Faut-il sauver la gourde au détriment du dollar US devenu une marchandise de luxe ?

Publié le 2020-08-19 | Le Nouvelliste

Historicité de la gourde

La gourde, ayant HTG pour code ISO 4217, est l’unité monétaire de la République d’Haïti. Apparue officiellement vers le début du XIXe siècle, elle demeure sous le contrôle de la Banque de la République d’Haïti (BRH) depuis son instauration via l’article 6 en date du 17 août 1979. Longtemps adaptée au régime de change fixe via une dévaluation de cinq (5) gourdes pour un dollar pendant toute la période de l’occupation américaine jusqu’en 1989, ceci lui a valu une dénomination de« dollar haïtien » par la majorité des Haïtiens en partant des pièces de 5 gourdes jusqu’aux différents billets.

Par le passé, cette monnaie a connu plusieurs périodes d’instabilité et particulièrement sous la présidence de Sylvain Salnave où elle fut dénommée « zòrèy bourik » en raison de son équivalence à l’époque qui fut d’un millier de gourdes pour un dollar. Néanmoins, durant la période de parité fixe, il n’en demeurait pas moins également puisqu’à proximité, s’était développé un marché parallèle qui avait connu des dérives, notamment une chute entre 10 et 20 % en 1985.

Pourtant, les politiques visant à soutenir cette monnaie restaient actives à court terme malgré une dépréciation progressive pendant plus de deux décennies. De nos jours, elles ne tiennent plus puisque les pressions exercées sur le dollar provoquent une dépréciation brusque malgré que les tendances économiques ne soient pas entièrement différentes par rapport aux périodes antérieures. Aujourd’hui, avec une inflation à deux chiffres et un taux de change incertain, la gourde reste-t-elle à la portée des acteurs monétaires ?

Le dollar, une marchandise de luxe

Aujourd’hui, face aux pressions exercées par tous les acteurs de la société, cette dernière subit une dépréciation aigue par rapport aux devises étrangères et le dollar en particulier.

En se référant à la situation économique d’Haïti pendant l’ensemble de la période, l’année 2010 a été la plus catastrophique puisque le séisme avait anéanti l’ensemble des structures productives. Toutefois, l’inflation et le taux de change n’étaient pas impactés aussi négativement. Entre 2003 et 2014, le taux de change évoluait aux alentours de 40 gourdes pour un dollar américain. Il aurait fallu attendre la fin de l’année de 2014 pour constater un déclin assez spectaculaire.

Pourtant, les résultats des agrégats économiques des dernières périodes ne furent cependant pas aussi décevants en comparaison avec les périodes antérieures. Le problème récurrent demeure le fait que le dollar soit devenu la réserve unique sans risque et à minima facile à être utilisé dans l’économie haïtienne. Tout ceci est dû au fait de la structure de l’économie. Elle est très étroite et c’est une économie d’endettement. Les autres outils tels que l’immobilier et les placements, qui ont plus ou moins une excellente valeur et qui pourront permettre de protéger les actifs, sont trop rigides à court terme et restent méconnus de la plupart de la population. Il subsiste également un risque potentiel puisque la gourde perd aussi de la valeur localement étant donné que le taux d’inflation n’évolue pas au même rythme que les taux de placement et le niveau des activités. Quant à l’immobilier, la faiblesse des structures juridiques conditionne une méfiance et fait que le risque est trop élevé dans ce secteur. D’autant plus, à côté de la monnaie nationale, le dollar est de facto l’instrument le plus facile à être utilisé et accepté pour les activités courantes. Le décret de 1989, autorisant les banques à créer des comptes en devises étrangères, a eu ouvertement comme répercussion cette pression accrue sur la gourde, entraînant automatiquement cette instabilité de change.

Ainsi, tous les acteurs de l’économie en font pression sur une monnaie dont on ne détient même pas la capacité à attirer en raison des faibles exportations et du fait que seule la FED en est émettrice. D’un côté, figurent les bénéficiaires des transferts en provenance de l’étranger et les détenteurs de compte en dollars, qui thésaurisent le dollar et supportent la dépréciation de la gourde tant que le rythme du taux d’inflation n’excède pas la vitesse de dépréciation. De l’autre côté, se situent les activités économiques à forte importation de produits et ceux ne pouvant qu’anticiper la décote de la gourde que par des prix libellés en dollars, ou en répercutant directement toute modification de change sur les prix pour supporter les transactions internationales ou éviter les risques de pertes. Tout ceci n’est qu’illustrer le principe de réaction des individus aux incitations dans l’ouvrage de Gregory Mankiw.

Cette élocution de Woody Allen, disant, « Je m’intéresse à l’avenir, car c’est là que je compte passer mes prochaines années », constitue une excellente illustration pour une meilleure préparation aux risques et à l’incertitude. Toutefois, la BRH, en tant qu’institution ayant pour mission d’assurer la stabilité de la gourde, n’en est pas à ses débuts face à l’adoption de mesures [en particulier, via ses mesures de hausse des réserves obligatoires, des réserves change et les principales circulaires (No. 101-3, 114-1)] et pourtant qui ne peuvent être menées sans l’implication d’une réelle politique de relance efficace du gouvernement, trop occupé par les ébats politiques.

De la sorte, une politique de contrôle de prix devrait être envisageable ou même un retour au régime fixe, cependant ceux-ci requièrent à minima une politique budgétaire équilibrée. À en examiner le niveau de la dette publique, la corruption et les pressions politiques, cette mesure serait loin de faire l’unanimité. L’annulation des comptes en dollars, non plus ne serait en aucun cas envisageable puisque la nouvelle structure de la société et les répercussions qui en découleront ne feront qu’empirer les problèmes contemporains.

De cette situation, on peut se référer aux termes de la « malédiction de l’adoption des mécanismes de marché pour Haïti » puisque, dans tous les secteurs, là où les règles de marché ont été adoptées ils sont devenus automatiquement problématiques. En outre, les institutions gouvernementales tardent à s’impliquer dans un souci de nuisance et par pure mégarde. Et, fort souvent, elles affrontent les problèmes indirectement en se référant à des mesures rédhibitoires alors que les conditions se dégradent quotidiennement.

Sauver la gourde haïtienne constitue précisément un devoir puisqu’elle demeure un élément significatif de la stabilité économique du pays, en plus du caractère souverain de l’État dans l’ensemble des activités économiques.

La véritable question qui en découle est de savoir ce qu’on peut tirer d’une monnaie faible sachant que la production nationale reste faible, que le pays dépend progressivement des devises étrangères par le biais de transferts et d’aides, et que la survie de la population soit tournée vers les importations et une montée fulgurante des flux migratoires.

Toutefois, l’interrogation de plus reste cependant à savoir comment rendre l’économie haïtienne performante sachant que les structures actuelles ne demeurent que l’ombre d’elles-mêmes. Dans cette situation, il convient à l’État, dans son rôle de régulateur, d'établir les structures nécessaires pour assurer le caractère performant de l’économie haïtienne et de garantir sa stabilité économique.

 Économiste en Master 2 Intelligence économique et stratégies compétitives à l’Université d’Angers.

Francy Claude Ambroise JUSME Auteur

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