La capitale d’Haiti aujourd’hui

Publié le 2020-09-03 | Le Nouvelliste

Charlotte B. Cadet

                                                                                                

            Ces derniers temps, on parle abondamment d’insécurité, d’abandon, du désordre qui règnent au bas de la ville. On lui a même déjà collé des surnoms : « nan bezwen », var et autres. En ce qui me concerne, depuis deux ans environ, je n’ai pas dépassé le Champ-de-Mars dans mes courses. Pas que j’aie peur, mais parfois on est bien obligé de mettre en pratique le vieux proverbe « qui veut son respect se le procure».

            Pourtant, récemment, j’ai dû faire fi de ce dicton pour vivre un autre :  « Atansyon pa kapon». Parce que je me suis retrouvée dans l’obligation de faire le va-et-vient en ville pendant près de deux semaines pour accompagner un proche qui devait être hospitalisé  à Saint-François-de-Sales. Cet hôpital, propriété de l’archidiocèse de Port-au-Prince, reconstruit après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, est un vrai petit bijou qui s’étale dans cette ancienne zone tranquille, méconnaissable et déprimante aujourd’hui.

            Que de détours pour y arriver ! Que de casse-tête pour distinguer la rue de l’Enterrement de la rue Charéron ou de la rue du Champ-de-Mars ! Tantôt de gros blocs de ciment vous obligent à rebrousser chemin quand ce n’est pas un embouteillage de « tap-tap » qui refusent d’avancer. Il faut être vraiment brave pour se résigner à garer sa voiture dans les parages. Mais d’où vient tout ce monde qui s’entrecroise ?  Quelle est la vraie destination de toutes ces camionnettes aux noms les plus bizarres ! À moins d’un intérêt particulier,  je reste convaincue que, dans ce dédale où s’entrechoquent les piétons, personne ne voit personne. Certains déambulent comme des évadés. Puisque l’hôpital est dans le voisinage, on remarque des pharmacies, des galeries où sont exposés des cercueils (le cimetière n’est pas loin, non plus). Entre autres, ralentissement oblige, mon regard s’est posé sur un beau cercueil tout blanc, décoré à la perfection, juché sur le toit d’un « tap-tap ». Le prochain occupant se sentira, dedans, tout près du ciel.  Et encore des négoces sans aucun sens d’esthétique. Des maisonnettes, plus vraisemblablement des dépôts, sont collés les uns aux autres et, le plus souvent, aucun couloir n’est rémarqué.

            L’hôpital Saint-François-de-Sales que j’aurais déplacé si c’était en mon pouvoir,  représente pourtant une consolation dans ce quartier de désespérance. Propre, visiblement bien entretenu, il s’étale sur un espace assez large et est doté d’une chapelle portant le nom du saint patron. On remarque encore les vignes d’antan que l’architecte a conservées pour la beauté des yeux. Les services fonctionnent à plein rendement. Même l’urgence. Des chambres spacieuses pourvues d’air conditionné à un prix raisonnable. Des médecins réputés. Un personnel soignant très vigilant  complète ce que j’ai retenu de cette hospitalisation.

            Le séjour à l’hôpital m’a fourni l’occasion de remonter à quelques bonnes années  en arrière pour revivre ce que fut cette zone. Chevauchant entre le commercial et l’habitat en même temps, elle a connu ses heures de gloire. Des familles de classe moyenne honnête y vivaient paisiblement. Les enfants fréquentaient les meilleures écoles avoisinantes :  Saint-Louis-de-Gonzague, Lycée Louverture, Externat la Providence, Colimon-Boisson… Le quartier était toujours propre parce que balayé chaque matin dès 4 h. Donc, pas d’immondices à vue d’œil. Pas de bout de marché par-ci par-là. Pas de marchandes étalées à même le sol. La rue de l’Enterrement, qui passe justement devant l’hôpital, a été un témoin privilégié des funérailles grandioses ou simples qui empruntaient cette voie plutôt calme pour se rendre au cimetière. À l’époque, le cimetière de Port-au-Prince était le seul séjour des morts existant pour riches ou pauvres. Une amie octogénaire m’a raconté comment elle a suivi, du balcon de Saint-François-de-Sales, les funérailles de Papa Doc dégénérées en «  kouri  ».  Saint-François partageait le quartier avec un autre hôpital de renom : l’Asile français (effondré également le 12 janvier). Il ne s’est pas relevé jusqu’ici. Les deux accueillaient beaucoup de religieux catholiques et d’étrangers venus se faire soigner.

            Non loin de là, toujours dans un environnement anarchique, on retrouve le stade Sylvio Cator, empêtré, entouré de toutes sortes de négoces, de marchés illégaux et que sais-je encore. Cependant, le stade Sylvio Cator a connu son apogée spécialement en 1973, lors du tournoi de la Concacaf qui a vu la qualification d’Haïti pour la Coupe du monde de 1974. Pour les plus jeunes, rappelons que ce vieux stade a connu d’autres appellations : Parc Leconte, Stade Magloire après la réfection entreprise sous le gouvernement du général président. En ce temps-là, le stade Magloire déployait tout son luxe pour recevoir les clubs de l’heure à l’occasion de la Coupe Pradel : Racing, Violette AC, Bacardi, Étoile haïtienne, Aigle noir, un peu plus tard. Les fanatiques s’y rendaient sans encombresLes voisins du Bas-Peu-de-Chose pouvaient marcher à  pied pour venir applaudir leur équipe favorite   : le Victory.

            La capitale, aujourd’hui, affiche de plus en plus sa laideur, son désespoir. Ce qui suscite une envie du temps passé pour ne pas dire un regret. Les réseaux sociaux pullulent d’images rappelant des souvenirs du Bicentenaire et ses splendides attractions : le Parc des palmistes, le Théâtre de Verdure, le Casino international, le Rond-Point restaurant, l’inoubliable Fontaine lumineuse, ou encore les salles de cinéma du Champ-de-Mars, sans oublier les magasins huppés du bas de la ville dotés d’enseignes lumineuses.

            La capitale, aujourd’hui, déshonore la société haïtienne avec son insécurité galopante, ses quartiers en lambeaux, son anarchie, son insalubrité, son manque de besoins les plus élémentaires comme l’eau, l’électricité, ses plaisirs douteux : un certain  «  car wach  »… Wow ! La liste devient trop longue. Continuons plutôt à rêver, à espérer, à nous comparer avec Santo Domingo… mais gare à une dépression collective !

Charlotte B. Cadet -

10 août 2020

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