l’autre, penser comme l’autre, gouverner comme l’Autre… Nous nous sommes fourvoyés. Jamais nous ne ressemblerons à l’autre puisque l’autre est autre et que nous sommes ce que nous sommes. Un peuple construit sur la souffrance, la trahison, la frustration, la cupidité, la jalousie.

Nous ne devrions pas chercher à ressembler à l’autre ; notre histoire montre que c’est notre nation qui a ouvert la voie à la libération et à la démocratie. Nous devrions en être fiers. Depuis, la démocratie est morte, sacrifiée sur l’autel du capitalisme, ici et là-bas.

Nous en sommes arrivés aujourd’hui à ne plus accorder de valeur à la vie. Les massacres et les assassinats qui se déroulent actuellement marquent l’avènement de la voyoucratie incarnée par un pouvoir assassin soumis à ses maîtres.

Asservissement économique

Avec la « modernité », l’asservissement prend des formes diverses, attrayantes et appétissantes, à grands renforts de publicités plus mensongères les unes que les autres, capables de nous faire acheter n’importe quoi à n’importe quel prix comme du salami dominicain aromatisé au caca humain, des œufs et de la viande poussés aux hormones, des céréales transgéniques, des pesticides tueurs, des semences stériles…

Haïti est une poubelle pour des biens destinés normalement à la destruction comme les véhicules, les vêtements, les médicaments… Une aubaine pour les pays qui ne savent pas comment refourguer leurs camelotes. Une aubaine pour les négociant-es peu scrupuleux qui se foutent éperdument des considérations sanitaires et écologiques, pourvu que ça rapporte.

Haïti n’est plus un pays producteur. Les Haïtien-nes achètent et revendent. Haïti s’est converti au commerce. Sauf que, quand un pays ne produit plus, ne crée plus, il n’innove plus, il devient encore plus dépendant et encore plus asservi.

Asservissement politique

Sur le plan politique, nous sommes asservis au modèle universel de gouvernance maquillé comme une pute qu’on met sur le trottoir et qu’on appelle démocratie. Quelle foutaise ! Parce qu’il y a des élections (transparentes, crédibles, honnêtes, blablabla), cela signifie qu’on est en démocratie ? Mais non ! La démocratie, la vraie, c’est le pouvoir au peuple ; le peuple souverain. Dans une démocratie, c’est le peuple qui édicte les règles du jeu (la Constitution) ; les élu-es s’y conforment. La démocratie, la vraie, c’est une conscience politique. La démocratie, la vraie, ce sont des échanges et des débats d’idées pour le bien commun.

Dans une vraie démocratie, les citoyen-nes ne remettent pas leur pouvoir à un petit clan élu. Les élus ne sont que des représentant-es, que les citoyen-nes rémunèrent avec leurs sous. Ces représentant-es ne font qu’appliquer la politique décidée par les citoyen-nes. Ils rendent des comptes aux citoyen-nes. Ils sont révocables par les citoyen-nes.

Avant un vote s’achetait 10 gourdes. Avec l’inflation ( !), le vote est passé à 1 000 gourdes. C’est la démoCRASSiE !

La démocratie et l’Etat de droit ne font qu’un. En Haïti, la loi est faite pour les chiens et même les chiens ne la respectent pas.

Dans une vraie démocratie, la corruption et l’impunité seraient punies. En Haïti elles sont institutionnalisées. La médiocrité et la roublardise sont la norme, sous les bons hospices de l‘international complice, qui ne s’immisce pas (qui suggère), qui dénonce (timidement), qui condamne (mais pas trop). Entre diplomatie et hypocrisie, la limite est décidément bien floue…

C’est en lisant le livre « Les seigneurs du crime » de Jean Ziegler[1] que j’ai appris ce mot « anomie ». J’ai tout de suite trouvé qu’il collait parfaitement à la situation actuelle d’Haïti, alors que Jean Ziegler y faisant référence à la Russie ou à la Sicile. À la page 102, Jean Ziegler écrit : « Ce concept est au centre de la théorie sociologique d’Emile Durkheim. Il désigne une situation où le tissu social est en lambeaux, où aucune norme supra-individuelle ne limite l’agressivité des individus ou des groupes, où les quelques institutions étatiques survivantes ne contrôlent plus que des territoires marginaux de la vie collective. Plus de relations intersubjectives rationnellement organisées et légalement normées, plus d’institutions sociales totalisantes, plus de rapports commandement/obéissance organisés, plus de stratifications stables. Quant à la superstructure – morale publique, théorie de légitimité du pouvoir politique, etc. - , elle est, elle aussi, en miettes. Un chaos d’intérêts conflictuels et de désirs contradictoires domine le champ social. Un capitalisme sauvage dont les conduites ne sont plus surdéterminées, canalisées, maîtrisées par un pouvoir social normé, un Etat, une magistrature. La société légale est minimisée, reléguée à la marge de l’événementialité sociale. »

Asservissement social

Nous sommes devenus un peuple mendiant et assisté. Nous comptons sur autrui pour nous sortir du trou, même quand on ne serait pas dans le trou ( !). Etre assisté, c’est avant tout un état d’esprit qui se retrouve à tous les niveaux de la société haïtienne, du plus malheureux des citoyens aux plus irresponsables des politiciens. La logique moderne n’est de surtout pas tenter de régler les problèmes internes soi-même, c’est de demander systématiquement de l’aide extérieure.

L’asservissement social est encore plus flagrant si l'on considère le clivage social qui est ancré dans notre pays. Nous sommes soumis à des codes sociaux discriminatoires, injustes, basés sur la couleur de la peau et le patronyme.

Enfin, nous serons une société esclavagiste tant que nous abuserons des enfants et du personnel en domesticité.

Asservissement idéologique

Nous sommes devenus une société de vendus et d’opportunistes. Nous avons bradé nos valeurs et nos convictions aux plus offrant-es, au nom du sacro-saint dollar. Nous avons oublié tous les combats de nos aïeux, toutes les luttes, tous les sacrifices, tous les martyrs. Nous sommes un peuple amnésique et hypocrite quand nous essuyons nos chaussures crottées sur le bicolore pour mieux le saluer fièrement le 18 mai.

Asservissement spirituel

Du haut de leur chaire, ils braillent l’amour de Dieu pour les hommes.

Si tant est que Dieu aime les hommes, si tant est que les prédicateurs sont censés transmettre la parole de ce Dieu Amour, pourquoi ne pas le faire avec amour ? Pourquoi le faire avec menace sur un ton dédaigneux ?

Le fait de dominer (physiquement et intellectuellement) une assemblée, de parler fort avec violence et charisme confère forcément un pouvoir sur autrui, pouvoir néfaste quand il ne sert pas au progrès individuel ou collectif.

Le politicien et l’homme de droit ne sont pas en reste. C’est comme si, pour faire passer un message, il fallait le marteler dans la tête des gens pour qu’il y entre par force, comme un viol cérébral. C’est une annihilation totale de la capacité de discernement, individuelle et collective, sur la base de rapports sociaux déséquilibrés.

Asservissement culturel

Nous renions notre culture, nos savoir-faire, au profit de rêves et de biens périssables, importés à bon marché. Nos traditions sont en péril, trop archaïques sans doute. À moins qu’elles ne soient pas bonnes pour le business !

En 1576 ( !) La Boétie écrivait : « … C’est un malheur extrême que d’être assujetti à un maître dont on ne peut jamais être assuré de la bonté, et qui a toujours le pouvoir d’être méchant quand il le voudra [2] » Nous ne voulons plus de maître, ni noir, ni blanc, ni jaune, ni bleu. Nous voulons la paix et la justice pour tous. C’est à nous de construire un pacte social, non de recopier un modèle usé et crasseux. C’est à nous, citoyen-nes lucides, convaincu-es et déterminé-es de changer la donne.

[1] ZIEGLER Jean, Les seigneurs du crime, Editions du Seuil, Points, 2007, 296 p., ISBN 978.2.02.091429.1

[2] Discours sur la servitude volontaire, éditions Mille et Une Nuits, collection La petite collection, n° 76 (octobre 1995)

David Tilus, ing. Citoyen Auteur

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