Les objectifs de développement durable en Haïti : la difficile soutenabilité du développement

Publié le 2020-09-08 | Le Nouvelliste

Relevant d’une vision mécanique, l’économie néoclassique a toujours assimilé le développement à la croissance économique. Ce réductionnisme a longtemps guidé les référentiels des décennies du développement au point que les stratégies qui en découlaient n’ont pas été en mesure de résorber la pauvreté et de réduire les inégalités sociales tant au niveau mondial que dans les sociétés, ni de générer un élan de croissance au Sud. Le constat est que la perdurance des inégalités, la non-durabilité de la croissance constituent des facteurs d’échecs qui, par la suite, ont donné lieu à l’émergence d’une autre vision du développement connu sous le générique de « soustainable development ». Une dynamique de développement qui propose de concilier trois grandes dimensions considérées comme condition indissociable : l’économique, le social à savoir la prise en compte du bien-être de tous les êtres humains et l’aspect écologique à travers la préservation des équilibres naturels (Harribey, 1988). Dans cette présente contribution, nous limitons notre propos à la seule dimension sociale du développement durable.

Décider de lutter contre la pauvreté, de promouvoir un État de droit, l’éducation de qualité, l’égalité des sexes, Haïti emboîte le pas en adoptant les objectifs du développement durable (ODD). On espérait qu’avec l’adoption des ODD, l’État haïtien serait plus « responsable » en promouvant des politiques de développement social et humain «soutenable », de favoriser la participation, l’autonomisation, l’intégration sociale, et mettre au cœur des politiques publiques la préservation de l’environnement. Malgré l’adoption des ODD, le constat de la soutenabilité sociale du développement fait apparaître d’importants défis.

En termes sociaux, les défis auxquels la société haïtienne est confrontée sont immenses : l’enquête sur les conditions de vie des ménages après le séisme, réalisée par l’IHSI (2014), estime que plus de six millions d’Haïtiens vivent sous le seuil de la pauvreté. Actuellement, 78% de la population nationale vivent avec un pouvoir d’achat ne passant 2$ us par jour et 54% vivent en-dessous du seuil de la pauvreté absolue avec moins 1$ us par jour. La situation devient plus marquant quand on y fait une approche priorisant une division spatiale entre milieu rural et urbain. Aussi, constate-t-on que la pauvreté en milieu rural est vécue de manière plus sévère avec une incidence de concentration de 74.9% contre 40.6% en zone urbaine. En matière sanitaire, sur 570 sections communales, 122 sont dépourvues d’infrastructures sanitaires (MSPP, 2012). De plus, Haïti est en proie à une dégradation environnementale. Non seulement la couverture forestière ne représente que 3% mais aussi la pauvreté qui sévit au niveau national a des incidences négatives sur l’environnement en provoquant une surexploitation des ressources naturelles, une déforestation, par la coupe des arbres à des fins de consommation. Face à tous ces constats, nous pouvons-nous demander : pourquoi la société haïtienne ne parvient-elle pas à soutenir les objectifs de développement durable ?

Toute tentative de réponse à une telle interrogation nécessite une analyse minutieuse de certaines sanctions posées en matière de politiques de développement mais encore la posture des décideurs politiques par rapport à la responsabilité de leurs actions. Celle-ci implique que les planificateurs publics développent une forme de gouvernance capable de définir des choix stratégiques favorisant une durabilité des actions priorisées. Or en Haïti, rien n’est bien clair. Les actions priorisées ne s’attaquent pas aux causes qui structurent les inégalités sociales mais encore  s’érigent en obstacle à toute soutenabilité du développement.

La réduction des inégalités (OOD-10) : une pierre d’achoppement pour les planificateurs publics

« Réduire les inégalités dans les pays et d’un pays à l’autre », tel est l’objectif fixé par l’ODD-10. Il est bien établi que les inégalités sociales constituent un des facteurs fondamentaux de pauvreté. Selon Amartya Sen (1999, 2000), les inégalités sociales et la pauvreté constituent un déni de liberté limitant les droits et les capacités d’accès (entitlements) des individus à prendre part aux mécanismes du marché. Le principal enjeu de cette analyse réside dans l’évaluation des opportunités qui sont offertes à chaque individu. Ainsi, un individu pauvre a donc moins d’opportunités d’avoir accès aux services sociaux de base qu’un individu à revenu élevé. Les inégalités sociales sont donc une source de vulnérabilité sociale. De là, on peut comprendre que toute soutenabilité du développement n’est possible que si les politiques de développement s’attaquent aux causes qui structurent véritablement la pauvreté. Où en est-on en Haïti ?

En Haïti, nous dit La Carte de la Pauvreté (MPCE, 2004), le chômage, le non-accès à l’éducation et à la santé, l’écart des revenus sont des facteurs considérés jusque-là comme des déterminants de l’inégalité sociale et la pauvreté. La lutte contre ces disparités devrait tout bonnement impliquer la formulation, dans le cadre de la fabrication des politiques de développement, des mesures favorisant l’autonomisation et l’intégration socioéconomique des populations concernées, l’amélioration de l’offre scolaire, la promotion d’une éducation de qualité et la disponibilité des autres services publics auprès de la population.

Malgré la prise de conscience aboutissant à l’intégration des ODD dans l’orientation des politiques de développement, les résultats concrets obtenus ne sont pas nécessairement à la hauteur. On est encore loin d’atteindre une soutenabilité des objectifs de développement durable. Avec un indice de Gini de 0.66%, Haïti est l'un des pays où les inégalités s’incrustent dans toutes les sphères de la vie collective. Elle se fait sentir au niveau du système éducatif avec la perdurance d’une répartition inégale de l’offre scolaire entre milieux rural et urbain. Un nombre anormalement important d’enfants, soit 500 mille (MENFP, 2011), n’ont pas accès à la scolarisation au niveau primaire. À cela s’ajoute un important écart de revenus entre les catégories sociales : pas moins de 4% de la population détiennent à elles seules 70% des revenus nationaux.

Avec l’apparition de la Covid-19, les inégalités sociales tendent à s’exacerber. Les mesures de confinement imposées, la fermeture de nombreuses entreprises notamment dans le secteur touristique, couplé au phénomène « peyi lòk » qui a largement paralysé les activités économiques au cours de l’année 2019, ces facteurs ont largement impacté le chômage. Mais c’est surtout au niveau éducatif que l’exacerbation des inégalités se font le plus pesant. Si la Covid-19 est souvent présentée comme une pandémie, elle aura tout de même relevé, une fois de plus, les limites du système scolaire haïtien, que ce soit en termes d’infrastructures, d’équipements, de ressources humaines que de son adaptabilité aux nouvelles technologies d’information et de communication.

Dans le système éducatif national, la fermeture spontanée des écoles et universités avec l’apparition de la pandémie a fait apparaître le problème de l’accès à la technologie et au matériel nécessaire pouvant assurer la continuité, certes à distance, de l’apprentissage. Dans un pays où l’accès à l’internet demeure limité, l’accès à la télévision et à la radio, pour les enfants vivant en milieu rural ou dans des familles à revenu modeste, n’est pas assuré par la disponibilité du service en électricité, c’est tout le défi de l’apprentissage à distance qui est mis en cause. La situation devient beaucoup plus inégalitaire quand, malgré tous ces obstacles, une minorité d’écoles ont réussi à boucler l’année académique au détriment de la grande majorité. Tout ceci montre que l’éducation se déploie dans un contexte foncièrement inégalitaire et que l’État n’arrive pas à faire valoir un système éducatif équitable à tous ses concitoyens. Alors, l’on se demande : qu’est-il advenu de la notion d’égalité des chances prônée dans les politiques sectorielles en éducation ? De ces faits, on peut donc déduire qu’il serait quasiment impossible à l’État haïtien d’assurer la soutenabilité de l’ODD-4 qui postule que tout État doit « [s]’assurer de l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d’égalité, et promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie ».

Si de telles situations demeurent encore possibles, c’est parce que les actions priorisées sont incompatibles avec les fondements des objectifs du développement durable. Et que la perspective d’un développement équitable, d’une justice sociale demeure encore peu probable en Haïti.

Les difficultés qu’éprouve la société haïtienne à œuvrer pour la durabilité du développement, à réduire les inégalités sociales, constituent une pierre d’achoppement pour les planificateurs publics. En grande partie, cette difficulté découle de la non-maîtrise des décisions publiques. De nombreux indices démontrent que la dégradation des conditions actuelles résulte d’un manque de clairvoyance politique des acteurs publics. L’une des causes explicatives de ce manque de clairvoyance réside dans le mode de répartition des ressources publiques. Alors que l’État devrait promouvoir des politiques de redistribution capables d’atténuer les inégalités, que ce soit en termes d’accessibilité à l’éducation, la création d’emplois, ou encore la promotion d’un système de santé efficace, fonctionnelle et accessible à tous, on constate que la politique budgétaire menée par l’État priorise une diminution des allocations accordées au secteur social. N’était-ce la pandémie du coronavirus qui a mis à nu le système de santé national, le budget d’ordinairement accordé à ce secteur le permettait à peine de fonctionner. On peut aisément conclure qu’il n’existe pas une volonté politique d’atténuer les inégalités ou de promouvoir la soutenabilité du développement socialement durable. Cette manière d’agir témoigne incontestablement d’une profonde indifférence, des planificateurs publics, à l’égard des besoins sociaux de base.

Le problème de l'équité intergénérationnelle

Si le développement durable est indissociable du souci de ne pas hypothéquer l’avenir des générations futures, dans la pratique ce sont les générations présentes qui prennent les décisions, fort souvent le coût de leurs actions entraînent d’importantes conséquences sur l’avenir des générations futures. Se pose alors un problème d’« éthique intergénérationnelle ». Avec la dynamique du développement durable, les générations présentes ont une « responsabilité éthique » : celle de ne pas poser des actes pouvant avoir des externalités négatives sur l’avenir des générations futures. Or, c’est justement à ce niveau que se pose le problème de la soutenabilité du développement dans le contexte haïtien.

Dans la société haïtienne, le constat est clair : la question de l’équité intergénérationnelle constitue un des problèmes fondamentaux de bien-être des générations futures non seulement à cause de la pression croissante sur l'environnement mais aussi les décisions publiques erratiques liant gouvernance et gestion publique des ressources financières du pays. Le cas de la dette publique, de sa soutenabilité et gestion publique est très inquiétant. Dans la rhétorique développementiste, on admet, par définition, « que la dette extérieure d’un pays est soutenable s’il peut honorer totalement ses obligations en termes de services de la dette sans recourir à des restructurations de sa dette, sans accumulation d’arriérés et sans compromettre sa croissance» (IDA & IMF, 2001.). Cette définition, aussi spécifique soit-elle, néglige un aspect important d’une dette publique : sa gestion, c’est-à-dire la manière dont elle est investie et/ou dépensée et son impact en termes des coûts-efficacité car « une dette » peut devenir un lourd fardeau pour les générations futures.

À analyser la situation d’Haïti, on ne manquera pas de constater que la dette publique présente des problèmes de soutenabilité tant le service de la dette est conséquente en termes de mobilisation des ressources.

À partir de ce tableau, on peut constater que le service de la dette a atteint, au cours des décennies, des proportions vertigineuses. Sur 871 millions de dollars de prêts contractés entre 1970 et 2007, Haïti a dû rembourser plus de la moitié du montant dû en intérêts, soit 501,7 millions de dollars. Ceci s’explique tout bonnement par les pénalités pour défaut de paiement et accumulation d’arriérés. En 2004, par exemple, le pays a dû rembourser 52,3 millions de dollars en intérêts afin d’emprunter une somme moins importante par la suite. Pis, actuellement, le service de la dette, estimé à plus de 20 milliards de gourdes,ne représente pas moins de 10% du budget national 2019-2020, soit l’un des postes budgétaires le plus importantTout ceci montre que l’endettement d’Haïti n’est pas soutenable et constitue un handicap majeur à tout élan de croissance et d’amélioration et/ou l’élargissement de l’offre de service public disponible. La masse importante d’intérêts versés pourrait bien être utilisée à d’autres fins comme la construction d’écoles publiques, d’hôpitaux et d’infrastructures urbaines.

L’autre grand souci avec les prêts contractés, c’est qu’ils ne sont pas utilisés de façon efficiente c’est-à-dire dans des activités qui pourraient impacter positivement la croissance économique à savoir la création d’emplois, le renforcement des pôles de développement que constituent l’agriculture et le tourisme, et la création de richesses seul moyen permettrait à l’État haïtien de générer l’accumulation d’un capital national –nécessaire à la financiarisation du développement – qui lui fait tant défaut depuis sa création. Pourtant, dans la majeure partie des cas, les prêts ne servent qu’à alimenter des réseaux clientélaires. Le cas du fonds de développement PetroCaribe est révélateur en ce sens. En contractant des prêts que l’État n’investisse pas à bon escient, celui-ci engage les citoyens et générations futures dans une spirale peu productive. On peut aisément déduire que le comportement des ainés ne favorise pas une quelconque soutenabilité du développement en Haïti.

En guise de Conclusion

Envisager une politique de sortie de la trappe à la pauvreté dans laquelle la société haïtienne s’est engouffrée nécessite de mettre au cœur de l’action publique un « agenda politique » qui concilie « efficacité » et « équité ». Bref une approche par les résultats. En microéconomie, l’analyse par les résultats est d’abord apparue dans le domaine de la santé, pour vite se développer à travers la méthode de l’expérimentation aléatoire (Randomized Controlled Trials) au point que ses champs d’application se sont élargis dans les domaines de la microfinance, l’éducation, l’alimentation, et bien d’autres. Cette méthode consiste à fonder toute décision publique sur la base de preuves établies permettant d’améliorer l’efficacité des politiques publiques.

Le développement économique d’une société dépend beaucoup plus de la maîtrise des décisions publiques que la manipulation boîteuse du cadre macroéconomique et des variables comme l’investissement, l’épargne, le taux d’intérêt. Si vous ne savez pas comment créer un cadre propice à l’investissement, comment augmenter le pouvoir d’achat des ménages et l’épargne en conséquence, il sera difficile, à un dirigeant, de savoir quelle politique monétaire menée en vue de diminuer l’inflation, quand celle-ci est devenue une gangrène dans une économie de marché. La situation restera inchangée, voire pourrait s’empirer. Le renouveau de la société haïtienne passe donc par la maîtrise des décisions publiques. L’adoption d’une approche par résultats pourrait inciter les planificateurs publics à être plus responsable, à mieux s’informer des coûts de leurs actions et de leurs potentielles conséquences.

Vladimir P. A. Lovinski, M.Sc.

Spécialiste en analyse de politiques Publiques,

Gestionnaire économique et politologue,

Email : lovinski1@yahoo.fr

Tel : 4254 5888

Références Bibliographiques

Ballet, Jérôme., Dubois, Jean-Luc & Mahieu, François-Régis, 2011.- « La soutenabilité sociale du développement durable », Monde en développement, vol. 4, no 156, pp. 89-110

Harribey, Jean-Marie, 1988. Le développement soutenable, Paris, Economica.

IDA & IMF, 2001. The Challenge of Maintaining long Terme External Debt Sustainaibility, [En ligne], URL; -https://www.imf.org/external/np/hipc/2001/lt/042001.pdf-, Document consulté le 18/08/2020.

IHSI, 2014.- Enquête sur les conditions de vie des ménages après le séisme (ECVMAS), Port-au-Prince, IHSI.

MENFP, 2011.- Plan opérationnel 2010-2015. Vers la refondation du système éducatif haïtien, Port-au-Prince, MENFP.

MPCE, 2004.-Carte de la pauvreté d’Haïti. En ligne, URL : ˂http://wwww.mpce.gouv.ht/cartepauvrete.pdf>. Document consulté le 2 Mars 2004.

MSPP, 2012.- Plan directeur de santé 2012-2021, Port-au-Prince.

Sen, Amartya, 1999.- L’économie est une science morale, Paris, La Découverte.

Sen, Amartya, 2000.-Un nouveau modèle économique, Développement, Justice, Liberté, Paris, O. Jacob

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