Chute spectaculaire du taux de change en Haïti

Publié le 2020-09-09 | Le Nouvelliste

Arthur Martin 

L'Atelier de travaux de recherches économiques pour mieux préparer l’avenir (ATREPA) vous propose cet article afin de vous présenter les différentes variables explicatives (non exhaustives) de la chute spectaculaire du taux de change, les défis, les enjeux et perspectives, ainsi que le comportement à adopter face à cette réalité.

Si la parité qui avait fixé de 5 gourdes pour un dollar était tenue durant 50 ans environ depuis l’occupation américaine jusqu'à la décennie  80-90, il a fallu attendre le mois de septembre 1990 pour voir poindre le régime de change flottant. Rapportant que le taux de change est formé selon la loi du marché par la confrontation de l'offre et de la demande de devises, en raison de la baisse considérable de nos exportations et du tourisme occasionnant une diminution de nos capitaux en dollars officiellement sur le marché des changes. À cause de la libéralisation du marché au détriment de la production nationale, la gourde est passée  de 6 à 7 gourdes pour un dollar pour continuer sa course jusqu'à janvier 2003 atteignant un pic de 41,5093 gourdes pour un dollar (Cepal, rapport économique 2003 ). C’était la panique généralisée. Alors qu'on a constaté une certaine stabilité durant le mandat de René Garcia Préval avec la parité 39,48 à 40,27 gourdes pour un dollar.

Depuis février 2017 (63,50 gourdes pour un dollar) jusqu’à la moitié du mois d’août 2020 (123 gourdes pour un dollar), on constate la dépréciation de la monnaie locale à un rythme effréné, la gourde a perdu environ 50% de sa valeur durant trois ans et demi. Par ailleurs, l’effritement de la gourde s'est accéléré en un temps record de décembre 2019 au mois d'août 2020, où la gourde a perdu plus de 22% de sa valeur. Alors que depuis 2 à 3 semaines on constate une situation inverse en Haïti : une tendance à la baisse du taux de change. Quels en sont les causes, les avantages et inconvénients, et surtout quel comportement devrait-on adopter ?

La valeur d'une monnaie tire sa source de la force productive de la nation, à savoir la production nationale par l'ensemble des secteurs d’activités, par la création de biens et de services ainsi que par la capacité d'exportation. Pourtant le taux de croissance économique s'élève à -3,6% (MEF, juin 2020), le taux d'inflation autour de 24%, le volume d’importation 4,02 milliards dollars américains us contre le niveau d’exportation 969 millions dollars américains, outre le climat d’insécurité et la Covid-19 qui ont ralenti l'ensemble des activités économiques.

En revanche, face à ce sombre tableau économique, durant le mois d’août une atmosphère moins torride semble favoriser l’appréciation de la gourde :

Le gouvernementa pris la décision de geler toutes ses dépenses le 4 septembre dernier, une situation de resserrement  qui va au-delà du cash management où le gouvernement pratique une politique d’austérité afin d’éviter de dépenser plus que ce qu‘il rentre par ses organes percepteurs d' impôts et de taxes, ce qui permet de réduire le train de vie de l’État pour qu’il ne  dépense plus par souci de creuser davantage  le déficit budgétaire qui s'élève déjà à 34,04 milliards de gourdes pour l’année fiscale 2019-2020 (BRH, juin 2020).

La banque centrale décide de ne plus faire marcher la planche à billets afin de ne plus financer monétairement le déficit budgétaire, ce qui a de lourdes conséquences sur le taux d'inflation selon la théorie quantitative de la monnaie de Irving Fisher stipulant que toute quantité de monnaie émise sans contrepartie, à savoir la production, aura comme incidence une augmentation du niveau général des prix, en l’occurrence le taux d’inflation qui est de 24% en glissement annuel (MEF, Juin 2020)

L’Union européenne a versé 33,3 millions de dollars US soit 3,7 milliards de gourdes dans les caisses de l’État. Un tel montant est conditionné à l’accomplissement des réformes de l’État, ce qui représente un point positif pour les finances publiques.

À la mi-août 2020, la banque centrale a déjà injecté 47 millions de dollars US des 150 millions qu'elle a à injecter jusqu'au 30 septembre 2020 sur le marché des changes afin de répondre à sa mission principale d'assurer la stabilité interne (inflation) et externe de la monnaie (taux de change).

Cette injection est faite de manière contrôlée afin que les banques commerciales n'absorbent pas rapidement la quantité de billets verts injectés sur le marché des changes.

Par ailleurs, certaines banques de la place, notamment la Unibank et la Capital Bank ont été pénalisées par la BRH (26 août 2020, au centre de convention de la BRH) pour non-respect des termes relatifs à la spéculation. Elles doivent verser respectivement 865,4 millions de gourdes et 3,9 millions de gourdes.

Tous ces événements sont des facteurs fondamentaux pour que la gourde s’apprécie de manière considérable face au dollar, mais à ce rythme aigu personne ne s'y attendait.

Cependant ce choc positif qui rend possible l’appréciation de la monnaie locale présente des inconvénients immédiats. En effet, la baisse de la parité gourde-dollar de 1$us - 123 gourdes à 1$Us – 100 gourdes (Unibank , 4 septembre 2020 ) en moins de 3 semaines ne reflète pas directement le prix des produits dans les marchés, sur les étalages , les produits de consommation finale ne connaissent donc pas de variation négative au niveau des prix. La baisse du taux de change n'induit pas une baisse du taux d’inflation immédiate. Deux variables ayant des corrélations positives, c’est-à-dire qu'elles tendent à varier dans le même sens . Il y a une hypothèse selon laquelle le stock de marchandises acquis durant la période de parité qui avait atteint son pic (1$-123g) n'aurait pas encore été écoulé durant les trois semaines de la chute du taux de change. Ainsi, pour garder le même niveau de marge bénéficiaire, les commerçants et entrepreneurs sont tenus de garder le même prix jusqu'à l'épuisement du stock de marchandises acheté antérieurement.

Alors, sont pénalisés par ce phénomène :

Les ménages qui reçoivent des transferts de l’étranger qui perdent près de 23 gourdes sur chaque dollar par rapport au niveau général des prix qui reste fixe; 

 Ceux qui ont un salaire fixe alors que le taux d’inflation ne baisse pas ;

L'État, quant à lui, aura un manque à gagner au niveau de ses recettes des douanes vu que les recettes liées à l'importation vont diminuer par rapport à la baisse du taux de change, une diminution de recettes à partir du change.

Le comportement rationnel que chaque personne physique ou morale devrait avoir c'est de conserver tous les capitaux en gourdes en suivant correctement la tendance à la baisse du taux de change, suivre les actualités économiques pour toute nouvelle donnée liée au change afin d'anticiper. En effet, la BRH n'a injecté que 47 millions de dollars US sur le marché des changes qui ont provoqué une telle chute outre les autres variables précitées, alors qu'elle a à injecter au total 150 millions jusqu'à 30 septembre 2020. La tendance à la baisse alors va persister.

Pourquoi garder son argent en gourdes ? C’est pour avoir un gain de change par l'effet de rente sur les changes se traduisant par des bénéfices assortis des transactions sur le marché des changes.

Ce simple scénario va vous aider à mieux comprendre. Supposons que vous ayez changé en gourdes tout votre capital libellé en dollars lors de l'annonce de l’injection des 150 millions US. La parité était de 123 gourdes pour un dollar et supposons que la chute persiste pour stagner autour de 70 gourdes pour un dollar (alors que nous sommes à 100 gourdes aujourd’hui en moins d'un mois), cela va vous permettre d'offrir moins de gourdes pour vous procurer un dollar, et donc 53 gourdes de gain de change ; À présent supposons aussi que c'est mille dollars US que vous aviez changés, vous aviez eu donc 123 000 gourdes. En suivant la tendance à la baisse jusqu’à sa stagnation au bord des 70 gourdes (comme le prétend l'économiste Eddy Labossière) pour un dollar, vous changez les 123 000 gourdes qui deviendraient alors 1757,14$ Us au temps t+nde stagnation, ce qui représenterait un gain de 757$ US.

Le gouvernement doit profiter de cette situation pour poser des actions conjointes , par des projets à court terme au niveau de l’agriculture via certaines politiques agricoles à court terme pour produire des denrées agricoles susceptibles d’être consommées localement pour  baisser davantage le niveau d'importation ; assurer un climat de sécurité pour attirer les touristes dans le but d'avoir des rentrées de capitaux, variable importante qui augmente le volume des réserves nettes de change ayant une corrélation positive sur l’appréciation de la monnaie locale.

Discuter avec les commerçants, les grossistes, les personnes ayant des capitaux importants pour trouver un consensus sur la baisse des prix tout en maintenant la décision d'afficher le prix des produits en gourdes.

Il faut créer des lois organiques renforçant l’autorité de la banque centrale pour mieux réguler le marché des changes, pour que la banque centrale s’occupe de manière légale du phénomène de change pour limiter les spéculations et la rareté artificielle qui sont des variables explicatives fondamentales de la dépréciation de la monnaie nationale.

Cette appréciation spectaculaire du taux de change serait-elle une raison politique pour calmer les tensions sociales ? Serait-ce un consensus ? Ou a t-on affaire à un mécanisme économique réel sur le marché des changes pour avoir ce résultat aussi rapidement aujourd’hui. ? Est-ce un choc provoqué ou un choc positif non contrôlé ? Ou encore une autre spéculation mais dans le sens inverse pour acheter au maximum des dollars à faible prix afin d'assurer le comportement cambiste de certaines banques commerciales dans le futur ? Le marché des changes est-il si manipulable pour qu'on en fasse ce qu'on veut ? Faudrait-il craindre un effet yoyo brutal ?

Arthur Martin 

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