Production de poulets de chair face à la hausse du dollar: entre défis et opportunités

Publié le 2020-08-20 | lenouvelliste.com

Durant la campagne électorale de 2016, le candidat Jovenel Moïse avait fait de l’agriculture un secteur clé pour son projet global de réduction de la pauvreté. On se souvient de son leitmotiv « Tè a, dlo a, solèy la, moun yo.. ». Beaucoup de promesses, mais des actions qui ne s’inscrivent pas  dans un cadre de politique d’orientation de la production agricole qui est donc un corollaire de la production nationale. D’ailleurs la situation va s’aggraver avec 4,1 millions d’Haïtiens en situation d’insécurité alimentaire en 2020  contre 3,6 millions en 2016 (FAO, 2020). Cependant la production agricole regroupe dans son ensemble plusieurs secteurs tels le secteur d’élevage qui constitue une part importante des activités des agriculteurs haïtiens (27%) et représente donc 7% du PIB (Germain, 2019). De fait, le secteur représente un levier important dans la vie nationale et paraît même plus important que le secteur touristique qui représente 4,2 % du PIB (Doré, 2010).

Le secteur d’élevage est de son côté, constitué de plusieurs filières. C’est le cas de la filière avicole qui représente 6,43% du PIB agricole et 1,53% du PIB national (MARNDR, 2012).  C’est un sous-secteur générateur de revenus et d’emplois avec notamment la production de poulets de chair. Celle-ci a une importance vitale pour l’économie haïtienne. Elle connaît un essor fulgurant de 2011 à 2014 où  la production est passée de 100.000 poulets de chair à environ 250.000 par mois,soit une augmentation de 150% en seulement trois ans (Germain, 2019).  Bien que nous importions environ 12 millions de poulets chaque année en provenance des États-Unis et de la République dominicaine et que le poulet congelé  représente 90% de cette importation (MARNDR, 2012). Malgré son importance,  elle est menacée d’effondrement tout comme en 2000 où  la production était passée de 7 millions à 100 000 poulets par année (MARNDR, 2011). La réduction des tarifs douaniers sur les morceaux de poulets congelés était la principale cause de cette faillite.

Or, la crise que nous vivons à l’heure actuelle est expliquée par l’évolution du taux de change et les variations sur le marché international des céréales et du soja. De mai 2011 à août 2020, le taux de change a augmenté de  300%. Donc, les agents économiques  perdent leur pouvoir d’achat et le taux d’inflation accélère  à un rythme effréné, soit 24,4% (IHSI, 2020). En revanche, puisque nous importons les poussins pour la production de poulets de chair, le prix unitaire du poussin est passé  de 28 gourdes en 2012 à 110 gourdes en 2020, soit une augmentation de 392%  en 8 ans. De ce fait, le poulet vivant est vendu à 650 gourdes en 2020 contre 200 gourdes en 2012, soit une augmentation de 325%. Ces augmentations  sont caractérisées par le taux de change qui ne cesse d’évoluer, mais aussi par les variations dues sur le marché international en céréales et soja, car 60 % de la valeur nette  d’un poulet représente le coût des céréales pour le nourrir tandis que le coût moyen d’un sac de nourriture est passé de 900 gourdes en 2012 à 3000 gourdes en 2020, soit une augmentation de 333,33%. Donc, dès que le coût des céréales et du soja augmente sur le marché international et le coût d’acquisition du poussin, il y a tendance pour que le coût du poulet vivant augmente aussi.

La République dominicaine, pour pallier ce problème, utilise des réserves stratégiques pour stocker des céréales quand ceux-ci connaissent une baisse sur le marché international afin de contourner le flux de variation dudit marché. Face à ce constat alarmant, cette filière peut s'effondrer tout comme ça a été  en l’an 2000. Malgré l’augmention de 15 % des tarifs douaniers imposée sur les morceaux de poulets congelés, la descente en enfer ne va pas s’arrêter car il devient plus facile pour qu’un ménage achète des morceaux de poulets congelés en lieu et place d’un poulet vivant à cause de son faible pouvoir d’achat et du coût  comparatif des deux.

L’heure est venue pour qu’on sursoie à un plan de redynamisation de la filière de poulets de chair en Haïti. On doit s’appuyer sur le cas de la Guyane. En 1993 son industrie avicole a été quasiment anéantie après la réduction de 25% sur tarifs douaniers pour permettre la baisse des produits importés, l’importation   a de ce fait augmenté  de 72%. Après cette déconvenue, de nouvelles dispositions ont été adoptées  telles l'augmentation de 100% des tarifs douaniers, la soumission de toute importation à une licence signifiée par les ministres du Commerce et de l’Agriculture. Il s’en est suivi l’arrêt des importations. Les 100 % des poulets consommés  actuellement sont produits localement.

Par ailleurs, l’Etat haïtien doit s’accentuer à réviser avec l’OMC les accords sur les prix préférentiels en ce qui concerne les céréales et le soja pour l’alimentation animale. Il doit aussi  savoir que tous les pays de la CARICOM maintiennent des droits de douane de l’ordre de 40% pour les importations de poulets. On doit appliquer et jouir ce droit qui peut nous aider à réduire au fur et mesure les importations de poulets vivants tout en augmentant le tarif douanier des poulets congelés. En outre, le  renforcement de la production du maïs et du sorgho, notamment dans la plaine des Cayes et du Plateau central pour l’alimentation animale, l’implantation de couveuses et d’usines de production d’aliments, l’accès au crédit, appui technique coordonné dans un objectif de production,  paraissent  un impératif pour sauver la production de poulets de chair qui est porteuse de développement économique. 

Agronome Manassé Samedy Dévert Tel. 37192892  manassedevert@gmail.com
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