Le rôle du citoyen politique, intellectuel, paysan, ouvrier, etc.

Publié le 2020-09-07 | Le Nouvelliste

Le dimanche était le premier jour du carnaval. Le carnaval en Haïti, depuis les temps coloniaux, est une occasion de grande liesse. Les évêques avaient coutume de recommander à leurs ouailles de consacrer ce dimanche à des prières comme une réparation pour les péchés auxquels pouvait donner lieu la saison du mardi-gras. Mais, agissant cette fois-ci en dehors du clergé, le peuple haïtien avait décidé de faire de ce dimanche de carnaval un jour de deuil plutôt que de prière.

     Le mot se répandit à Port-au-Prince et dans les environs qu'une grande manifestation serait tenue dans l'église paroissiale du Sacré-Coeur. Les marines, craignant une émeute, refusèrent d'autoriser la réunion. Mais la commission intervint pour faire accorder cette autorisation sur la demande qui lui en fut faite par des dames haïtiennes. Ce dimanche après-midi, des délégations de tous les quartiers de la capitale et des sections voisines s'assemblèrent dans la petite église du Sacré-Coeur et prièrent Dieu d'illuminer l'esprit de la commission. Des cantiques patriotiques, spécialement composés pour la circonstance, furent chantés avec une telle ferveur que personne n'y pouvait rester insensible. Deux membres, William Allen White et Elie Veniza, tous des correspondants américains, et plusieurs autres journalistes assistèrent à la cérémonie. Les délégations étaient si nombreuses que les rues avoisinantes  étaient, sur une longue distance, pleines d'une foule reccueillie. C'etait un meeting populaire en même temps qu'un service religieux. Il n'y eut ni sermon ni discours. On ne pouvait cependant douter de la profondeur et de l'unanimité du sentiment patriotique  qui s'exhalait de cette harmonie de la musique, de la prière.

     Comme par miracle, un changement se produit dans la situation. La commission se réunit le lendemain à neuf heures du matin. Il n'y eut plus aucun sentiment de méfiance. Il ne subsista plus rien de cette attitude froide et réservée qu'avaient montrée les Haïtiens qui avaient témoigné le samedi. Celle-ci avait elle-même été autorisée à déclarer que son destin était de restaurer le gouvernement représentatif en Haïti. Un sentiment de bonne volonté, de confiance mutuelle et de respect avait, comme par un coup de baguette magique, remplacé la suspicion et l'hostilité qui existaient auparavant.

     Cette manifestation religieuse, où s'étaient confondues des femmes de toutes les catégories, de toutes les classes et de toutes les conditions, avait profondément remué les membres de la commission. Un incident survenu au cours du défilé lui donna un caractère presque symbolique. Devant l'hôtel Excelsior où siégeait la commission, la foule s'arrêta pour chanter ses cantiques. Une femme d'un certain âge s'avança vers William Allen White qui se tenait à la porte d'entrée, lui tendit le petit drapeau rouge et bleu qu'elle tenait à la main . Le philanthrope d'Emporia eut à ce moment-là un geste touchant: il baisa l'emblème qui pour les Haïtiens représente la liberté de leur peuple et l'indépendance de leur patrie.

     Le rôle joué par les femmes haïtiennes au cours de ces événements fut partculièrement remarquable. Quelques-unes, appartenant à la haute société de Port-au-Prince, se présentèrent devant la commission et affirmèrent que le peuple n'accepterait pas que le nouveau Président fut élu par le Conseil d'État. L'énergique déclaration faite dans ce sens par l'une d'entre elles, Mme Ricot, produisit un effet décisif.

     D'autre part, une déclaration du clergé catholique, qui disait se solidariser avec la nation haïtienne dans ses déclarations si justes pour la liberté, fit une profonde impression particulièrement sur les membres catholiques, James Berney et Elie Veniza. Nous tenons d'une source sûre les détails intéressants sur cette dramatique intervention.

     La Commission Forbes arriva à Port-au-Prince le 28 juin 1930 et aussitot ses membres catholiques entrèrent en contact avec les évêques d'Haïti. Ces membres étaient d'ailleurs assez informés sur la question haitïenne et en particulier sur les sentiments du clergé grâce aux renseignements fournis par la National Catholic Wellfare, conférence des États Unis.

     En 1924-1925, les P.P Burke et Gowan, accomplissant une enquête au nom des évêques des États-Unis, avaient fait un long séjour au Cap-Haïtien et à Port-au-Prince. Ils s'étaient soigneusement documentés et à leur retour à Washington n'avaient cessé de travailler pour la cause haïtienne et en particulier sur les sentiments du clergé grâce aux renseignements fournis par la National Catholic Welfare-Conference des États Unis.

     M.William F. Mintown, conseiller juridique de la N.C. W. C., fut envoyé en Haïti avec la Commission Forbes pour «travailler avec succès» sur des revendicatios haitiennes devant les Commissions du Président Hoover  et aussi pour aider le clergé dans ses relations avec eux. Il rendit à celui-ci des services inappréciables.

     La déclaration du clergé avait été décidée dans la réunion épiscopale annuelle qui se tint aux Cayes du 13 au 16 fevrier 1930, à l'occasion du jubilé épiscopal de Monseigneur Pichon. Inquiet du divorce de jour en jour plus prononcé qu'il voyait se creuser entre l'Église et la Jeunesse nationaliste, inquiet des manifestations violentes qui s'étaient déroulées à la fin de 1929 au siège même de son diocèse et auxquelles avait participé  une grande partie des enfants  des écoles même congrégannistes, l'évêque du Cap-Haïtien, Mgr Jan, avait jugé que l'heure était venue pour l'Église  d'Haïti, non pas de prendre une position qu'elle avait toujours eue, mais de la mettre en pleine lumière et d'ouvrir les yeux aux plus prévenus.

     À leur réunion des Cayes, les évêques se concertèrent sur la conduite à tenir devant la Commission Forbes. Mgr Jan fit part à ses collègues de la nécessisté qui s'imposait au clergé de déclarer nettement sa production pour le bien de la religion et de la patrie haïtienne. Il fut alors résolu que l'archevêque de Port-au-Prince, chef de l'Église d'Haïti, ferait une déclaration que chaque évêque pourrait renouveler pour son compte personnel.  La déclaration de l'Église d'Haïti fut aussi présentée à la commission à  Port-au-Prince par Mgr Le Gouaze et au Cap-Haïtien  par Mgr Jan.

     La Ligue d'Action Culturelle, qui s'était unie aux autres groupements patriotiques pour former un comité fédéral,délégua spécialement auprès de la commission l'un de ses membres, M. Georges N. Léger. De nombreux témoignages furent portés devant le commission,  les uns ayant trait à la situation politique, les autres insistant sur les questions morales, sociales ou économiques créées par l'occupation militaire et civile d'Haïti et les méthodes employées par  les fonctionnaires américains pour parvenir à l'absorption de toute l'actualité nationale.

     Pour l'information de la commission Forbes, M. Bellegarde a attaché à ses mémoires deux études : «Haiti and its people » et « Renseignements généraux sur Haïti» qui aideraient les honorables commissaires à mieux connaître les conditions morales et matérielles de la vie haïtienne.

Serge Gilles

Ex-sénateur de la République

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